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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre VII

QUI TÉMOIGNE
UNE FOIS DE PLUS
DE L’INUTILITÉ DES PASSEPORTS
EN MATIÈRE DE POLICE

L’inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitôt, et sur sa demande pressante, il fut introduit près de ce fonctionnaire.
“ Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule, j’ai de fortes présomptions de croire que notre homme a pris passage à bord du Mongolia. ”
Et Fix raconta ce qui s’était passé entre ce domestique et lui à propos du passeport.
“ Bien, monsieur Fix, répondit le consul, je ne serais pas fâché de voir la figure de ce coquin. Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à mon bureau, s’il est ce que vous supposez. Un voleur n’aime pas à laisser derrière lui des traces de son passage, et d’ailleurs la formalité des passeports n’est plus obligatoire.
– Monsieur le consul, répondit l’agent, si c’est un homme fort comme on doit le penser, il viendra !
– Faire viser son passeport ?
– Oui. Les passeports ne servent jamais qu’à gêner les honnêtes gens et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en règle, mais j’espère bien que vous ne le viserez pas ...
– Et pourquoi pas ? Si ce passeport est régulier, répondit le consul, je n’ai pas le droit de refuser mon visa.
– Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu’à ce que j’aie reçu de Londres un mandat d’arrestation.
Ah ! cela, monsieur Fix, c’est votre affaire, répondit le consul, mais moi, je ne puis ... ”

Le consul n’acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait à la porte de son cabinet, et le garçon de bureau introduisit deux étrangers, dont l’un était précisément ce domestique qui s’était entretenu avec le détective.
C’étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître présenta son passeport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa.
Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait ou plutôt dévorait l’étranger des yeux.
Quand le consul eut achevé sa lecture :
“ Vous êtes Phileas Fogg, esquire ? demanda-t-il.
– Oui, monsieur, répondit le gentleman.
– Et cet homme est votre domestique ?
– Oui. Un Français nommé Passepartout.
– Vous venez de Londres ?
– Oui.
– Et vous allez ?
– A Bombay.
– Bien, monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile, et que nous n’exigeons plus la présentation du passeport?
– Je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg, mais je désire constater par votre visa mon passage à Suez.
– Soit, monsieur. ”
Et le consul, ayant signé et daté le passeport, y apposa son cachet. Mr. Fogg acquitta les droits de visa, et, après avoir froidement salué, il sortit, suivi de son domestique.
“ Eh bien ? demanda l’inspecteur.
– Eh bien, répondit le consul, il a l’air d’un parfait honnête homme !
– Possible, répondit Fix, mais ce n’est point ce dont il s’agit. Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont j’ai reçu le signalement ?
– J’en conviens, mais vous le savez, tous les signalements ...
– J’en aurai le cœur net, répondit Fix. Le domestique me paraît être moins indéchiffrable que le maître. De plus, c’est un Français, qui ne pourra se retenir de parler. A bientôt, monsieur le consul. ”

Cela dit, l’agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout.
Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s’était dirigé vers le quai. Là, il donna quelques ordres à son domestique ; puis il s’embarqua dans un canot, revint à bord du Mongolia et rentra dans sa cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes :
“ Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.
“ Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.
“ Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.
“ Arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35 matin.
“ Quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.
“ Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.
“ Embarqué sur le Mongolia, samedi, 5 heures soir.
“ Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.
“ Total des heures dépensées : 158 1/2, soit en jours : 6 jours 1/2. ”
Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire disposé par colonnes, qui indiquait – depuis le 2 octobre jusqu’au 21 décembre – le mois, le quantième, le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu où la perte éprouvée à chaque endroit du parcours.
Ce méthodique itinéraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait toujours s’il était en avance ou en retard.
Il inscrivit donc, ce jour-là, mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez, qui, concordant avec l’arrivée réglementaire, ne le constituait ni en gain ni en perte.
Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n’y pensait même pas, étant de cette race d’Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu’ils traversent.

Chapitre VII

QUI MONTRE QUE
LES SAUF-CONDUITS
NE SONT QUE BALIVERNES
ET BILLEVESÉES

Quittant l’embarcadère, le gars-ours pandore galopa jusques aux tanières officielles du capitoul. Négligeant même le reniflement de bienséance, il glapit :
“ Monours capitoul, mon gredin se trouve sur le Mongourslia. ”
Puis il détailla tout de l’entretien avec le gars-ours domestique, autour du sauf-conduit.

“ Assurément monours, grogna le capitoul, je lape mon petit lait à la perspective de renifler une telle fripouille. Cependant, pointera-t-il le bout de sa truffe ici ? Un fuyard chercherait plutôt à brouiller ses empreintes et à effacer jusqu’aux vestiges de ses foulées. D’autant que la tracasserie des sauf-conduits est maintenant obsolète.

