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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XI

OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE
MONTURE Á UN PRIX FABULEUX

Le train était parti à l’heure réglementaire. Il emportait un certain nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la partie orientale de la péninsule.
Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième voyageur se trouvait placé dans le coin opposé.
C’était le brigadier général, Sir Francis Cromarty, l’un des partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses troupes cantonnées auprès de Bénarès.
Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui s’était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eût véritablement mérité la qualification d’indigène. Depuis son jeune âge, il habitait l’Inde et n’avait fait que de rares apparitions dans son pays natal. C’était un homme instruit, qui aurait volontiers donné des renseignements sur les coutumes, l’histoire, l’organisation du pays indou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C’était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ de Londres, et il se fût frotté les mains, s’il eût été dans sa nature de faire un mouvement inutile.
Sir Francis Cromarty n’était pas sans avoir reconnu l’originalité de son compagnon de route, bien qu’il ne l’eût étudié que les cartes à la main et entre deux robres. Il était donc fondé à se demander si un cœur humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une âme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations morales. Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadier général avait rencontrés, aucun n’était comparable à ce produit des sciences exactes.
Phileas Fogg n’avait point caché à Sir Francis Cromarty son projet de voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l’opérait. Le brigadier général ne vit dans ce pari qu’une excentricité sans but utile et à laquelle manquerait nécessairement le transire benefaciendo qui doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre gentleman, il passerait évidemment sans “ rien faire ”, ni pour lui, ni pour les autres.
Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les viaducs, avait traversé l’île Salcette et courait sur le continent. A la station de Callyan, il laissa sur la droite l’embranchement qui, par Kandallah et Pounah, descend vers le sud-est de l’Inde, et il gagna la station de Pauwell. A ce point, il s’engagea dans les montagnes très ramifiées des Ghâtes-Occidentales, chaînes à base de trapp et de basalte, dont les plus hauts sommets sont couverts de bois épais.
De temps à autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant une conversation qui tombait souvent, dit :
“ Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet endroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire.
– Pourquoi cela, Sir Francis ?
– Parce que le chemin de fer s’arrêtait à la base de ces montagnes, qu’il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu’à la station de Kandallah, située sur le versant opposé.
– Ce retard n’eût aucunement dérangé l’économie de mon programme, répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l’éventualité de certains obstacles.
– Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiez d’avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l’aventure de ce garçon. ”
Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage, dormait profondément et ne rêvait guère que l’on parlât de lui.
“ Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour ce genre de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à ce que l’on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre domestique eût été pris ...
– Eh bien, s’il eût été pris, Sir Francis, répondit Mr. Fogg, il aurait été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu retarder son maître ! ”
Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train franchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il s’élançait à travers un pays relativement plat, formé par le territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades, au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher de l’église européenne. De nombreux petits cours d’eau, la plupart affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contrée fertile.
Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu’il traversait le pays des Indous dans un train du “ Great peninsular railway ”. Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel ! La locomotive, dirigée par le bras d’un mécanicien anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu’enrichissait l’inépuisable ornementation de l’architecture indienne. Puis, d’immenses étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu’épouvantaient les hennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées d’éléphants, qui, d’un œil pensif, regardaient passer le convoi échevelé.

Pendant cette matinée, au-delà de la station de Malligaum, les voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s’élevaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l’une des provinces détachées du royaume du Nizam. C’était sur cette contrée que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, en l’honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps où l’on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable proportion, mais l’épouvantable association existe toujours et fonctionne encore.

A midi et demi, le train s’arrêta à la station de Burhampour, et Passepartout put s’y procurer à prix d’or une paire de babouches, agrémentées de perles fausses, qu’il chaussa avec un sentiment d’évidente vanité.

Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station d’Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.

Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors l’esprit de Passepartout. Jusqu’à son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que ces choses en resteraient là. Mais maintenant, depuis qu’il filait à toute vapeur à travers l’Inde, un revirement s’était fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les projets de son maître, il croyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu’il ne fallait pas dépasser. Déjà même, il s’inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette gageure, et tremblait à la pensée qu’il avait pu la compromettre la veille par son impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les jours écoulés, maudissait les haltes du train, l’accusait de lenteur et blâmait in petto Mr. Fogg de n’avoir pas promis une prime au mécanicien. Il ne savait pas, le brave garçon, que ce qui était possible sur un paquebot ne l’était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est réglementée.

Vers le soir, on s’engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour, qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.
Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty, Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu’il était trois heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglée sur le méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de soixante-dix-sept degrés dans l’ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre heures.

Sir Francis rectifia donc l’heure donnée par Passepartout, auquel il fit la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu’il devait se régler sur chaque nouveau méridien, et que, puisqu’il marchait constamment vers l’est, c’est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts d’autant de fois quatre minutes qu’il y avait de degrés parcourus. Ce fut inutile. Que l’entêté garçon eût compris ou non l’observation du brigadier général, il s’obstina à ne pas avancer sa montre, qu’il maintint invariablement à l’heure de Londres. Innocente manie, d’ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.

A huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de Rothal, le train s’arrêta au milieu d’une vaste clairière, bordée de quelques bungalows et de cabanes d’ouvriers. Le conducteur du train passa devant la ligne des wagons en disant :
“ Les voyageurs descendent ici. ”

Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre à cette halte au milieu d’une forêt de tamarins et de khajours.

Passepartout, non moins surpris, s’élança sur la voie et revint presque aussitôt, s’écriant :
“ Monsieur, plus de chemin de fer !
– Que voulez-vous dire ? demanda Sir Francis Cromarty.
– Je veux dire que le train ne continue pas !”

Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le suivit, sans se presser. Tous deux s’adressèrent au conducteur :
“ Où sommes-nous ? demanda Sir Francis Cromarty.

– Au hameau de Kholby, répondit le conducteur.
– Nous nous arrêtons ici ?

– Sans doute. Le chemin de fer n’est point achevé ...
– Comment ! il n’est point achevé ?

– Non ! il y a encore un tronçon d’une cinquantaine de milles à établir entre ce point et Allahabad, où la voie reprend.

– Les journaux ont pourtant annoncé l’ouverture complète du railway !

– Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés.

– Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta ! reprit Sir Francis Cromarty, qui commençait à s’échauffer.
– Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien qu’ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu’à Allahabad. ”

Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assommé le conducteur, qui n’en pouvait mais. Il n’osait regarder son maître.

“ Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.
– Monsieur Fogg, il s’agit ici d’un retard absolument préjudiciable à vos intérêts ?
– Non, Sir Francis, cela était prévu.
– Quoi ! vous saviez que la voie ...
– En aucune façon, mais je savais qu’un obstacle quelconque surgirait tôt ou tard sur ma route. Or, rien n’est compromis. J’ai deux jours d’avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu’au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta.”
Il n’y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète assurance.
Il n’était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s’arrêtaient à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie d’avancer, et ils avaient prématurément annoncé l’achèvement de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la voie, et, en descendant du train, ils s’étaient emparés des véhicules de toutes sortes que possédait la bourgade, palki-gharis à quatre roues, charrettes traînées par des zébus, sortes de bœufs à bosses, chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé.
“ J’irai à pied ”, dit Phileas Fogg.
Passepartout qui rejoignait alors son maître, fit une grimace significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes babouches. Fort heureusement il avait été de son côté à la découverte, et en hésitant un peu :
“ Monsieur, dit-il, je crois que j’ai trouvé un moyen de transport.
– Lequel ?
– Un éléphant ! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas d’ici.
– Allons voir l’éléphant ”, répondit Mr. Fogg.
Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout arrivaient près d’une hutte qui attenait à un enclos fermé de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans l’enclos, un éléphant. Sur leur demande, l’Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l’enclos.
Là, ils se trouvèrent en présence d’un animal, à demi domestiqué, que son propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais une bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractère naturellement doux de l’animal, de façon à le conduire graduellement à ce paroxysme de rage appelé “ mutsh ” dans la langue indoue, et cela, en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut paraître impropre à donner un tel résultat, mais il n’en est pas moins employé avec succès par les éleveurs. Très heureusement pour Mr. Fogg, l’éléphant en question venait à peine d’être mis à ce régime, et le “ mutsh ” ne s’était point encore déclaré.
Kiouni – c’était le nom de la bête – pouvait, comme tous ses congénères, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d’autre monture, Phileas Fogg résolut de l’employer.
Mais les éléphants sont chers dans l’Inde, où ils commencent à devenir rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont extrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement, quand ils sont réduits à l’état de domesticité, de telle sorte qu’on ne peut s’en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l’objet de soins extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l’Indien s’il voulait lui louer son éléphant, l’Indien refusa net.
Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F) l’heure. Refus. Vingt livres ? Refus encore. Quarante livres ? Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l’Indien ne se laissait pas tenter.
La somme était belle, cependant. En admettant que l’éléphant employât quinze heures à se rendre à Allahabad, c’était six cents livres (15 000 F) qu’il rapporterait à son propriétaire.
Phileas Fogg, sans s’animer en aucune façon, proposa alors à l’Indien de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d’abord mille livres (25 000 F).
L’Indien ne voulait pas vendre ! Peut-être le drôle flairait-il une magnifique affaire.
Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l’engagea à réfléchir avant d’aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu’il n’avait pas l’habitude d’agir sans réflexion, qu’il s’agissait en fin de compte d’un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était nécessaire, et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant.
Mr. Fogg revint trouver l’Indien, dont les petits yeux, allumés par la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n’était qu’une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F). Passepartout, si rouge d’ordinaire, était pâle d’émotion.
A deux mille livres, l’Indien se rendit.
“ Par mes babouches, s’écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix la viande d’éléphant ! ”
L’affaire conclue, il ne s’agissait plus que de trouver un guide. Ce fut plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui ne pouvait que doubler son intelligence.
L’éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement le métier de “ mahout ” ou cornac. Il couvrit d’une sorte de housse le dos de l’éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs, deux espèces de cacolets assez peu confortables.
Phileas Fogg paya l’Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux sac. Il semblait vraiment qu’on les tirât des entrailles de Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty de le transporter à la station d’Allahabad. Le brigadier général accepta. Un voyageur de plus n’était pas pour fatiguer le gigantesque animal.
Des vivres furent achetées à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place dans l’un des cacolets, Phileas Fogg dans l’autre. Passepartout se mit à califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général. Le Parsi se jucha sur le cou de l’éléphant, et à neuf heures l’animal, quittant la bourgade, s’enfonçait par le plus court dans l’épaisse forêt de lataniers.

