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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre II

OÙ PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL

" Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d’abord, j’ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître !" Il convient de dire ici que les " bonshommes " de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que la parole.
Pendant les quelques instants qu’il venait d’entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examiné son futur maître. C’était un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutôt pâle que colorée, dents magnifiques. Il paraissait posséder au plus haut degré ce que les physionomistes appellent " le repos dans l’action ", faculté commune à tous ceux qui font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l’œil pur, la paupière immobile, c’était le type achevé de ces Anglais à sang-froid qui se rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l’attitude un peu académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman donnait l’idée d’un être bien équilibré dans toutes ses parties, justement pondéré, aussi parfait qu’un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. C’est qu’en effet, Phileas Fogg était l’exactitude personnifiée, ce qui se voyait clairement à " l’expression de ses pieds et de ses mains ", car chez l’homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mêmes sont des organes expressifs des passions.
Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l’avait jamais vu ému ni troublé. C’était l’homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu’il vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne.
Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu’il habitait l’Angleterre et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il avait cherché vainement un maître auquel il pût s’attacher.
Passepartout n’était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les épaules hautes, le nez au vent, le regard assuré, l’œil sec, ne sont que d’impudents drôles. Non. Passepartout était un brave garçon, de physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à goûter ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces bonnes têtes rondes que l’on aime à voir sur les épaules d’un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu’il pût lui-même voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l’Antiquité connaissaient dix-huit façons d’arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n’en connaissait qu’une pour disposer la sienne : trois coups de démêloir, et il était coiffé.
De dire si le caractère expansif de ce garçon s’accorderait avec celui de Phileas Fogg, c’est ce que la prudence la plus élémentaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement exact qu’il fallait à son maître ? On ne le verrait qu’a l’user. Après avoir eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu’alors, le sort l’avait mal servi. Il n’avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureur d’aventures ou coureur de pays, – ce qui ne pouvait plus convenir à Passepartout. Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre du Parlement, après avoir passé ses nuits dans les " oysters-rooms " d’Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maître, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage dont l’existence était si régulière, qui ne découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s’absentait jamais, pas même un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admis dans les circonstances que l’on sait.
Passepartout – onze heures et demie étant sonnées – se trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Aussitôt il en commença l’inspection. Il la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère, puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fit l’effet d’une belle coquille de colimaçon, mais d’une coquille éclairée et chauffée au gaz, car l’hydrogène carburé y suffisait à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au second étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui convint. Des timbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements de l’entresol et du premier étage. Sur la cheminée, une pendule électrique correspondait avec la pendule de la chambre à coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au même instant, la même seconde.
" Cela me va, cela me va ! " se dit Passepartout.
Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus de la pendule. C’était le programme du service quotidien. Il comprenait – depuis huit heures du matin, heure réglementaire à laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu’à onze heures et demie, heure à laquelle il quittait sa maison pour aller déjeuner au Reform-Club – tous les détails du service, le thé et les rôties de huit heures vingt-trois, l’eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin à minuit – heure à laquelle se couchait le méthodique gentleman – , tout était noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une joie de méditer ce programme et d’en graver les divers articles dans son esprit.
Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro d’ordre reproduit sur un registre d’entrée et de sortie, indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient être tour à tour portés. Même réglementation pour les chaussures.
En somme, dans cette maison de Saville-row – qui devait être le temple du désordre à l’époque de l’illustre mais dissipé Sheridan –, ameublement confortable, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques, l’une consacrée aux lettres, l’autre au droit et à la politique. Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction défendait aussi bien de l’incendie que du vol. Point d’armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dénotait les habitudes les plus pacifiques.
Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les mains, sa large figure s’épanouit, et il répéta joyeusement :
"Cela me va ! voilà mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi ! Un homme casanier et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique ! "

Chapitre II

OÙ PATTE D’OURS EST PERSUADÉ
D’AVOIR ATTEINT SON GRAAL

" Que la Grande-Ourse me grippe, se grognonna Patte d’Ours, les ours de Sheb. Tul’Ourse sont bien plus guillerets que ce Tiomiez Lupp ! " [Note  : Les "ours" de shebear Tul'Ourse sont des totems dont les Long'Oursiens font grand cas et dans lesquels ils reconnaissent tous les traits de leur caractère national, mutisme compris.]

