Chapitre
III
OÙ SENGAGE UNE
CONVERSATION QUI POURRA
COÛTER CHER Á PHILEAS FOGG
Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze
heures et demie, et, après avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit
devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied
droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice, élevé dans Pall-Mall, qui na pas
coûté moins de trois millions à bâtir.
Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuf fenêtres
souvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par lautomne. Là, il
prit place à la table habituelle où son couvert lattendait. Son déjeuner se
composait dun hors-duvre, dun poisson bouilli relevé dune
" reading sauce " de premier choix, dun roastbeef écarlate
agrémenté de condiments " mushroom ", dun gâteau farci de
tiges de rhubarbe et de groseilles vertes, dun morceau de chester, le tout arrosé
de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli pour loffice du
Reform-Club.
A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse
pièce, ornée de peintures richement encadrées. Là, un domestique lui remit le Times
non coupé, dont Phileas Fogg opéra le laborieux dépliage avec une sûreté de main qui
dénotait une grande habitude de cette difficile opération. La lecture de ce journal
occupa Phileas Fogg jusquà trois heures quarante-cinq, et celle du Standard (qui
lui succéda) dura jusquau dîner. Ce repas saccomplit dans les mêmes
conditions que le déjeuner, avec adjonction de " royal british
sauce ".
A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et sabsorba dans
la lecture du Morning Chronicle.
Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur entrée et
sapprochaient de la cheminée, où brûlait un feu de houille. Cétaient les
partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui enragés joueurs de whist :
lingénieur Andrew Stuart, les banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, le
brasseur Thomas Flanagan, Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque
dAngleterre, personnages riches et considérés, même dans ce club qui
compte parmi ses membres les sommités de lindustrie et de la finance.
" Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en est cette affaire de vol ?
Eh bien, répondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent.
Jespère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main sur
lauteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été envoyés en
Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports dembarquement et de
débarquement, et il sera difficile à ce monsieur de leur échapper.
Mais on a donc le signalement du voleur ? demanda Andrew Stuart.
Dabord, ce nest pas un voleur, répondit sérieusement Gauthier Ralph.
Comment, ce nest pas un voleur, cet individu qui a soustrait cinquante-cinq
mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs) ?
Non, répondit Gauthier Ralph.
Cest donc un industriel ? dit John Sullivan.
Le Morning Chronicle assure que cest un gentleman. "
Celui qui fit cette réponse nétait autre que Phileas Fogg, dont la tête
émergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps, Phileas Fogg
salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.
Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec
ardeur, sétait accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de
bank-notes, formant lénorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été prise
sur la tablette du caissier principal de la Banque dAngleterre.
A qui sétonnait quun tel vol eût pu saccomplir aussi facilement, le
sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre quà ce moment même, le
caissier soccupait denregistrer une recette de trois shillings six pence, et
quon ne saurait avoir lil à tout.
Mais il convient de faire observer ici ce qui rend le fait plus explicable
que cet admirable établissement de " Bank of England " paraît se soucier
extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, point dinvalides, point de
grillages ! Lor, largent, les billets sont exposés librement et pour ainsi
dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre en suspicion lhonorabilité
dun passant quelconque. Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte
même ceci : Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la
curiosité de voir de plus prés un lingot dor pesant sept à huit livres, qui se
trouvait exposé sur la tablette du caissier ; il prit ce lingot, lexamina, le passa
à son voisin, celui-ci à un autre, si bien que le lingot, de main en main, sen
alla jusquau fond dun corridor obscur, et ne revint quune demi-heure
après reprendre sa place, sans que le caissier eût seulement levé la tête.
Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de
bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus du "
drawing-office ", sonna à cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque
dAngleterre navait plus quà passer cinquante-cinq mille livres par le
compte de profits et pertes.
Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des " détectives ",
choisis parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool,
à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New York, etc., avec promesse, en cas de
succès, dune prime de deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme
qui serait retrouvée. En attendant les renseignements que devait fournir lenquête
immédiatement commencée, ces inspecteurs avaient pour mission dobserver
scrupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance.