Chapitre XI

OÙ L’OLIPHANT FAIT FLORÈS
SUR LE MARCHÉ

Le grand-tronc s’était ébranlé sans retard. Divers pérégrins avaient pris place dans les refuges : manitous, gars-ours bureaucrates et gratte-papier, margoulins droguistes, tripoteurs d’œillettes et indigoteurs, tous conduits par leurs affaires à l’est du trigone.
Patte d’Ours ronflait, lové aux pieds de son ours-maître, et un autre pérégrin se tenait dans une encoignure de leur refuge.
Myb. Lupp reconnut le cinquantenier Ours Kaassis GrosGrizzly, bridgeur acharné du Mongourslia. Il galopait derrière son escadron bivouaqué à Ciresiz.
Trapu, le poil doré, dans la force de son âge, maintes fois décoré pour bravoure lors des massacres de l’année moins 7, Ours Kaassis GrosGrizzly aurait pu passer pour un authentique Rousse’Terrien. Ourson déjà, il vivait sur ce territoire et ne connaissait pas celui de ses ancêtres. Imbattable sur les mythes et légendes, les superstitions, les traditions, les anecdotes, la chronologie des intrigues et la comédie du pouvoir de la Rousse’Terre, il eût été fort désireux d’en discourir longuement devant Tiomiez Lupp à la moindre question de ce dernier. Hélas pour lui, ce gentillours n’était point grommeleur. Pour l’heure, regardant distraitement la lune qui se levait – elle décroissait depuis quatre nuits et un cinquième de sa surface avait déjà été mangé–, il additionnait mentalement la durée de ses étapes, et tout autre que lui eût sans doute poussé un soupir de satisfaction.
Ours Kaassis GrosGrizzly, durant les heures passées sur le Mongourslia à claquer les brèmes sur la roche, avait remarqué la bizarrerie baroque de son partenaire de bridge. Il ignorait cependant si, derrière sa cuirasse, Lupp éprouvait intérêt ou empathie pour ses semblables ou même simplement s’il appréciait les merveilles paléobotaniques et phytobiologiques de la nature. Il en doutait plutôt : ce n’était pas un ours que cet ours-là !
Tiomiez Lupp ayant évoqué un soir sa gageure des quatre-vingts ours, le cinquantenier avait instinctivement détesté cette contrainte vaine qui n’apporterait de bénéfice à nulours, même pas à son auteur : traversant le monde au triple galop, sans pause ni répit, l’original n’y laisserait pas la moindre trace et n’en apprendrait rien non plus.
La lune était levée quand les troncs inclinés, filant sur les ouvrages d’art en bambou typiques de cette région, enjambaient le bras de mer qui sépare Zemdivvi du trigone rousse’terrien. Après la caverne étape de Démmær, une partie du convoi plongea vers Qèrgémmèj, Tuyrèj et l’orient méridional. Nos pérégrins, eux, rejoignirent directement la caverne étape de Teÿbimm, pénétrant là dans d’épaisses et lugubres forêts de gravelins pédonculés encroûtés de graphides, sur le territoire montagneux des très sombres Pjêviz, basses de basalte et de lave.
Il arrivait quand même qu’Ours Kaassis GrosGrizzly et Tiomiez Lupp grommelassent de concert et le cinquantenier, désireux de ranimer un grésillement défaillant, grognonna soudain :
“ Antan, ce même convoi qui nous porte aurait occasionné un fort préjudice à votre quête, monours Lupp.
– Ah ?
– C’est qu’il calait devant les Pjêviz alors, et les pérégrins devaient louer les services de gars-ours porteurs ou même trottiner longtemps avant d’atteindre la caverne étape de Qèrgémmèj, sur la raillère de l’ubac.
– Un contretemps, certes, grommela Myb. Lupp, mais le temps, ça se calcule.
– Admettez monours Lupp, grogna le cinquantenier – les dents un peu agacées de l’humeur toujours égale de son vis-à-vis –, que vous auriez pu avoir bien du tintouin après la malencontre de votre gars-ours ! ”
Patte d’Ours, les griffes et la truffe sous son réchauffe-fourrure, ronflait béatement.
