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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre V

DANS LEQUEL UNE NOUVELLE
VALEUR APPARAÎT
SUR LA PLACE DE LONDRES

Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute, du grand retentissement qu’allait provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit d’abord dans le Reform-Club, et produisit une véritable émotion parmi les membres de l’honorable cercle. Puis, du club, cette émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au public de Londres et de tout le Royaume-Uni.
Cette " question du tour du monde " fut commentée, discutée, disséquée, avec autant de passion et d’ardeur que s’il se fût agi d’une nouvelle affaire de l’Alabama. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres – et ils formèrent bientôt une majorité considérable – se prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement qu’en théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de communication actuellement en usage, ce n’était pas seulement impossible, c’était insensé !
Le Times, le Standard, l’Evening Star, le Morning Chronicle, et vingt autres journaux de grande publicité, se déclarèrent contre Mr. Fogg. Seul, le Daily Telegraph le soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et ses collègues du Reform-Club furent blâmés d’avoir tenu ce pari, qui accusait un affaiblissement dans les facultés mentales de son auteur.
Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, parurent sur la question. On sait l’intérêt que l’on porte en Angleterre à tout ce qui touche à la géographie. Aussi n’était-il pas un lecteur, à quelque classe qu’il appartînt, qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas de Phileas Fogg.
Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux – les femmes principalement – furent pour lui, surtout quand l’Illustrated London News eut publié son portrait d’après sa photographie déposée aux archives du Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire : " Hé ! hé ! pourquoi pas, après tout ? On a vu des choses plus extraordinaires ! " C’étaient surtout les lecteurs du Daily Telegraph. Mais on sentit bientôt que ce journal lui-même commençait à faiblir.
En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie. Il traita la question à tous les points de vue, et démontra clairement la folie de l’entreprise. D’après cet article, tout était contre le voyageur, obstacles de l’homme, obstacles de la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance miraculeuse des heures de départ et d’arrivée, concordance qui n’existait pas, qui ne pouvait pas exister. A la rigueur, et en Europe, où il s’agit de parcours d’une longueur relativement médiocre, on peut compter sur l’arrivée des trains à heure fixe ; mais quand ils emploient trois jours à traverser l’Inde, sept jours à traverser les États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments d’un tel problème ? Et les accidents de machine, les déraillements, les rencontres, la mauvaise saison, l’accumulation des neiges, est-ce que tout n’était pas contre Phileas Fogg ? Sur les paquebots, ne se trouverait-il pas, pendant l’hiver, à la merci des coups de vent ou des brouillards ? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes transocéaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours ? Or, il suffisait d’un retard, un seul, pour que la chaîne de communications fût irréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de quelques heures, le départ d’un paquebot, il serait forcé d’attendre le paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis irrévocablement.
L’article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du gentleman, d’importantes affaires s’étaient engagées sur " l’aléa " de son entreprise. On sait ce qu’est le monde des parieurs en Angleterre, monde plus intelligent, plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans le tempérament anglais. Aussi, non seulement les divers membres du Reform-Club établirent-ils des paris considérables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook. On en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur la place de Londres. On demandait, on offrait du " Phileas Fogg " ferme ou à prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après son départ, après l’article du Bulletin de la Société de géographie, les offres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l’offrit par paquets. Pris d’abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu’à vingt, à cinquante, à cent !
Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale. L’honorable gentleman, cloué sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans ! et il paria cinq mille livres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps que la sottise du projet, on lui en démontrait l’inutilité, il se contentait de répondre : " Si la chose est faisable, il est bon que ce soit un Anglais qui le premier l’ait faite ! "


Or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plus en plus ; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui ; on ne le prenait plus qu’à cent cinquante, à deux cents contre un, quand, sept jours après son départ, un incident, complètement inattendu, fit qu’on ne le prit plus du tout.
En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur de la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsi conçue :


Suez à Londres.
Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.
Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat d’arrestation à Bombay (Inde anglaise).
Fix, détective.


L’effet de cette dépêche fut immédiat. L’honorable gentleman disparut pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au Reform-Club avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle reproduisait trait pour trait l’homme dont le signalement avait été fourni par l’enquête. On rappela ce que l’existence de Phileas Fogg avait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du monde et l’appuyant sur un pari insensé, n’avait eu d’autre but que de dépister les agents de la police anglaise.

Chapitre V

DANS LEQUEL MYB. LUPP
ACCÈDE
À LA NOTORIÉTÉ

Tiomiez Lupp n’avait aucune idée du formidable grésillement que déclencherait son embarquement. Le bruissement courut le Bel-Ursidé, y propageant enfièvrement et frénésie. De là, l’enthousiasme délirant gagna les oursaux et, par la voix des pisse-copie et bobardiers, atteignit la multitude dans la métropole et à travers le pays entier.

Eût-il été question de schisme ou de séparatisme qu’on n’aurait pas grogné, grognonné, grognotté cette controverse avec plus de véhémence. D’aucuns s’enflammèrent en faveur de Tiomiez Lupp mais la plupart, on va le voir, le critiquèrent vertement. Entreprendre un tel périple, non en rêve ou sur le rouleau peint mais par le truchement des transports réels et en un délai aussi bref, quelle affolissante chimère!

Le Temps, La Poste, L’Etoile du Soir,
le Matinal Nusrop et vingt-trois autres oursaux très populaires désavouèrent Myb. Lupp, le considérant comme un monomane bizarre atteint d’imbécillité, et réprouvèrent les ours-membres du Cercle-Bel-Ursidé qui avaient relevé cette gageure. A peine fut-il épaulé – et bien peu – par le Géoma.