Or, précisément, ainsi que le disait le Morning Chronicle, on avait lieu de supposer que
lauteur du vol ne faisait partie daucune des sociétés de voleurs
dAngleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman bien mis, de
bonnes manières, lair distingué, avait été remarqué, qui allait et venait dans
la salle des paiements, théâtre du vol. Lenquête avait permis de refaire assez
exactement le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à tous
les détectives du Royaume-Uni et du continent. Quelques bons esprits et Gauthier
Ralph était du nombre se croyaient donc fondés à espérer que le voleur
néchapperait pas.
Comme on le pense, ce fait était à lordre du jour à Londres et dans toute
lAngleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du
succès de la police métropolitaine. On ne sétonnera donc pas dentendre les
membres du Reform-Club traiter la même question, dautant plus que lun des
sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux.
Lhonorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des recherches,
estimant que la prime offerte devrait singulièrement aiguiser le zèle et
lintelligence des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin de partager
cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen, qui sétaient
assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg.
Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation
interrompue reprenait de plus belle.
" Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui
ne peut manquer dêtre un habile homme !
Allons donc ! répondit Ralph, il ny a plus un seul pays dans lequel il
puisse se réfugier.
Par exemple !
Où voulez-vous quil aille ?
Je nen sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est
assez vaste.
Elle létait autrefois ... ", dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis :
" A vous de couper, monsieur ", ajouta-t-il en présentant les cartes
à Thomas Flanagan.
La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt Andrew Stuart la reprenait,
disant :
" Comment, autrefois ! Est-ce que la terre a diminué, par hasard ?
Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de lavis de Mr. Fogg. La terre
a diminué, puisquon la parcourt maintenant dix fois plus vite quil y a cent
ans. Et cest ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus
rapides.
Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur !
A vous de jouer, monsieur Stuart ! " dit Phileas Fogg.
Mais lincrédule Stuart nétait pas convaincu, et, la partie achevée :
" Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une
manière plaisante de dire que la terre a diminué ! Ainsi parce quon en fait
maintenant le tour en trois mois ...
En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.
En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours, depuis que la
section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le " Great-Indian
peninsular railway ", et voici le calcul établi par le Morning Chronicle
:
De Londres à Suez par le Mont-Cenis
et Brindisi, railways et paquebots
7 jours
De Suez à Bombay, paquebot
13 -
De Bombay à Calcutta, railway
3 -
De Calcutta à Hong-Kong
(Chine), paquebot
13 -
De Hong-Kong à Yokohama
(Japon), paquebot
6 -
De Yokohama à San Francisco, Paquebot 22 -
De San Francisco à New York, rail-road
7 -
De New York à Londres,
paquebot et railway
9 -
- - - - - Total.
80 jours
Oui, quatre-vingts jours ! sécria, Andrew Stuart, qui par inattention, coupa
une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les
naufrages, les déraillements, etc.
Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la
discussion ne respectait plus le whist.
Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails ! sécria Andrew
Stuart, sils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs !
Tout compris ", répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : "
Deux atouts maîtres. "
Andrew Stuart, à qui cétait le tour de " faire ", ramassa les
cartes en disant :
" Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique ...
Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.
Je voudrais bien vous y voir.
Il ne tient quà vous. Partons ensemble.
Le Ciel men préserve ! sécria Stuart, mais je parierais bien quatre
mille livres (100 000 F) quun tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.
Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.
Eh bien, faites-le donc !
Le tour du monde en quatre-vingts jours ?
Oui.
Je le veux bien.
Quand ?
Tout de suite.
Cest de la folie ! sécria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer
de linsistance de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.
Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne. "
Andrew Stuart reprit les cartes dune main fébrile ; puis, tout à coup, les posant
sur la table :
" Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres ! ...
Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce nest pas sérieux.
Quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart, cest toujours sérieux.
Soit ! " dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues :
" Jai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je
les risquerai volontiers ...
Vingt mille livres ! sécria John Sullivan. Vingt mille livres quun
retard imprévu peut vous faire perdre !
Limprévu nexiste pas, répondit simplement Phileas Fogg.
Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours nest calculé que comme
un minimum de temps !
Un minimum bien employé suffit à tout.
Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des railways dans
les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer !
Je sauterai mathématiquement.
Cest une plaisanterie !
Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il sagit dune chose aussi
sérieuse quun pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui
voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf
cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?
Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph,
après sêtre entendus.
Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le
prendrai.
Ce soir même ? demanda Stuart.
Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un
calendrier de poche, puisque cest aujourdhui mercredi 2 octobre, je devrai
être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre, à
huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées
actuellement à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit,
messieurs. Voici un chèque de pareille somme."
Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés.
Phileas Fogg était demeuré froid. Il navait certainement pas parié pour gagner,
et navait engagé ces vingt mille livres (la moitié de sa fortune) que parce
quil prévoyait quil pourrait avoir à dépenser lautre pour mener à
bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux,
ils paraissaient émus, non pas à cause de la valeur de lenjeu, mais parce
quils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.
Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin quil
pût faire ses préparatifs de départ.
" Je suis toujours prêt ! " répondit cet impassible gentleman, et
donnant les cartes : " Je retourne carreau, dit-il. A vous de jouer, monsieur
Stuart. "
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Chapitre
III
OÙ TIOMIEZ LUPP SAVANCE
AU RISQUE
DE GÂTER SON MIEL
Après être sorti de sa caverne, Tiomiez Lupp parcourut
mécaniquement cinq cent soixante-quinze Pieds dOurs et atteignit le
Cercle-Bel-Ursidé [Note : Celui-ci
avait été creusé dans le granit au prix de huit millions cinq cent cinquante-quatre
mille sept cent vingt-quatre Ours dor, seize Pénis, quatorze Canines et cent
soixante-quatorze Oursings.]
La tanière de restauration, séparée par de larges arcades dune orangerie que
larrière-saison commençait à cuivrer, était un lieu agréable et clair. Il y
grimpa illico et sinstalla à sa roche familière, devant son écuelle. On
sempressa de lui servir un gruau de graminacées grillées. Suivirent un gravlax de
saumon cru, une grillade de viande aux champignons sucrés, du raisin égrappé et une
part de gruyère nappé de miel. Il termina par trois gobelets de ce délicieux café
exclusivement torréfié à lintention des membres du Bel-Ursidé.
Treize minutes avant treize heures, il se redressa et gagna la tanière dapparat aux
parois finement décorées et au sol engravé de sable blanc. Un gars-ours domestique lui
porta le Matinal Nusrop et La Poste, que Tiomiez Lupp déchiffra minutieusement après les
avoir déroulés dune patte assurée démontrant une longue pratique dans cet
exercice malaisé. Puis arriva lheure de sa collation vespérale, en tous points
semblable à la précédente, mais offrant en outre un magret de grouse au vinaigre.
A dix-sept heures quarante, il retourna à la grande tanière dapparat où il
sabîma, cette fois, dans le déchiffrement du Temps.
Bientôt, autour du brûloir deux petits baliveaux de rouvre et dyeuse y
grésillaient , différents ours-membres se regroupèrent, tous compères
familiers de Tiomiez Lupp, étant eux aussi bridgeurs acharnés, virtuoses et coriaces. On
reconnaissait linventeur Ergzib Vyesy, les grisbi-placiers Björn Zymmower et
Zenyïm ValentinOurs, le malteur de cervoise Bearmas Mèrépèr et Beary Semtji,
gouverneur de Grisbi-Place. Ils représentaient la fine fleur de ce cercle qui
naccueillait déjà que le gratin de lhydraulique et de la phynance.
" Alors Semtji, gronda Bearmas Mèrépèr, et votre brigandage ?
Grisbi-Place, glissa Ergzib Vyesy, va y perdre aubert, braise, oseille, quibus et
tout le frusquin.
Tant sen faut ! grognonna Beary Semtji. Je me targue que nous le
grappinerons bientôt ce détrousseur, ce barbet scélérat, ce misérable clephte. Des
gars-ours pandores, tous bigrement à la coule et dégourdis, sont déjà postés sur les
grands embarcadères
dAmerOurse et dOursope, et loursard ne saurait éviter leurs
griffades.
On vous aurait fait connaître son grognonnement, à ce détrousseur ?
sétonna Ergzib Vyesy.
Et pourquoi détrousseur ? gronda Mèrépèr.
Or çà ! Pas un détrousseur ? Un aigrefin escamoteur de cent
cinquante-six mille huit cent trente-six Ours dor, dix Pénis, quatorze Canines et
deux cent treize Oursings !