“ La bureaucratie centrale ne plaisante pas avec ces sortes d’exploits, et c’est bien le moins, précisa Ours Kaassis. Votre gars-ours domestique se serait-il fait agriffer dans la caverne sacrée pour s’être moqué des crédulités et superstitions officielles que ...
– Que m’importe, Ours Kaassis, grommela Myb. Lupp. Agriffé, on l’aurait jeté dans un cul de basse-fosse, puis banni et renvoyé en Oursope. Rien là-dedans qui pût ralentir ma progression ! ”
Et le grésillement cessa. La lune atteignait son zénith. Le convoi des troncs inclinés sortit des Pjêviz, fit étape à Rézzoq et, avant l’aube du 16 Haha, il entrait dans la province du Qiergozi. Cette région agricole, riche de bugranes et d’agrumes, de grenadelles sucrées et de grewias duveteux aux petits fruits onctueux, offrait à la vue des pérégrins de belles agglomérations de refuges troglodytes. Partout des chenaux paisibles, des ruisseaux murmurants, des rivières tranquilles, allant tous grossir le Pugéwisa, baignaient ces terres généreuses.
Patte d’Ours, alerte et excité, humait l’air au travers des cannisses des parois et du toit, tout ébouriffé de parcourir la Rousse’Terre sur un tronc incliné du “ Great peninsular wheels-trunk ”. C’était extravagant, stupéfiant, sidérant, mais pourtant il ne rêvait pas ! La machine, gorgée d’anthracite, semblait fouaillée par son conducteur. Il s’en échappait des volutes bouillonnantes qui cachaient en partie les cultures de combavas aux feuilles ailées, de tamarins, de crotons et de caramboles, et s’enroulaient dans les cocoteraies et bambouseraies. On apercevait fugitivement de curieuses grottes – peut-être toujours occupées –, des vestiges d’anciens moustiers où priaient encore de vénérables ours dévots, et d’extraordinaires cavernes taboues, gravées des cryptogrammes les plus sacrés de l’art des Temps des Ours Anciens, et de quelques épigrammes aussi, dont le sens s’est perdu maintenant. La plaine toujours, infinie, semblait fuir devant les pérégrins. C’était devenu un interminable marécage couvert d’une végétation épaisse et exubérante où grouillaient vipères portant la marque d’un fer de lance sur leur front écrasé, cérastes aux protubérances menaçantes, hydres verdâtres et visqueuses, aspics aux crochets mobiles, trigonocéphales jaunes, crotales au museau court et à la robe noirâtre, faisant sonner les osselets de leur queue et amphisbènes aux yeux cerclés d’un disque clair comme ceux des hiboux. A l’horizon, des forêts de greenhearts1 comme scarifiées par les rails des troncs inclinés. Là rêvaient des oliphants méditatifs et indifférents au vacarme du monde. [ Note 1 : Ces forêts abritent aigrettes, grands-gosiers, gravissets et grimpereaux. Depuis le Temps des Ours Anciens, leurs magnifiques arbres penchés fournissent les mâts des navires . ]
Longtemps, les pérégrins parcoururent ces régions malsaines où sévissent encore des égorgeurs fanatiques. Ils entrevirent ensuite la grandiose Immusé, ses cavernes taboues, et reniflèrent la légendaire Eysyr’Pécèg – berceau d’Eysir-Zob l’iconoclaste – dont la splendeur a terni au fil du temps. Sur ces terres, Hérringannã, seigneur maléfique, gouvernait encore sans partage. Ses éventreurs, dont aucun jamais n’avait été capturé, écorchaient et étripaient aveuglément oursons à la mamelle, oursonnes et vieux ours édentés, et nulours ne fougeait le sol sans déranger une charogne d’où sortaient de noirs bataillons de larves qui coulaient comme un épais liquide. La bureaucratie centrale a vainement tenté d’anéantir ces sectateurs de Qêmo, Grande-Ourse de la mort : l’effroyable oursiété continue de faire régner la terreur.
Alors que le soleil commençait sa course au ponant, le convoi des troncs inclinés fit halte à la caverne étape de Cysjentuÿs et Patte d’Ours marchanda des protège-coussinets d’intérieur joliment ornés d’une escarboucle grenat. Il les fixa aussitôt à ses pattes avec un plaisir d’ourson.
