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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre X

OÙ PASSEPARTOUT EST
TROP HEUREUX D’EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SA CHAUSSURE

Personne n’ignore que l’Inde – ce grand triangle renversé dont la base est au nord et la pointe au sud – comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une population de cent quatre-vingts millions d’habitants. Le gouvernement britannique exerce une domination réelle sur une certaine partie de cet immense pays. Il entretient un gouverneur général à Calcutta, des gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur à Agra.
Mais l’Inde anglaise proprement dite ne compte qu’une superficie de sept cent mille milles carrés et une population de cent à cent dix millions d’habitants. C’est assez dire qu’une notable partie du territoire échappe encore à l’autorité de la reine ; et, en effet, chez certains rajahs de l’intérieur, farouches et terribles, l’indépendance indoue est encore absolue.
Depuis 1756 – époque à laquelle fut fondé le premier établissement anglais sur l’emplacement aujourd’hui occupé par la ville de Madras – jusqu’à cette année dans laquelle éclata la grande insurrection des cipayes, la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle s’annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux rajahs au prix de rentes qu’elle payait peu ou point ; elle nommait son gouverneur général et tous ses employés civils ou militaires ; mais maintenant elle n’existe plus, et les possessions anglaises de l’Inde relèvent directement de la couronne.
Aussi l’aspect, les mœurs, les divisions ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d’homme, en coach, etc. Maintenant, des steam-boats parcourent à grande vitesse l’Indus, le Gange, et un chemin de fer, qui traverse l’Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de Calcutta.
Le tracé de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à travers l’Inde. La distance à vol d’oiseau n’est que de mille à onze cents milles, et des trains, animés d’une vitesse moyenne seulement, n’emploieraient pas trois jours à la franchir ; mais cette distance est accrue d’un tiers, au moins, par la corde que décrit le railway en s’élevant jusqu’à Allahabad dans le nord de la péninsule.
Voici, en somme, le tracé à grands points du “ Great Indian peninsular railway ”. En quittant l’île de Bombay, il traverse Salcette, saute sur le continent en face de Tannah, franchit la chaîne des Ghâtes-Occidentales, court au nord-est jusqu’à Burhampour, sillonne le territoire à peu près indépendant du Bundelkund, s’élève jusqu’à Allahabad, s’infléchit vers l’est, rencontre le Gange à Bénarès, s’en écarte légèrement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville française de Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta.
C’était à quatre heures et demie du soir que les passagers du Mongolia avaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heures précises.
Mr. Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta le paquebot, donna à son domestique le détail de quelques emplettes à faire, lui recommanda expressément de se trouver avant huit heures à la gare, et, de son pas régulier qui battait la seconde comme le pendule d’une horloge astronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni l’hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les synagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode de Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d’œuvre d’Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés au sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l’île Salcette, ces admirables restes de l’architecture bouddhiste !
Non ! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se rendit tranquillement à la gare, et là il se fit servir à dîner. Entre autres mets, le maître d’hôtel crut devoir lui recommander une certaine gibelotte de “ lapin du pays ”, dont il lui dit merveille.
Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goûta consciencieusement ; mais, en dépit de sa sauce épicée, il la trouva détestable.
Il sonna le maître d’hôtel.
“ Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c’est du lapin, cela ?
– Oui, mylord, répondit effrontément le drôle, du lapin des jungles.
– Et ce lapin-là n’a pas miaulé quand on l’a tué ?
– Miaulé ! Oh ! mylord ! un lapin ! Je vous jure ...
– Monsieur le maître d’hôtel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez pas et rappelez-vous ceci : autrefois, dans l’Inde, les chats étaient considérés comme des animaux sacrés. C’était le bon temps.
– Pour les chats, mylord ?
– Et peut-être aussi pour les voyageurs ! ”
Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à dîner.

Quelques instants après Mr. Fogg, l’agent Fix avait, lui aussi, débarqué du Mongolia et couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fit reconnaître sa qualité de détective, la mission dont il était chargé, sa situation vis-à-vis de l’auteur présumé du vol. Avait-on reçu de Londres un mandat d’arrêt ? ... On n’avait rien reçu. Et, en effet, le mandat, parti après Fogg, ne pouvait être encore arrivé.
Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordre d’arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L’affaire regardait l’administration métropolitaine, et celle-ci seule pouvait légalement délivrer un mandat. Cette sévérité de principes, cette observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec les mœurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle, n’admettent aucun arbitraire.
Fix n’insista pas et comprit qu’il devait se résigner à attendre son mandat. Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrable coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas que Phileas Fogg n’y séjournât, et, on le sait, c’était aussi la conviction de Passepartout, – ce qui laisserait au mandat d’arrêt le temps d’arriver.
Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maître en quittant le Mongolia, Passepartout avait bien compris qu’il en serait de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas ici, qu’il se poursuivrait au moins jusqu’à Calcutta, et peut-être plus loin. Et il commença à se demander si ce pari de Mr. Fogg n’était pas absolument sérieux, et si la fatalité ne l’entraînait pas, lui qui voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours !
En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises et chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait grand concours de populaire, et, au milieu d’Européens de toutes nationalités, des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à bonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis à mitre noire. C’était précisément une fête célébrée par ces Parsis ou Guèbres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères des Indous, – race à laquelle appartiennent actuellement les riches négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées d’or et d’argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec une décence parfaite, d’ailleurs.

Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies, si ses yeux et ses oreilles s’ouvraient démesurément pour voir et entendre, si son air, sa physionomie était bien celle du “ booby ” le plus neuf qu’on pût imaginer, il est superflu d’y insister ici.
Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il risqua de compromettre le voyage, sa curiosité l’entraîna plus loin qu’il ne convenait.

En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare, quand, passant devant l’admirable pagode de Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée d’en visiter l’intérieur.
Il ignorait deux choses : d’abord que l’entrée de certaines pagodes indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leurs chaussures à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punit sévèrement quiconque en viole les pratiques.
Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste, admirait, à l’intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de l’ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et commencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages.

Le Français, vigoureux et agile, se releva vivement. D’un coup de poing et d’un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort empêtrés dans leurs longues robes, et, s’élançant hors de la pagode de toute la vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième Indou, qui s’était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.

A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin de fer.

Fix était là, sur le quai d’embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti fut aussitôt pris de l’accompagner jusqu’à Calcutta et plus loin s’il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l’ombre, mais Fix entendit le récit de ses aventures, que Passepartout narra en peu de mots à son maître.
“ J’espère que cela ne vous arrivera plus ”, répondit simplement Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.
Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit son maître sans mot dire.
Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée le retint et modifia subitement son projet de départ.
“ Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien ... Je tiens mon homme. ”
En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le train disparut dans la nuit.

Chapitre X

OÙ PATTE D’OURS SE CONSOLE
DE LA DISPARITION
DE SES PROTÈGE-COUSSINETS

Quel ourson n’a pas appris sur les durs troncs de l’école que la Rousse’Terre – trigone planté sur son sommet – s’étend sur sept mille huit cent quatre-vingt-deux Territoires d’Ours, une Tanière et six Litières et abrite dix-sept fois ourse millions d’âmes. De cette fantastique contrée, la bureaucratie centrale ne contrôle même pas la moitié. Elle se contente d’engraisser un proconsul à Kelkud’Ourse, des alcades et des procurateurs à Nèguez, à Cuncéã et au Cirpémi, un simple primicier à Epsé, et confie aux argoulets, grippe-coquins et argousins, la surveillance des contadins, montagnards ou forestiers, tous villageois ou combourgeois depuis peu, qui vivent là. On imagine bien que, loin de la truffe et des dents de sa très Grincheuse Ursidée, la souveraineté des hospodars, autocrates primitifs et barbares, demeure presque partout pleine et entière.
De moins 117 – début de la colonisation là-même où se dresse la Nèguez moderne – à la terrible révolte de l’an moins 7 et aux massacres qui s’y perpétrèrent, l’ancienne oursiété Nègr’Ours and Co avait toujours tout contrôlé. Elle s’était approprié contrées et territoires, marchandés aux hospodars contre un miel mal décanté, et avait affecté à leurs postes le proconsul, les bureaucrates, gratte-papier, grivetons, arquebusiers et tourlourous. Mais sa récente disparition a permis à sa Très Grincheuse Ursidée de planter une griffe gourmande dans ses dépouilles, au prétexte d’y apporter le progrès.
Il n’y a pas si longtemps, on pérégrinait encore à l’ancienne, à griffe le plus souvent ou à dos d’ours, mais aussi en file de cinq sur des haquets longs et étroits, en fardiers à deux roues, en charretons tirés par des ours affamés dont on s’émerveillait qu’ils pussent galoper si vite, sur des hongres dociles, en gerbières confortables ou en bannes. A présent, d’imposantes et rapides barges à vapeur sillonnent les fleuves tabous Orgyz et Flodvi, et des convois de troncs inclinés courant d’oursest en est conduisent de Cuncéã à Kel­kud’Ourse en trois ours.
Cent quatre-vingt-six Courses d’Ours séparent les deux bourgades et un convoi, même plutôt lent, aurait besoin de moins de soixante-douze heures pour couvrir ce trajet. Mais le wheels-trunk, lui, serpente à travers la Rousse’Terre et pour atteindre Emméjecêg il sinue paresseusement au septentrion, augmentant d’un gros tiers son parcours : parti de l’île de Cuncéã, il coupe celle de Zemdivvi, pénètre le trigone à Vérrej, gravit les Pjêviz, grimpe à dextre, dépasse Cysjentuÿs et zigzague dans les terres encore sauvages du Cyrkyrg. Après Emméjecêg il se coule le long du Flodvi à Ciresiz et, virant brusquement vers le bas, gagne Cysgower, Djergisrepus, et enfin Kelkud’Ourse.