Que nenni !
Un manufacturier sans doute ? grinçota Zymmower.
Le Matinal Nusrop le qualifie de gentillours. "
Cétait Tiomiez Lupp, la gueule affleurant un océan de feuilles de chou, qui
intervenait de la sorte. Dans un ballet bien réglé lui et les nouveaux venus
sentreniflèrent longuement.
Ce crime, grognotté fiévreusement par lensemble des oursaux
dOurseTerre, avait été perpétré trois ours plus tôt. Le 22 du mois
dAbsolu, à Grisbi-Place, un group sac cacheté de poudre dor
valant cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours dor, dix Pénis, quatorze
Canines et deux cent treize Oursings sétait volatilisé de la petite pierre à
gratter du gars-ours trésorier !
Quand on se gobait dune rapine opérée si commodément, Beary Semtji rétorquait
sans se démonter que le gars-ours trésorier pesait alors sur son biquet une rentrée de
huit Pénis, ourse Canines et quatre-vingt-douze Oursings. " Nulours ne se
risquerait à renifler deux vents à la fois ! " ajoutait-il.
Comprenons-le. Grisbi-Place se montre fort respectueuse de ses visiteurs : chez elle,
nul cerbère, nul moucharabieh, nul gars-ours caparaçonné ou cuirassé ! Les
jaunets, laubert, le chrysocalque soffrent, en quelque sorte, sans méfiance.
Il serait choquant de se défier du chaland qui passe. Quon en juge par cette
anecdote rapportée par un bon connaisseur des coutumes ourseterriennes. Musardant
un matin dans une des tanières de Grisbi-Place, la truffe le démangea de humer une barre
dor dégrossée, jaugeant entre quatre Merdres deux cent quatre-vingt-douze
oursièmes et quatre Merdres neuf cents oursièmes. Il grippa la billette posée sur la
petite pierre à gratter du gars-ours trésorier, la flaira, la mordilla. Un autre curieux
sen saisit à son tour, puis un troisième et, de patte en patte, elle sortit de la
caverne un bon moment avant de regagner sa tablette : le clerc navait pas
plissé la truffe ni même reniflé une seule fois !
Malheureusement, le 22 du mois dAbsolu les choses ne se déroulèrent pas tout à
fait comme cela. Le sac de poudre dor ne retrouva pas la petite pierre à gratter
et, lorsque ladmirable mécanisme du hall glouglouta lheure dévacuation
des tanières, Grisbi-Place dut se résoudre à graver cent cinquante-six mille huit cent
trente-six Ours dor, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings au
registre des boni mali.
Lalerte fut donnée et des gars-ours pandores, triés sur le vantail, trottèrent
vers tous les embarcadères : BeatlOurs, PezPub, Jewsi, OursEz,
Xorgozo, NéoBear ... On leur avait juré, sils réussissaient dans leur mission,
loctroi de cinq mille sept cent trois Ours dor, deux Pénis, quatorze Canines
et deux cent treize Oursings, plus une guelte de zéro cinquante-cinq oursièmes du
montant récupéré. Avant même de recevoir les portraits que les interrogatoires ne
manqueraient pas de produire, les gars-ours pandores devaient renifler proprement tout
pérégrin débarquant dun bateau ou sapprêtant à y grimper.
A linstar du Matinal Nusrop, beaucoup pensaient que le forban nappartenait pas
à lune des grandes truanderies dOurseTerre. Ce 22 du mois
dAbsolu, juste avant la disparition, on avait reniflé, déambulant dans la tanière
des règlements, un gentillours bigrement élégant, civil et affable. Pendant
linstruction rigoureuse des faits on avait obtenu une description relativement
précise de ce gentillours, immédiatement lithographiée et dépêchée urbi et orbi.
Divers curs simples, dont Beary Semtji, escomptaient par conséquent que le
détrousseur se prendrait rapidement aux mailles du filet.
Ce crime, bien évidemment, faisait grésiller lOurseTerre entière. Tous,
partisans de la maréchaussée ou du malandrin, senfiévraient. Rien de moins
surprenant, alors, que les ours-membres du Cercle-Bel-Ursidé qui comptaient
en leur sein un administrateur de Grisbi-Place débattent eux aussi de
laffaire.