Des grognottages ardents et péremptoires foisonnèrent dans la presse. Nulours n’ignore l’engouement des Ourse’Terriens pour la topographie et les sciences géolocomotrices. Tous, sans exception, déchiffraient fiévreusement les feuilles réservées à l’aventure de Tiomiez Lupp.
Au commencement, il se trouva des cerveaux exaltés pour s’emballer en sa faveur. Des oursonnes particulièrement, après qu’elles aient découvert à la première page du Long’Ours Illustré son stéréotype, emprunté au tabularium du Cercle-Bel-Ursidé. Des gentillours se hasardaient à grognonner: "foi! Peut-être bien, somme toute? Il s'est déjà reniflé des vents autrement ébouriffants!" Ils étaient généralement abonnés au Géoma. Cependant, on décela vite un début de relâchement jusque dans cet oursal.
Le 2 du mois d’Haha, l’Oursiété Oursine de Psychogéographie publia une passionnante analyse abordant chaque aspect de la "de circumnavigation" et prouvant l'aberration formelle de cette tentative. Aboutir nécessitait que débarquements et embarquements coïncidassent parfaitement, conjecture invraisemblable, inconcevable, totalement utopique. Pour les distances assez courtes de l'Oursope il est raisonnable d'imaginer que les convois de troncs inclinés respectent leurs horaires. Cependant, dès lors qu'ils ont au moins trois ours de trajet en Rousse'Terre et sept en Amer'Ourse, comment aventurer une prévision sur leur supposée ponctualité? Sans oublier les catastrophes, les coups du sort, les collisions, les colères d'ours, typhons et autres blizzards qui allaient également s'opposer à la réussite de Tiomiez Lupp. Et en mer, en pleine hibernation, ne dépendrait-il pas des brutalités des flots et de leurs caprices? Serait-il si extraordinaire que même le plus rapide trois-troncs des lignes hauturières dût louvoyer deux ou trois ours? Au premier grain de sable, l'enchaînement si bien huilé des correspondances se gripperait! Que Tiomiez Lupp rate d'ourse minutes l'appareillage d'un cabotier, et le voilà condamné à gober les mouches en guettant l'horizon. Le moindre contretemps grignoterait irrévocablement ses chances de succès.
Ce grognottage enclencha un sérieux tintamarre. Pas un oursal, ou peu s’en faut, qui ne le propageât, et la popularité de Tiomiez Lupp s’effondra.
En Ourse’Terre, ponter, miser, gager est la propension naturelle de tous. Ainsi, ce n’étaient point les seuls ours-membres du Bel-Ursidé qui avaient cavé des sommes colossales sur les chances de succès de Tiomiez Lupp: tout le commun des ours avait bientôt pris part à la ronde. Les pronostiqueurs le considéraient comme un trotteur, un pur-sang. Il était devenu un titre de Grisbi-Change, aussitôt disputé à la corbeille. On avait réclamé et vendu du "Tiomiez Lupp" comptant ou à terme, et échangé des montants démesurés. Cependant, à la suite de la publication de l’Oursiété Oursine de Psychogéographie, on l'a vu, la tendance se fit baissière, le Tiomiez Lupp coula, et ce fut la débâcle. Après l’extrême confiance, l’engouement aveugle, arrivait la réaction de la peur, tous se ruant pour vendre, s’il en était temps encore. Les cours, de chute en chute, tombèrent à 1, à 1, à 907. Il n’y avait plus d’acheteurs, la plaine restait rase, jonchée de cadavres.

Un unique zélateur s’entêta, un vieillard arthritique, égrotant et toujours allongé, Musg Alboursmâle. Ce respectable gentillours, vieil ours des cavernes, podagre, rhumatisant, souffrant d’hygroma et se relevant à peine d’une méchante grippe, endurant de surcroît mille morts de la gravelle, eût volontiers bazardé tout son miel contre des engrains d’agripaume ou d’aigremoine pour être capable d’accomplir un tel périple, fût-ce en ourse années! Il gagea quatorze mille deux cent cinquante-sept Ours d’or, quatorze Pénis, vingt Canines et cent dix Oursings sur Tiomiez Lupp. Et, à qui lui illustrait l’insanité du dessein ou sa frivolité, le grison graveleux répliquait simplement: "C’est au moins un Long’Oursien qui l’aura tenté!"
Telle se présentait la situation. Les autres zélateurs de Tiomiez Lupp s’étaient éclaircis. L’immense majorité, non sans discernement, pronostiquait son échec. On ne misait plus sur lui qu’à cent cinquante-sept contre trois, voire à deux cents quatre-vingt-treize, quand une circonstance, totalement imprévisible, fit que nulours ne le soutint plus.
Cet ours-là, à la brune, dans les locaux des gars-ours pandores, arriva cette plaquette:

Ours’Ez à Long’Ours.
Lestrade, gars-ours directeur, bureaucratie principale, 221B, Baker Street.
Trotte derrière détrousseur Grisbi-Place Tiomiez Lupp Stop Transmettre sans tergiverser blanc-seing mise en cage à Cuncéã (Rousse’Terre ourse’terrienne) Stop Fixidore Fixours gars-ours pandore Stop

Le contrecoup de cette nouvelle ne se fit pas attendre. L’honoursable gentillours fut instantanément escamoté derrière le détrousseur. Son contretype exposé au Cercle-Bel-Ursidé, dans la grande galerie des portraits, fut minutieusement étudié. C’était, poil à poil et griffe à griffe, l’ours dont le grognottement avait été communiqué par les témoins. On grésilla sur sa vie énigmatique, sa solitude, son envol précipité, et il devint patent que cet ours, au prétexte d’une circumnavigation et d’une gageure affolissante, ne briguait qu’à passer sous le vent des gars-ours pandores d’Ourse’Terre.

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