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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre IX

OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES
INDES SE MONTRENT PROPICES
AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG

La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le Mongolia, dont les feux étaient activement poussés, marchait de manière à devancer l’arrivée réglementaire.
La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tous l’Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu’un chemin de fer traverse dans toute sa largeur la péninsule indienne, il n’est plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan.
Parmi ces passagers du Mongolia, on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns appartenaient à l’armée britannique proprement dite, les autres commandaient les troupes indigènes de cipayes, tous chèrement appointés, même à présent que le gouvernement s’est substitué aux droits et aux charges de l’ancienne Compagnie des Indes : sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers à 60 000, généraux à 100 000. [Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les simples assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont 12 000 francs ; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F; les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus de 600 000 F. (Note de l’auteur).]

On vivait donc bien à bord du Mongolia, dans cette société de fonctionnaires, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. Le “ purser ”, l’homme de confiance de la Compagnie, l’égal du capitaine à bord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunch de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au souper de huit heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et les entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les passagères – il y en avait quelques-unes – changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer le permettait.

Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la côte d’Asie, soit de la côte d’Afrique, le Mongolia, long fuseau à hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les dames disparaissaient alors ; les pianos se taisaient ; chants et danses cessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le détroit de Bab-el-Mandeb.
Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps ? On pourrait croire que, toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de vent nuisibles à la marche du navire, des mouvements désordonnés de la houle qui risquaient d’occasionner un accident à la machine, enfin de toutes les avaries possibles qui, en obligeant le Mongolia à relâcher dans quelque port, auraient compromis son voyage ?
Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait à ces éventualités, il n’en laissait rien paraître. C’était toujours l’homme impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu’aucun incident ou accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s’inquiétait peu d’observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre des premières scènes historiques de l’humanité. Il ne venait pas reconnaître les curieuses villes semées sur ses bords, et dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois à l’horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont toujours parlé avec épouvante, et sur lequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoir consacré leur voyage par des sacrifices propitiatoires.
Que faisait donc cet original, emprisonné dans le Mongolia ? D’abord il faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni tangage pussent détraquer une machine si merveilleusement organisée. Puis il jouait au whist.
Oui ! il avait rencontré des partenaires, aussi enragés que lui : un collecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le révérend Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général de l’armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès. Ces trois passagers avaient pour le whist la même passion que Mr. Fogg, et ils jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que lui.
Quant à Passepartout, le mal de mer n’avait aucune prise sur lui. Il occupait une cabine à l’avant et mangeait, lui aussi, consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait dans ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait son parti. Bien nourri, bien logé, il voyait du pays et d’ailleurs il s’affirmait à lui-même que toute cette fantaisie finirait à Bombay.
Le lendemain du départ de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu’il rencontra sur le pont l’obligeant personnage auquel il s’était adressé en débarquant en Égypte.
“ Je ne me trompe pas, dit-il en l’abordant avec son plus aimable sourire, c’est bien vous, monsieur, qui m’avez si complaisamment servi de guide à Suez ?
– En effet, répondit le détective, je vous reconnais ! Vous êtes le domestique de cet Anglais original ...
– Précisément, monsieur ... ?
– Fix.
– Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté de vous retrouver à bord. Et où allez-vous donc ?
– Mais, ainsi que vous, à Bombay.
– C’est au mieux ! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage ?
– Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie péninsulaire.
– Alors vous connaissez l’Inde ?
– Mais ... oui ..., répondit Fix, qui ne voulait pas trop s’avancer.
– Et c’est curieux, cette Inde-là ?
– Très curieux ! Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des bayadères ! Mais il faut espérer que vous aurez le temps de visiter le pays ?
– Je l’espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu’il n’est pas permis à un homme sain d’esprit de passer sa vie à sauter d’un paquebot dans un chemin de fer et d’un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte de faire le tour du monde en quatre-vingts jours ! Non. Toute cette gymnastique cessera à Bombay, n’en doutez pas.
– Et il se porte bien, Mr. Fogg ? demanda Fix du ton le plus naturel.
– Très bien, monsieur Fix. Moi aussi, d’ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait à jeun. C’est l’air de la mer.
– Et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont.
– Jamais. Il n’est pas curieux.
– Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage en quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète ... une mission diplomatique, par exemple !
– Ma foi, monsieur Fix, je n’en sais rien, je vous l’avoue, et, au fond, je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir. ”

Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causèrent souvent ensemble. L’inspecteur de police tenait à se lier avec le domestique du sieur Fogg. Cela pouvait le servir à l’occasion. Il lui offrait donc souvent, au bar-room du Mongolia, quelques verres de whisky ou de pale-ale, que le brave garçon acceptait sans cérémonie et rendait même pour ne pas être en reste, – trouvant, d’ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnête.

Cependant le paquebot s’avançait rapidement. Le 13, on eut connaissance de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles ruinées, au-dessus desquelles se détachaient quelques dattiers verdoyants. Au loin, dans les montagnes, se développaient de vastes champs de caféiers. Passepartout fut ravi de contempler cette ville célèbre, et il trouva même qu’avec ces murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinait comme une anse, elle ressemblait à une énorme demi-tasse.
Pendant la nuit suivante, le Mongolia franchit le détroit de Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie la Porte des Larmes, et le lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point, au nord-ouest de la rade d’Aden. C’est là qu’il devait se réapprovisionner de combustible.
Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des paquebots à de telles distances des centres de production. Rien que pour la Compagnie péninsulaire, c’est une dépense annuelle qui se chiffre par huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu, en effet, établir des dépôts en plusieurs ports, et, dans ces mers éloignées, le charbon revient à quatre-vingts francs la tonne.
Le Mongolia avait encore seize cent cinquante milles à faire avant d’atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures à Steamer-Point, afin de remplir ses soutes.
Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune façon au programme de Phileas Fogg. Il était prévu. D’ailleurs le Mongolia, au lieu d’arriver à Aden le 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au soir. C’était un gain de quinze heures.
Mr. Fogg et son domestique descendirent à terre. Le gentleman voulait faire viser son passeport. Fix le suivit sans être remarqué. La formalité du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord reprendre sa partie interrompue.
Passepartout, lui, flâna, suivant sa coutume, au milieu de cette population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d’Arabes, d’Européens, composant les vingt-cinq mille habitants d’Aden. Il admira les fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer des Indes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore les ingénieurs anglais, deux mille ans après les ingénieurs du roi Salomon.

“ Très curieux, très curieux ! se disait Passepartout en revenant à bord. Je m’aperçois qu’il n’est pas inutile de voyager, si l’on veut voir du nouveau. ”
A six heures du soir, le Mongolia battait des branches de son hélice les eaux de la rade d’Aden et courait bientôt sur la mer des Indes. Il lui était accordé cent soixante-huit heures pour accomplir la traversée entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur.
Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraîches toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses recommencèrent.
Le voyage s’accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartout était enchanté de l’aimable compagnon que le hasard lui avait procuré en la personne de Fix.
Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la côte indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du Mongolia. A l’horizon, un arrière-plan de collines se profilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville se détachèrent vivement. Le paquebot pénétra dans cette rade formée par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher, et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay.
Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robre de la journée, et son partenaire et lui, grâce à une manœuvre audacieuse, ayant fait les treize levées, terminèrent cette belle traversée par un chelem admirable.
Le Mongolia ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il y arrivait le 20. C’était donc, depuis son départ de Londres, un gain de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraire à la colonne des bénéfices.

Chapitre IX

OÙ L’UDIER KITASH
 ET CELUI DE ROUSSE’TERRE
FAVORISENT TIOMIEZ LUPP

Le Mongourslia devait parcourir les cent quatre-vingt-douze Nages d’Ours qui séparent Ours’Ez d’Egir en douze fois ourse heures au plus. Son pelleteur, fort alléché par les paillettes promises, s’activait à pulvériser ce temps.