Beary Semtji, on la déjà compris, envisageait avec calme le dénouement des
poursuites, jaugeant la gratification promise assez grassouillette pour appâter les
gars-ours pandores et affûter promptement leur perspicacité. Ce nétait pas le cas
dErgzib Vyesy.
Mèrépèr, ValentinOurs, Vyesy et Lupp sinstallèrent face à face à une
roche de bridge finement égrisée, tandis que les deux autres restaient à les observer.
Nulours ne grognait durant les parties, bien sûr, mais dans les mi-temps nos six
compères grésillaient sans retenue.
" Je vous certifie, grognonna Vyesy, que la balance penche pour le détrousseur,
sûrement un dégourdi !
Que nenni ! gronda Semtji, il ne trouvera pas un territoire où hiberner.
Croyez-vous ?
Où filerait-il donc ?
Je lignore, notre planète est tellement étendue !
Aux Temps des Ours Anciens, oui ... ", grommela entre ses dents Tiomiez
Lupp. Puis, tendant les brèmes à Mèrépèr : " Veuillez fractionner,
monours. "
Le grésillement séteignit, laissant place au jeu.
Dès quil le put, Vyesy y revint :
" De quelle manière, aux Temps des Ours Anciens ? Le globe aurait-il
maigri ou fondu, daventure ?
Effectivement, affirma Semtji. Je partage le sentiment de Myb. Lupp. Le globe a
maigri dès lors quon larpente ourse fois plus rondement que nos
arrière-grands-parents. Dailleurs cela abrègera les poursuites ...
Ou aidera notre gars-ours à disparaître plus aisément !
Cest à vous, mybear ! " grommela Tiomiez Lupp.
Perplexe, Ergzib Vyesy nen démordait pas et, sitôt le dernier point
engrangé :
" Vous avez une réjouissante façon damaigrir la planète ! Comme
ça, sous prétexte que présentement une saison suffit à ...
Quatre-vingts ours, pas plus, le coupa Tiomiez Lupp.
Assurément mesours, intervint Zymmower, quatre-vingts ours tout rond, puisque
lultime tronçon vient dêtre inauguré sur le " Great
RousseTerrian wheels-trunk ". Tenez ! Ecoutez donc ce que nous
grognotte là-dessus le Matinal Nusrop :
De LongOurs à OursEz par le Col de Nurv-Diroz et Xorgozo, wheels-trunk et
cabotier
7 ours
DOursEz à Cuncéã, cabotier
13 ours
De Cuncéã à KelkudOurse,
wheels-trunk
3 ours
De KelkudOurse à King-Kong-Bear
(PandaLand), cabotier
13 ours
De King-Kong-Bear à YokoholOurse
(JapOurson), hauturier
6 ours
De YokoholOurse à SafrasizOurs,
hauturier
22 ours
De SafrasizOurs à NéoBear, wheels-trunk
7 ours
De NéoBear à LongOurs,
hauturier et wheels-trunk
9 ours
- - - - - Total
80 ours
Quatre-vingts ours, certes ! glapit Ergzib Vyesy, mais abstraction faite des
coups de tabac, des coups de chien, des fortunes de mer, des branle-bas ! Et, se
croyant au bésigue, il compta le dix pour une brisque.
Sans rien omettre ", assura Tiomiez Lupp, abattant ses brèmes.
Nos ours, on le voit, nobservaient plus le silence requis par le bridge.
" Alors que les RousseTerriens ou les Pandas-Rouges peuvent arracher les
longrines et les voies, glapit Ergzib Vyesy, bloquer les troncs inclinés et dépouiller
les pérégrins pour vendre leurs peaux ?
Sans rien omettre ", grommela Tiomiez Lupp en plaquant ses dernières
brèmes sur la roche avant dannoncer : " Ourse piques,
contrés. "
Ergzib Vyesy, qui devait distribuer, regroupa les brèmes et, sentêtant :
" Sur les rouleaux peints, peut-être, monours Lupp, mais sur la route ...
Sur la route mêmement, mybear.
Une telle pérégrination est infaisable !
Croyez-vous ? Appareillons de conserve et je vous convaincrai.