Durant les courtes minutes de l’entretien il avait scrupuleusement reniflé son vis-à-vis, avec discrétion bien sûr. Celui-ci se trouvait dans la force de l’âge, sa mine était fière, ses traits avenants, sa carrure robuste en dépit d’un soupçon d’empâtement qui ne l’enlaidissait d’ailleurs pas. Il arborait une fourrure mordorée et soyeuse, ne grisonnant qu’autour du museau, et une dentition superbe. Il présentait en outre la quintessence de ce que la physiognomonie baptise " la décontraction dans l’opération ", talent propre aux ours qui préfèrent agir que grésiller. Serein, imperturbable, la prunelle limpide, la truffe sûre, on reconnaissait en lui le parangon de l’ours impassible si prisé en Ourse’Terre, que de nombreux portraitistes ont admirablement gravé en une posture un rien guindée. En toutes circonstances, ce gentillours devait rester mesuré, modéré, et se montrer plus ponctuel que le plus ponctuel des chronographes.


Orso Patte d’Ours avait vu juste. Tiomiez Lupp, rigoureusement réglé, ignorait la précipitation mais, ne s’autorisant pas un détour en chemin, pas une foulée inégale, ne gaspillant pas même un coup d’œil au paysage, il atteignait son but invariablement à point. Oncques il ne s’était montré surpris, agité ou désemparé. Et s’il gîtait en solitaire, loin de toutes fréquentations, c’est qu’il n’ignorait point qu’elles occasionnent des grippements. Or il n’aimait point se laisser gripper.

De son côté, Patte d’Ours – un authentique Pyrénéen frog’landais – exerçait depuis un lustre la dignité de gars-ours domestique en Ourse’Terre, mais avait jusque là échoué dans sa quête d’un ours-maître selon son cœur.

Il n’avait rien d’un ours de pantomime, éhonté gredin aux épaulettes larges, museau au zéphyr, prunelle friponne et narine insolente. Bien au contraire ! De tournure agréable, la lippe gourmande, prompt à savourer le miel, à bouchonner son ours-maître ou à câliner son prochain, on le trouvait plutôt gentil, débonnaire et prévenant. On contemplait avec plaisir sa belle gueule amicale. Avec son regard clair, ses abajoues charnues, son poitrail épanoui, sa silhouette découplée et musclée, il faisait vraiment belle figure. En toutes circonstances il arborait un poil en broussaille et, quand les tailleurs de granit des Temps des Ours Anciens recensaient ourse et sept manières d’harmoniser la crinière d’Ursa-Minor, Patte d’Ours, lui, se contentait d’accommoder sa fourrure d’une griffe rapide.