Tous les pérégrins grimpés à bord à Xorgozo débarquaient à Cuncéã. Ceux qui comptaient poursuivre jusqu’à Kelkud’Ourse attrapaient là le grand tronc incliné qui parcourt d’oursest en est le trigone rousse’terrien, évitant ainsi un périlleux cabotage autour du promontoire de Diamér.
A bord, une flopée de gars-ours bureaucrates et de manitous galonnés, légionnaires ourse’terriens ou mercenaires autochtones. Les manitous étaient grassement rémunérés par la bureaucratie centrale : sept cent quatre-vingt-dix-huit Ours d’or aux ours-serrepattes, six mille huit cent quarante-trois aux ours-capistons, ourse mille quatre cent six aux margis. La gratification des gars-ours bureaucrates, elle aussi, était rondelette : les grouillots du premier barreau de l’échelle percevaient mille trois cent soixante-huit Ours d’or, les alcades, six mille huit cent quarante-trois, les primiciers, vingt-huit mille cinq cent quinze, les procurateurs, trente-quatre mille deux cent dix-huit, le proconsul, plus de soixante-huit mille quatre cent trente-sept, voire davantage. A ce beau monde s’ajoutaient trois pékins gandins qui, près de cent vingt mille Ours d’or en ceinture, partaient à l’étranger arrondir leur fortune.
Aussi menait-on grand train sur le Mongourslia ! Le factotum du bord, intendant et représentant du gars-ours pacha, ne lésinait pas sur les victuailles. Lors du grignotage du levant, du casse-croûte de la mi-oursée, des repas du couchant et de la mi-nuit, des amoncellements de venaison bien faisandée, de belles grevesses aux pinces charnues, de poires gros-musc, de gros-noir aux grains juteux, de lépiotes grisettes, d’olives grossanes et de dorés grignons de pain de gruau trônaient sur les roches. Les oursonnes – on en comptait plusieurs – lustraient leur fourrure vingt fois l’ours. On musiquait, on gambillait et on se dandinait, tant que l’eau était calme.
Hélas, cet udier Kitash, étiré et encaissé, se montre fort changeant et presque toujours tempétueux ! Par zéphyr traversier ventant de Zazil’Ourse ou directement d’Ours’Afric, le Mongourslia, bousculé sur ses flancs, chahutait abominablement. Aussitôt, les oursonnes filaient dans leurs tanières, les croque-notes rangeaient leurs instruments, et ainsi s’achevaient grésillements et dandinements. Mais, faisant fi des éléments, le cabotier aux chaudières rougies fonçait vaillamment sur la passe de Cèc-im-Nergic.
A quoi donc Tiomiez Lupp se consacrait-il depuis le départ ? Tourmenté et chagrin, se faisait-il de la bile à chaque saute de brise ? Redoutait-il les agitations de la vague, un possible pépin mécanique ou toute autre mésaventure susceptible de contraindre le Mongourslia à trouver refuge à la côte, ruinant d’un coup ses espoirs ?

Que nenni ! Il restait l’ours flegmatique et pondéré du Cercle-Bel-Ursidé et soubresautait moins encore que les chronographes du caboteur qui oncques pourtant ne dégrenaient d’une seconde. Il n’était pas même monté une seule fois renifler ce légendaire udier Kitash, berceau des Ourses Originelles. Il ne s’intéressait nullement aux surprenantes communautés troglophiles accrochées aux falaises côtières qui amusaient tant les autres pérégrins. Il ne songeait pas non plus aux écueils de la baie Ara’Bearienne, si redoutés des gars-ours marins des Temps des Ours Anciens. [
Note 1: La légende prétend que ceux-ci ne s’y risquaient que couverts de gris-gris et après avoir demandé aux hiérogrammates serviteurs des temples d’immoler une grosse de bœufs ]