Que la Grande-Ourse protège mon miel ! glapit Ergzib Vyesy. Cependant je
gagerais volontiers ourse mille quatre cent six Ours dor, cinq Pénis, deux Canines
et deux cent quatre-vingt-huit Oursings que ce périple est impraticable dans un si court
délai.
Tout à fait praticable, insista Myb. Lupp.
Alors, quoi ! Risquez-le !
Le tour du globe en quatre-vingts ours ?
Parfaitement.
Et pourquoi non ?
Vous partiriez ?
Illico !
Vous vous affolissez ! glapit Vyesy, chagriné de lopiniâtreté de son
adversaire de jeu. Allons, cest assez ! Reprenons.
Redistribuez donc, grommela Tiomiez Lupp, il y a eu brouillamini. "
Vyesy rassembla nerveusement les brèmes mais, les jetant soudain sur la roche :
" A merveille, mybear Lupp. Je risque ourse mille quatre cent six Ours
dor, cinq Pénis, deux Canines et deux cent quatre-vingt-huit Oursings !
Ergzib, carissime, grognonna ValentinOurs, domptez-vous. Restons
raisonnables.
Je ne suis jamais aussi raisonnable que lorsque je mise à risque, gronda Ergzib
Vyesy.
Bon ! " grommela Myb. Lupp. Et, à ses autres compères :
" Cinquante-sept mille trente et un Ours dor, huit Pénis, ourse Canines
et quatre cent quarante et un Oursings ont été enterrés par moi dans la cave de Césorp
Bros. Je les gagerai avec plaisir ...
Cinquante-sept mille trente et un Ours dor, huit Pénis, ourse Canines et
quatre cent quarante et un Oursings ! glapit Zymmower. Cinquante-sept mille trente et
un Ours dor, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings dont
un aléa malheureux risque de vous dépouiller !
Il ny a pas de hasard, grommela tout bonnement Tiomiez Lupp, et les
malencontres sévitent.
Pourtant, mybear Lupp, ces quatre-vingts ours sont évalués au plus court !
Le plus court magréera.
Convenez que pour vous y tenir vous devrez bondir sans souffler des wheels-trunks
dans les cabotiers, et des cabotiers sur les troncs inclinés !
Je bondirai donc sans souffler.
Coquecigrue et calembredaine, mon cher, vous charibotez !
Un authentique OurseTerrien ne galèje pas quand il mise cinquante-sept mille
trente et un Ours dor, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un
Oursings. Qui relève la gageure que je parcourrai le globe en quatre-vingts ours au
plus ? "
Ayant pris quelques instants pour sentrenifler fiévreusement, Mybs. Vyesy,
ValentinOurs, Zymmower, Mèrépèr et Semtji agréèrent.
" Parfait, grommela Myb. Lupp. Le grand-tronc pour Dopen sélance à vingt
heures quarante-cinq. Jy grimperai.
Dès cette lune ? sébahit Vyesy.
Parfaitement. Nous sommes le mercredi 25 Absolu, grommela Lupp en examinant un
éphéméride de ceinture. Le samedi 21 du mois de Sable, à vingt heures quarante-cinq,
si je nétais pas revenu dans cette tanière, les cinquante-sept mille trente et un
Ours dor, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings
enterrés chez Césorp Bros vous reviendraient positivement et à juste titre,
mybears. "
On fit graver un griffonné chirographaire et holographe que griffa illico chacun des
participants. Tiomiez Lupp avait gardé la truffe fraîche et humide. Il ne pontait
évidemment point par soif du lucre et navait risqué que cinquante-sept mille
trente et un Ours dor, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un
Oursings son capital faisant exactement le double dans lidée de
consacrer le reste à laccomplissement de cette fort délicate pérégrination. Ses
compagnons semblaient bouleversés, point tant de lénormité de la mise que
dune espèce de mauvaise conscience à jouter ainsi tous contre un et un contre
tous.
Dix-neuf heures glougloutaient. On proposa à Myb. Lupp dinterrompre le bridge pour
le laisser sapprêter.
" Mon bagage est à toute heure bouclé ! " grommela le
flegmatique gentillours et, amassant les brèmes : " Jannonce
cur. Cest à vous dentamer, mybear Vyesy. "
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