Les pérégrins du Mongourslia avaient planté griffe en terre bien avant la nuit complète. Or le convoi pour Kelkud’Ourse ne s’ébranlerait qu’une heure avant que la lune n’apparaisse dans le ciel : ils avaient donc du temps devant eux.
Myb. Lupp renifla courtoisement ses compagnons de jeu, descendit du caboteur, chargea son gars-ours domestique d’aller marchander divers colifichets, lui fixa rendez-vous à la caverne ferrée et alla faire griffer son sauf-conduit.

De la féerique Cuncéã, il ignorerait tout : la grande caverne municipale, la remarquable grotte aux trigrammes peints et tablettes gravées de cryptogrammes sacrés, les spélonques fortifiées, les quais, le souk, les souterrains araboursiens, les sanctuaires ourserrants ou bearméniens, la superbe caverne taboue de Malabear-Jõmm devant laquelle poussent trois immenses banians inclinés aux multiples racines aériennes, les prodiges d’Imitjèrvé, les nécropoles profondément creusées et les mégalithes de l’île Zemdivvi, ces étonnants vestiges des bâtisseurs des Temps des Ours Anciens.
Ayant fait griffer son sauf-conduit, Tiomiez Lupp gagna placidement la caverne ferrée et y commanda son repas. Le gars-ours serveur lui vanta avec fougue la Galimafrée de Bouquin du cru en capilotade, spécialité du chef.
Tiomiez Lupp agréa et, la galimafrée apportée sur sa roche, il la mastiqua longuement. Malgré de nombreux aromates, piments et condiments, c’était un affreux pouacre.
Il grelotta le gars-ours serveur.
“ Monours, grommela-t-il glacial, c’est du bouquin que je mange là ?
– Assurément, mybear, grogna cet arracheur de dents, du bouquin broussard, et du meilleur lignage.
– Et qui ronronnerait encore, si vous ne l’aviez égorgé ?
– Ronronner ! Enfin ! Mybear ! Un bouquin ! Que la Grande-Ourse me ...
– Silence, monours ! Aux Temps des Ours Anciens les grippeminauds étaient vénérés par vos ancêtres. Une bien belle époque.
– Vous pensez aux matous, mybear ?
– Aux pérégrins, plutôt ! ”
Et, sereinement, Myb. Lupp finit de mastiquer sa ragougnasse.
Fixours avait également sauté du Mongourslia et galopé jusqu’à la caverne des gars-ours pandores de Cuncéã. Long’Ours avait-elle expédié le blanc-seing de mise en cage ? Aucun acte à la réception ! Ce blanc-seing était-il encore en route ? Avait-il seulement été grossoyé ?
Fixours s’en trouva tout déconfit mais ne put convaincre le gars-ours capitoul, le privilège de dresser un billet de mise en cage à l’encontre de l’oursard Lupp étant réservée à la bureaucratie centrale. [Note : Il est remarquable de noter combien les us et coutumes ours’terriens protègent scrupuleusement la libre circulation des ours, conformément aux arrêts de sa Très Grincheuse Ursidée.]
Fixidore Fixours ne grincha plus et se soumit à l’adversité : il espérerait son blanc-seing en silence. Il décida donc de garder à odeur de narine son énigmatique fripon tant que ce dernier résiderait à Cuncéã, car Tiomiez Lupp y creuserait certainement sa tanière, comme Patte d’Ours l’avait suggéré, et le blanc-seing de mise en cage finirait bien par les rejoindre.
Cependant, en recevant les instructions de son ours-maître à la descente du Mongourslia, Patte d’Ours s’était résigné : la cavalcade ne s’achèverait point là ! On traverserait Cuncéã ainsi qu’on l’avait fait de Par’Isours ou d’Ours’Ez pour ne s’établir qu’à Kel­kud’Ourse, voire bien au-delà. Plutôt chagrin, il commençait à admettre que son étoile les invitait bien – lui et ses rêves pantouflards – à galoper bride abattue tout autour du globe quatre-vingts ours durant !