– Monours capitoul, c’est précisément parce qu’il est rusé qu’il se pointera. J’y engage mon miel !
– Pour que je griffe son sauf-conduit ?
– Exactement. Les sauf-conduits ne sont que calembredaines ! Ils importunent les braves gars-ours et prêtent la poudre à l’escampette des gredins. Le sien est inattaquable, j’en suis certain. Heureusement vous n’y imprimerez pas votre griffe ...
– Ah que si ! Service, service ! Jugulaire, jugulaire ! Il m’est interdit de réserver ma griffe sur un document en règle.
– Enfin, monours ! Mon devoir à moi m’ordonne de le retarder et je n’ai d’autre choix que de croquer le marmot, gober les mouches et faire le pied de grue, dans l’attente du blanc-seing de mise en cage grossoyé à Long’Ours !
– Suffit ! Chacun ses champignons, monours. Ne comptez pas ... ”
Soudain, comme muselé, le capitoul ne pipa plus : après un grattouillis discret à l’arbre couché devant l’entrée, le gars-ours grouillot saute-ruisseau introduisait l’ours-maître et son gars-ours domestique. Le premier tendit son sauf-conduit, réclamant, lapidaire mais poli, qu’on y plante la griffe.

Le capitoul grippa le sauf-conduit, le retourna et le huma soigneusement. Fixidore Fixours, tapi à l’écart, paupières mi-closes sur ses prunelles coruscantes, reniflait à petits traits les pérégrins.
“ Tiomiez Lupp je suppose ? s’assura le capitoul.
– Lui-même.
– Avec votre gars-ours domestique ?
– C’est cela.
– En provenance de Long’Ours ?
– Exactement.
– Votre prochaine escale ?
– Cuncéã.
– Excellent. Vous n’ignorez pas que vous avez le droit de circuler sans sauf-conduit ?
– Il m’importe simplement que vous authentifiiez mon escale à Ours’Ez.
– A votre guise, monours. ”

Energiquement mais non sans élégance le capitoul griffa le sauf-conduit. Myb. Lupp régla tributs et débours puis, ayant rapidement reniflé chacun, il se retira, son gars-ours domestique trottant sur ses traces.
“ Qu’en pensez-vous ? grogna le gars-ours pandore.
– On jurerait un ours irréprochable et intègre !
– Bien évidemment ! Ne l’avais-je pas prévu ? Laissons cela et agréez plutôt, monours capitoul, que vous venez de voir, poil à poil et griffe à griffe, le portrait craché de l’aigrefin annoncé par Long’Ours !
– Peut-être ! Voyez-vous, tous ces grognottements ...
– Je saurai la vérité, le coupa Fixours. Contrairement à l’autre, le gars-ours domestique semble plutôt avenant et c’est un étranger, certainement babillard, causeur et jacasseur comme une pie. A vous revoir, Monours capitoul. ”


Ayant respectueusement reniflé la patte du capitoul, le gars-ours pandore remonta rapidement la piste de Patte d’Ours.
Sorti de la caverne officielle, Myb. Lupp était aussitôt revenu à l’embarcadère. Il grommela ses instructions à son gars-ours domestique, sauta sur un petit tronc à balancier, grimpa sur le pont du Mongourslia et regagna sa tanière par le passavant. Enfin au calme, il sortit de sa ceinture un planigramme repliable en triptyque et lut :
“ Parti de Long’Ours, mercredi 25 Absolu, 20 heures 45.
“ Gagné Par’Isours, jeudi 26 Absolu, 7 heures 20.
“ Parti de Par’Isours, jeudi, 8 heures 40.
“ Gagné Tural’Ours, vendredi 27 Absolu, 6 heures 35.
“ Parti de Tural’Ours, vendredi, 7 heures 20.
“ Gagné Xorgozo, samedi 28 Absolu, 16 heures et grimpé sur le Mongourslia, 17 heures.
Il grava à la suite en trois coups de sa gradine dentelée :
“ Gagné Ours’Ez, mercredi 4 Haha, 11 heures.
“ Ours consommés : 6 ½ ”
Le volet senestre du triptyque portait, du 25 du mois d’Absolu au 21 Sable, le calendrier prévu pour chacune des escales essentielles : Par’Isours, Xorgozo, Ours’Ez, Cuncéã, Kelkud’Ourse, Singe-à-Poux, King-Kong-Bear, Yokohol’Ourse, Safrasiz’Ours, NéoBear, Beatl’Ours, Long’Ours. Myb. Lupp gravait sur la partie centrale les dates réelles. Il possédait ainsi à tout moment, sur le volet dextre, une vue immédiate des boni mali de sa pérégrination.
Il n’avait jusque-là ni gaspillé ni grappillé de temps.
Il manda alors son repas dans sa tanière où il demeura. Contrairement aux autres pérégrins, aucune curiosité ne l’assujettissait et il avait une fois pour toutes chargé son gars-ours domestique de contempler pour eux deux les territoires parcourus.

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