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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre IV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG
STUPÉFIE PASSEPARTOUT,
SON DOMESTIQUE

A sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine de guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.
Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d’inexactitude, apparaître à cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu’à minuit précis.
Phileas Fogg était tout d’abord monté à sa chambre, puis il appela :
" Passepartout. "
Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s’adresser à lui. Ce n’était pas l’heure.
" Passepartout ", reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
Passepartout se montra.
" C’est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
– Mais il n’est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.
– Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais. "
Une sorte de grimace s’ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu’il avait mal entendu.
" Monsieur se déplace ? demanda-t-il.
– Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde. "
Passepartout, l’œil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptômes de l’étonnement poussé jusqu’à la stupeur.
" Le tour du monde ! murmura-t-il.
– En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n’avons pas un instant à perdre.
– Mais les malles ? ... dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche
– Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D’ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez. "
Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays :
" Ah ! bien se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille ! ... "
Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire à un fou ? Non ... C’était une plaisanterie ? On allait à Douvres, bien. A Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq ans, n’avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu’à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s’arrêterait là ... Oui, sans doute, mais il n’en était pas moins vrai qu’il partait, qu’il se déplaçait, ce gentleman, si casanier jusqu’alors !
A huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle de son maître ; puis, l’esprit encore troublé, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.
Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le Bradshaw’s continental railway steam transit and general guide, qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l’ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans tous les pays.
" Vous n’avez rien oublié ? demanda-t-il.
– Rien, monsieur.
– Mon mackintosh et ma couverture ?
– Les voici.
– Bien, prenez ce sac. "
Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.
"  Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F). "
Le sac faillit s’échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été en or et pesé considérablement.
Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut fermée à double tour.
Une station de voitures se trouvait à l’extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway.
A huit heures vingt, le cab s’arrêta devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée d’un chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s’approcha de Mr. Fogg et lui demanda l’aumône.
Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu’il venait de gagner au whist, et, les présentant à la mendiante :
" Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir rencontrée ! "
Puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation d’humidité autour de la prunelle. Son maître avait fait un pas dans son cœur.
Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg donna à Passepartout l’ordre de prendre deux billets de première classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq collègues du Reform-Club.
" Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur un passeport que j’emporte à cet effet vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire.
– Oh ! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c’est inutile. Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman !
– Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.
– Vous n’oubliez pas que vous devez être revenu ? ... fit observer Andrew Stuart.
– Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs."
A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. A huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.
Mais le train n’avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait un véritable cri de désespoir !
– Qu’avez-vous ? demanda Mr. Fogg.
– Il y a ... que ... dans ma précipitation ... mon trouble ... j’ai oublié ...
– Quoi ?
– D’éteindre le bec de gaz de ma chambre !
– Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte ! "

Chapitre IV

DANS LEQUEL TIOMIEZ LUPP
PÉTRIFIE PATTE D’OURS

Au soleil couchant, Tiomiez Lupp ayant alourdi sa ceinture de cinquante-neuf Ours d’or, quinze Pénis et deux cent quatre-vingt-deux Oursings, renifla ses partenaires et s’éloigna du Cercle-Bel-Ursidé. A la brune, il roulait le rocher de sa caverne.
Patte d’Ours, son emploi du temps méticuleusement engrognonné, se trouva fort éberlué en l’entendant. D’après le rouleau peint, le retour du maître des lieux n’était pas prévu avant la mi-nuit, après que le triangle d’été ait basculé au ponant.
Tiomiez Lupp descendit aussitôt en sa tanière et grommela :
" Patte d’Ours. "
Patte d’Ours ne broncha pas. Impossible que ce grognement lui soit destiné.
" Patte d’Ours ", répéta Myb. Lupp, toujours du même ton.
Patte d’Ours pointa alors le bout de sa truffe.
" Il m’a fallu vous mander à deux reprises, remarqua Myb. Lupp.
– Altaïr n’a même pas franchi le sud ! se défendit Patte d’Ours.
– Il est vrai, aussi je ne vous blâme point. Mais nous quittons Baskerville road dans ourse minutes pour Dopen et Déméoz. "
Un rictus grippa la bonne gueule du Pyrénéen, certain d’avoir mal compris.
" Monours part en promenade ?
– En effet, autour du globe. "

Interdit, médusé, le souffle, le sifflet et la chique coupés, Patte d’Ours tombait de la lune.

" Le globe ! glapit-il.

– En quatre-vingts ours, précisa Myb. Lupp. Aussi, pas une seconde à gaspiller.