N’y pouvant mais, et ayant âprement marchandé trois foulards et deux mouchoirs, il se baguenaudait truffe au vent dans les charmantes venelles de la vieille ville de Cuncéã, parmi une foule bariolée et bruyante d’Oursopéens descendus des bateaux, d’Ours Siamois à poil ras et chapeaux informes, de Cyrjaèz au ventre replet, de Zorguiz à protège-coussinets pointus, de Bearméniens à la fourrure bien peignée et d’Oursassis au regard sombre et ténébreux. Ces derniers, adorateurs d’Ours’Ozastre et fort ingénieux, se montrent les meilleurs boutiquiers de Cuncéã. En cet ours – et c’était leur seule fête de l’année – ils menaient grande bacchanale, mêlant chicards grimés, chienlits hurlants, dominos multicolores et autres grotesques qui amusaient fort les oursons. Crincrins et tambourins entraînaient de ravissantes oursonnes enveloppées d’étoffes légères aux couleurs tendres bordées de grènetis scintillants, qui se dandinaient dans des rondes charmantes, pudiques et réservées.
Inutile de préciser combien Patte d’Ours aimait à musarder ainsi. Il n’avait pas assez de narines ni de vibrisses pour tout sentir et paraissait, avec sa physionomie ravie et béate, le plus grand nigaud jamais rencontré.
Son incurable insouciance aurait pu cependant, on va le voir, entraîner de très graves conséquences pour le projet de son ours-maître.
Ayant trotté quelque temps derrière toute cette joyeuse cavalcade, il découvrit soudain la splendide caverne taboue de Malabear-Jõmm et décida bien inconsidérément d’y pénétrer.
Il commit, ce faisant, un double sacrilège : primo, nulours gentil n’a jamais été admis en ces lieux et ne le sera sans doute jamais ; secundo, même le plus bigot des ours ne saurait y marcher sur ses protège-coussinets, objets parfaitement impurs. Pour assurer sa tranquillité au meilleur coût, la bureaucratie centrale a toujours veillé à garantir scrupuleusement les anciennes superstitions de la colonie, châtiant sans faiblesse celui par qui le scandale arrive.
Patte d’Ours, tranquille visiteur qui ne songeait à rien, badaudait consciencieusement sous les voûtes de Malabear-Jõmm, s’enthousiasmant devant les verroteries tape-à-l’œil des cénobites fétichistes, lorsqu’il fut sauvagement plaqué au sol par quelques mystagogues enragés, les yeux injectés de sang et claquant des mâchoires en bavant. Ils lui retirèrent violemment ses protège-coussinets et entreprirent de le battre comme plâtre, de l’éreinter, de le disloquer, glapissant pire que des chacals hydrophobes.
C’était mal connaître notre ingambe et costaud Pyrénéen. Il se redressa lestement, prodiguant à l’envi violents revers de patte et fulgurantes griffades. Il culbuta plusieurs assaillants emberlificotés dans leurs interminables ceintures mal tressées et jaillit de la caverne taboue. Il galopa aussi vite qu’il le pouvait et sema sans peine son dernier poursuivant qui, clatissant et piaulant, réclamait l’aide des badauds indifférents.
A la nuit noire, comme le convoi allait s’élancer, Patte d’Ours hors d’haleine, les coussinets écorchés, la fourrure en bataille, ayant définitivement semé foulards et écharpes, se précipitait dans la caverne ferrée.
Fixours y était déjà embusqué, surveillant l’oursard Lupp. Il surprit toute l’histoire que Patte d’Ours grognait rapidement à son ours-maître. Son voleur déguerpissait ! Qu’importe ! Il trotterait derrière lui jusqu’à Kelkud’Ourse ... et jusqu’au Lion de l’Enfer si l’Ourse-Noire s’en mêlait.
“ Tout est bien qui finit bien ”, grommela Tiomiez Lupp impassible.
Le malheureux gars-ours, coussinets à vif et bigrement penaud, se coucha, silencieux. Il était furieux surtout d’avoir perdu ses protège-coussinets mais il aperçut, sur le quai, un mendiant qui n’avait plus de pieds, se trouva plutôt content de son sort, soupira et s’endormit.
Fixours s’apprêtait à grimper à l’autre bout du convoi mais il arrêta soudain son élan, se rejeta en arrière, et reposa griffe au sol.
“ C’est stupide, il faut en profiter ! se grognonna-t-il. Une infraction perpétrée dans cette contrée ... Mon oursard est cuit, c’est un canard mort ! ”
La machine  cracha un énorme bouillonnement de vapeur et, dans un grand tohu-bohu, les troncs inclinés s’enfoncèrent dans l’obscurité.

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