L’impétuosité du gars-ours s’harmoniserait-elle au tempérament modéré de Tiomiez Lupp ? L’ours-maître avait-il enfin trouvé ce gars-ours domestique précis et ponctuel qu’il recherchait ? Le temps le montrerait. Souvenons-nous cependant qu’à la suite d’une vie plutôt mouvementée, Patte d’Ours ne briguait plus que la quiétude. Sachant que l’on portait au pinacle le flegme des gentillours d’Ourse’Terre et leur imperturbabilité légendaire, il était parti y gagner son miel. Néanmoins, à cet ours, la providence l’avait chichement gratifié. Après avoir couru près d’ourse cavernes, il n’avait eu loisir de poser ses marques en aucune. Toujours on s’y montrait lunatique, capricieux, erratique ou volage, et cela ne lui agréait plus. Pire même, son ultime ours-maître, Musg  Long’Beary Cub, qui gobelotait, gobichonnait et gueuletonnait à longueur de soirée à Bear-Market, fut reconduit chez lui un matin, porté par trois poulets, perdreaux ou hirondelles, bref, trois vigoureux gars-ours pandores. Patte d’Ours, soucieux de la dignité de son ours-maître, se permit d’affectueuses réprimandes. On lui en fit grief et il boucla son ceinturon. Il ouït alors grésiller que Tiomiez Lupp avait besoin d’un gars-ours domestique et alla renifler discrètement l’aura de ce gentillours. Un ours pantouflard, qui oncques n’aurait dormi hors de sa tanière, ni joué la fille de l’air ne fût-ce qu’une oursée, c’était extraordinaire, et pour tout dire inespéré ! On connaît la suite.[Note   : Musg: Acronyme respectueux du temps des Ours Anciens. Deux versions sont débattues par les spécialistes: Mammeata Ursa Stabat Gloriosa a la préférence, mais Metuant Ursum Saevire Ganeoni est également admis.]
Patte d’Ours, restant on l’a vu unique occupant de la caverne de Baskerville road, en entreprit sans tarder l’exploration jusqu’aux derniers niveaux. Il jugea idéale son organisation austère mais admirablement fonctionnelle. Il se trouvait content comme le pagure tombant sur la conque d’un gastropode marin, conque de surcroît attiédie et illuminée au grisou, le méthane y pourvoyant aux exigences des poêles et des lanternes. Il reconnut immédiatement la tanière qui serait la sienne, au deuxième sous-sol. Elle lui agréa. Grelots et sémaphores y transmettaient les messages depuis les autres niveaux. Un coucou accordé au carillon de la tanière aux litières de Tiomiez Lupp – ils grenaient le temps d’un seul mouvement – trônait sur le brûloir de granulite.
" Parfait ! Parfait ! " se réjouit Patte d’Ours.
Un rouleau peint était placardé au-dessous du coucou. Il y déchiffra, heure par heure, la planification de ses tâches. De huit heures glougloutantes à ourse heures trente, moment où Tiomiez Lupp émergeait de sa caverne pour se rendre au Cercle, Patte d’Ours devait se consacrer à la personne de son ours-maître : le lever de huit heures, le miel et les fruits de huit heures vingt-trois, les ablutions de neuf heures trente-sept, le brossage de fourrure de dix heures à ourse heures moins vingt, et ainsi de suite. Et d’ourse heures trente à minuit vingt, instant où le routinier gentillours soufflait sa chandelle, c’était l’entretien de la caverne qui requérait ses soins. Chaque tâche était dûment grognottée, gravée, encadrée. Patte d’Ours, tel un novice enthousiaste devant le Grand Livre, se grommela plusieurs fois cet emploi du temps pour bien l’engrammer, verset à verset.
La tanière aux accessoires de monours était, elle aussi, idéalement conçue : la moindre ceinture, le moindre foulard, le moindre protège-coussinets étaient marqués d’un trigramme particulier, reporté sur un grimoire en bois d’aigrin précisant quand les utiliser.
Véritable capharnaüm au temps du prestigieux et débauché ours-rhapsode, la caverne, à présent impeccablement organisée, révélait une pensée rigoureuse. L’agencement en était plaisant et témoignait d’une grande prospérité. On n’y trouvait cependant ni peaux d’âne, ni parchemins peints, ni tablettes gravées, bien superflus dès lors que mybear Lupp avait accès, au Bel-Ursidé, à trois tanières de lecture dédiées aux oursanités, à la grammaire et aux sciences manœuvrières et nomothétiques. Creusée dans une tanière aux litières, Patte d’Ours aperçut une cache à secret de modeste cubage, capable de résister à tout, des brasiers aux brigands. Nulle part il ne trouva d’escopette, d’arquebuse de braconnage, ou de couleuvrine de boucherie, ce qui témoignait de la bonoursie du maître de céans.
Ayant soigneusement reniflé partout, Patte d’Ours éternua, sa large truffe se retroussa de contentement et il regrognonna tout heureux :
"Parfait ! C’est parfait ! Ma miellée est achevée ! Nous allons nous accorder idéalement ! Il est pantouflard et mieux rythmé qu’un automate ! Ce sera un vrai plaisir que de me dévouer à lui ! "

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