Mais à quoi, alors, passait-il son temps ? Avant tout, à faire bonne chère, quatre fois l’ours. Grondins farcis de graphides, grelins grillés ou crus, grémilles, grenadins sur lit de grisettes, le tout accompagné de grappa à la fine fragrance et suivi d’un granita glacé de sirop de groseille, tels étaient ses menus. Aucun branlement, aucune oscillation ne parvenaient à dérégler cette magnifique mécanique. Entre ses repas, il bridgeait.
Car il avait trouvé trois ours, comme lui acharnés à ce jeu : l’un était maître des phynances et transportait sa pompe dans la ville de Puë, le second, mystagogue gardien de troupeaux, rentrait à Cuncéã, et le dernier, un cinquantenier, venait d’être affecté à un régiment cantonné à Ciresiz. Tous quatre, sans un grognement inutile, claquaient les brèmes à longueur de temps.
Patte d’Ours, lui non plus, ne connaissait ni haut-le-cœur ni nausée. Il logeait à la proue et faisait également ripaille. Ce périple, ainsi mené, lui agréait plutôt. Il trouvait finalement plaisir à cheminer confortablement, mangeant bien, dormant de même, et il se grognonnait d’ailleurs qu’on achèverait probablement billevesées, fariboles et sornettes à Cuncéã.
Quelques heures après son embarquement, le 5 du mois d’Haha, il s’était heurté au gars-ours prévenant rencontré sur les quais.
“ Que la Grande-Ourse me grippe, grogna-t-il, la truffe retroussée de joie ! Voilà mon aimable cornac des souks et bazars d’Ours’Ez ?
– Oh ! feignit le gars-ours pandore, le gars-ours domestique de ce curieux Ourse’Terrien ...
– Parfaitement. Monours ... ?
– Fixidore Fixours.
– Monours Fixidore Fixours, vous me voyez ravi de cette rencontre. Mais vers où pérégrinez-vous ?
– Tout simplement Cuncéã, moi aussi.
– Splendide ! Vous connaissez le parcours ?
– Bien sûr ! Je suis gars-ours de la Guilde Trigonale.
– La Rousse’Terre n’a donc pas de secret pour vous ?
– Heu ..., grogna Fixidore Fixours, désireux de rester circonspect.
– Est-ce une aussi belle contrée qu’on le prétend ?
– Magnifique ! Pleine de grottes sacrées, de vénérables arbres inclinés, de tanières saintes, de cavernes taboues, de thaumaturges, d’oliphants et de lycaons, de guivres et de dragons, d’hydres, d’oursonnes-danseuses ... De bien belles choses à découvrir pour qui en a le loisir !
– J’en brûlerais d’envie, monours. Est-il convenable à un ours bien léché de cabrioler d’un cabotier sur un tronc roulant et d’un tronc roulant dans un cabotier, en prétendant courir le globe en quatre-vingts ours ? Croyez-moi, ces acrobaties prendront fin à Cuncéã.
– Et comment va-t-il, mybear Lupp ? s’enquit Fixidore Fixours sans avoir l’air d’y toucher.
– A merveille, tout comme moi. Je mastique plus qu’un grizzly sortant d’hibernation : les embruns sans doute.
– C’est étrange, je ne l’ai pas encore croisé !
– La passerelle ne l’attire point. Il n’a pas comme nous autres la passion de tout voir, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope.
– Ce prétexte de parcourir le globe en quatre-vingts ours ne serait-il pas le masque d’une ambassade clandestine ... d’un traité secret ... ou autre chose de telle sorte !
– Peut-être bien, monours, mais peu m’importe ! Tout bien pesé, ce mystère ne vaut pas six Pénis et une Canine à mes yeux. ”
Dès lors, Patte d’Ours et Fixidore Fixours ne se quittèrent plus. Le gars-ours pandore désirait apprivoiser le gars-ours domestique de l’oursard Lupp et lui offrait force gobelets d’hydromel, de grenache, de grappa ou de sangria que notre gars-ours, charmé de l’amabilité du Fixidore, lapait sans rechigner avant de retourner la politesse.
Le caboteur fonçait à toute vapeur. Le 8, on aperçut Nuqé protégée par sa gangue de falaises éboulées couvertes de cocotiers. De grandes plantations de burgraves à fleurs bleues et de fenugrec s’étendaient, à l’ombre des grewias, jusqu’aux mamelons des collines. Patte d’Ours, enchanté, admirait ce bourg fameux qui lui rappela, dans la courbe des rochers et les plumets des palmiers agités par le vent, un petit pot de linaigrettes et d’onagraire qu’il faisait pousser, ourson, sur sa fenêtre.
Sous les étoiles, le Mongourslia traversa la passe de Cèc-im-Nergic que l’on surnomme la Roche qui Pleure et, le 9 du mois d’Haha, il jetait l’ancre à l’oursest de la ville d’Egir pour remplir ses soutes d’anthracite.