– Et les coffres ? grogna Patte d’Ours, bringuebalant stupidement de hue en dia.
– Inutile ! Un balluchon au bout d’une canne suffira. Pour chacun de nous, une ceinture et cinq écharpes. Nous chinerons, si besoin. Agrippez aussi mon meilleur réchauffe-fourrure. Prévoyez de robustes protège-coussinets, encore que nous ne clopinerons que rarement. Hâtez-vous, maintenant. "
Patte d’Ours ne parvint pas à émettre un son. Il déguerpit de la tanière de Myb. Lupp, dégringola chez lui, s’affaissa contre une souche et, grognassant une formule très commune en son terroir :
" La bécasse est bridée cette fois ! Adieu mon hibernage ! ... "
Aussi mécaniquement qu’un oursoïde, il se mit illico à l’ouvrage. Courir le globe ! En quatre-vingts ours ! Son maître était-il livré à la frénésie de l’amok ? Nenni ... Il galéjait sûrement. Partir pour Dopen, parfait ! Pour Déméoz, pourquoi pas ? En définitive, pas de quoi chagriner vraiment l’honnête gars-ours : un lustre qu’il n’avait pas reniflé l’air de son pays ! Atteindrait-on Par’Isours qu’il s’ébrouerait plutôt joyeusement sur les pelouses de cette métropole. Et le gentillours cesserait là sa ballade, par l’Ourse-Bleue ! … N’empêche qu’il se transplantait, qu’il se déracinait, lui le plus cavernier de tous !
A vingt heures Patte d’Ours bouclait le simple balluchon renfermant leurs accessoires. Toujours obnubilé, il sortit de sa tanière et en condamna consciencieusement l’ouverture d’un arbre couché en son travers, puis il retrouva Myb. Lupp.
Celui-ci tenait le Bearshaw’s Pilgrim qui contenait jusqu’au moindre renseignement indispensable à leur périple. Il agrippa le balluchon de Patte d’Ours et, l’ayant débouclé, il y enfouit une bourse rondelette qui contenait une poudre d’or de qualité, le meilleur sésame du pérégrin.
" Tout y est ? grommela-t-il.
– Oui, monours.
– Mon réchauffe-fourrure ?
– Il est là.
– Parfait. Agrippez ce balluchon et restez vigilant : je viens d’y mettre cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings. "
Patte d’Ours, effaré, manqua tomber ledit balluchon.
L’ours-maître et le gars-ours domestique sortirent et interdirent l’entrée de deux rochers roulés.

Ils se dirigèrent vers le dépôt de troncs à roues situé à la limite oursest de Baskerville road. Ils en empruntèrent un et roulèrent diligemment vers la caverne ferrée de la Croix-de-Djésorp qu’ils atteignirent à vingt heures vingt.
Là, une malheureuse indigente gravide, coussinets écorchés à même la gadoue, le chef couvert d’un caloquet misérable hérissé d’une piteuse aigrette, ses taches de pelade mal dissimulées sous un suroît grisouille, grippait par la patte un ourson souffrant de la grattelle. Elle aborda Myb. Lupp, espérant son obole.
Il puisa dans sa ceinture les cinquante-neuf Ours d’or, quinze Pénis et deux cent quatre-vingt-deux Oursings grappillés au bridge et les lui offrit, grommelant simplement :
" Grippez, ma bonne. Je suis bien aise d’avoir croisé votre chemin ! "
Et il reprit sa route.

Patte d’Ours sentit son regard se troubler. Ainsi son ours-maître était-il accessible à la compassion !
Tous deux pénétrèrent alors dans l’immense caverne ferrée et Tiomiez Lupp chargea Patte d’Ours d’aller marchander de bonnes places sur le convoi de Par’Isours. A ce moment arrivèrent derrière lui ses compères du Bel-Ursidé.
" Mybears, je m’en vais, grommela-t-il. Les marques griffées sur mon sauf-conduit vous confirmeront mon trajet.
– Holà ! mybear, grogna révérencieusement Beary Semtji, voilà une précaution superfétatoire. Nous vous savons gentillours !
– Non, c’est préférable de cette façon, affirma Myb. Lupp.
– Et vous serez de retour ? ... grognonna Ergzib Vyesy.
– Dans quatre-vingts ours exactement, le samedi 21 Sable à vingt heures quarante-cinq au plus tard, et comme convenu dans la grande tanière d’apparat du cercle. Le bonours, mesours. "
A vingt heures quarante, Tiomiez Lupp et son gars-ours domestique grimpèrent dans un refuge suspendu sous une branche maîtresse du tronc incliné. A vingt heures quarante-cinq, un appeau stridula et le grand-tronc s’ébranla en grinçant.
L’obscurité était totale. Il bruinait légèrement. Tiomiez Lupp, adossé à l’écoinçon, restait muet. Patte d’Ours, toujours anéanti, étreignait compulsivement le précieux balluchon.
Soudain, alors que le tronc incliné franchissait Zaguirjen, il glapit de détresse !
" Que vous arrive-t-il ? grommela Myb. Lupp.
– Avec tout ce branle-bas ... ma hâte ... négligé ...
– Oui ?
– De souffler le grisou dans ma tanière !
– Mon gars-ours, grommela impassiblement Myb. Lupp, c’est votre solde qui se consume ! "

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