Problème ardu que de nourrir les chaudières des machines aussi loin des mines. Sa Très Grincheuse Ursidée y consacre chaque année deux millions deux cent quatre-vingt-un mille deux cent cinquante-neuf Ours d’or, seize Pénis, vingt Canines et six cent quarante-six Oursings. Des réserves doivent être constituées partout et, après transport, gros criblés, poussiers et grésillons ne coûtent pas moins de huit Ours d’or, trois Pénis, une Canine et six cent treize Oursings les ourse cents Merdres !
Il restait à peine plus de deux cent quarante Nages d’Ours jusqu’à Cuncéã et une courte escale suffisait pour garnir la cale.
En outre, au lieu de jeter l’ancre à Egir le matin du 10 comme annoncé, le Mongourslia y accostait à la brune, le 9. Quinze heures de bonus à graver au planigramme !
Myb. Lupp et son gars-ours domestique plantèrent griffe sur le débarcadère. Le gentillours désirait que son sauf-conduit soit griffé. Fixours renifla discrètement leur piste. Le bureaucrate ayant fait son travail, Tiomiez Lupp rejoignit le pont et ses partenaires de jeu.
Quant à Patte d’Ours, il vadrouilla à son habitude, dérivant parmi la foule de Zunermoz nomades, d’Oursbanis, d’Oursassis, d’Ourserrants, d’Ara’Bears et d’Oursopéens, qui se croisent à Egir. Il s’émerveilla devant les remparts de la plus belle forteresse de la région et se passionna pour les immenses réservoirs, toujours parfaitement à sec quatre cents lustres après que les architectes de la plus juste des Grandes-Ourses des Temps des Ours Anciens aient entrepris de les remplir.
“ Qu’il est utile de pérégriner ! ” se grognon­nait-il en regagnant le quai.
A dix-huit heures, le Mongourslia inondait de gros bouillons de fumée la baie d’Egir et filait sur l’udier de Rousse’Terre. Il avait plus d’ourse fois quinze heures pour arriver à Cuncéã et le souffle du nord-oursest le favorisa : on put soutenir les machines en gréant toute la toile.
Dès lors le caboteur, bien plus stable, ne fut plus ballotté en tous sens. Les oursonnes, fourrures frisottées et enrubannées, revinrent dans la grande tanière et les croque-notes ressortirent leurs ruine-babines. Grésillements et dandinements reprirent de plus belle.
La croisière se poursuivit fort agréablement. Patte d’Ours ravi de son joyeux compère se grognonnait souvent : “ Si ton oursami est de miel, mange-le tout entier. ”
Le 15 du mois d’Haha, au plus haut du soleil, on renifla enfin le rivage rousse’terrien. A quatorze heures, le gars-ours lamaneur arrivait et prenait les commandes du Mongourslia. Au loin, une ligne de tertres et de terrasses se découpait en charivari sur l’azur. Progressivement, aréquiers, chamérops, cocotiers, dattiers, doums, kentias, lataniers, palmistes, sagoutiers et tallipots se dessinèrent devant eux. Le caboteur dépassa les calanques des îles Zemdivvi, Dumèce, Imitjèrvé, Boutch’Ours, pour jeter enfin l’ancre au port de Cuncéã à seize heures trente précises.
Tiomiez Lupp finissait juste la dernière partie de l’oursée. A la suite d’une stratégie remarquable il ramassa les cinquante-deux brèmes, concluant cette croisière sur un coup mémorable.
Le Mongourslia était attendu le 17 du mois d’Haha à Cuncéã : il y parvenait le 15 ! Tiomiez Lupp, sans marquer la moindre émotion, maniant habilement sa greffe d’ivoire, grava ce bonus sur son planigramme.

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