Les pérégrins grignotèrent quelques graminées grillées et de succulents œillets grenadins, odorants et bien sucrés, puis se remirent en route vers la caverne étape d’Ezzyspys sur la Vétvä, cours d’eau rejoignant la baie de Denceai à Jyvésy.
Mais à quoi donc songeait Patte d’Ours ? La veille encore il s’imaginait creuser leur tanière à Cuncéã. Lancé ce matin à travers la Rousse’Terre, il avait cette fois changé son balluchon d’épaule. Le goût de l’aventure le titillait de nouveau. Très excité, il épousait à présent les desseins de son ours-maître, embrassait sa gageure, faisait siennes cette course autour du globe et la terrible contrainte des quatre-vingts ours. Voilà qu’il s’épouvantait quand les troncs inclinés ralentissaient, qu’il frémissait à l’idée d’une panne, qu’il s’ébouriffait de crainte en évoquant les innombrables tribulations qui guettent tout pérégrin. Il n’aurait pas été plus anxieux s’il avait engagé son propre pécule, et trémulait de rage d’avoir mis en péril leur réussite à Cuncéã. Loin de la sérénité de Myb. Lupp, il devint bigrement fiévreux. Il additionnait et soustrayait les secondes, vouait aux gémonies le convoi avec son allure cagouillarde et faillit même dauber son ours-maître, qui avait négligé de graisser la patte aux chauffeurs. L’honnête gars-ours ignorait que le chauffeur d’une motrice, placé sous le contrôle arbitraire mais sévère de la bureaucratie centrale, n’avait pas la liberté de celui d’un cabotier.
Au crépuscule, ils empruntèrent les canyons des Zyvtuÿs unissant le Qiergozi au Cyrkyrg, et y sinuèrent toute la nuit.
Le soleil était déjà levé quand, à la demande d’Ours Kaassis, Patte d’Ours observa son chronographe et annonça trois heures après minuit. N’oublions pas que le fameux chronographe grenait imperturbablement l’heure de Long’Ours, qu’il s’était déplacé de soixante-dix-sept degrés vers l’est, et qu’il glougloutait donc quatre heures et huit minutes de moins que le soleil.
Ours Kaassis calcula l’heure exacte et suggéra à Patte d’Ours ce qu’avait déjà suggéré le gars-ours pandore, s’attirant les mêmes réponses. Il expliqua patiemment que seul le soleil donnait l’heure de l’ours et que, si on galopait sans cesse au-devant de cet astre, une minute se perdait chaque fois qu’on grignotait un quart de degré. Rien n’y fit. Patte d’Ours écouta-t-il ? Il se goba en tous cas de ne jamais traficoter son chronographe, aimant mieux, grognait-il, vivre au rythme de ses pères. Myb. Lupp, lui, n’entendit rien : il dormait ! Occupation sans conséquence ... apparemment.
Cinquante minutes plus tard et quarante-sept mille sept cent Pieds d’ours après la caverne étape de Suvjèm, le grand-tronc s’immobilisa dans une large sommière, trou de verdure abritant une oursaine de tanières. Le mécanicien courut le long des troncs inclinés, glapissant avec autorité :
“ Tous les pérégrins, griffe à terre ! ”
Tiomiez Lupp se tourna vers Ours Kaassis GrosGrizzly mais celui-ci, pour une fois, restait à court d’explications. Ils étaient entourés de khajours et de papilionacées s’élevant à plus de quatorze Pieds d’Ours, aux feuilles stipulées, couverts de fleurs jaunes et rouges et de fruits en forme de gousse.
Patte d’Ours, parti au nouvelles, réapparut consterné, s’étranglant de rage :
“ Par l’Ourse-Noire, ils ont volé les rails !
– Mais que grognez-vous là ? s’étonna Ours Kaassis.
– Plus de rails, notre pérégrination est à l’eau ! ” glapit Patte d’Ours désespéré.
Le cinquantenier sauta vivement du tronc, laissant l’imperturbable Tiomiez Lupp derrière lui, et il interpella le gars-ours chauffeur :
“ Quel est ce lieu ?
– Qjumcã, monours.
– Pourquoi y faites-vous halte ?
– Les traverses ne sont pas posées ...
– Pas posées ! Mais c’est tout à fait impossible !
– Voyez vous-même ! Il s’en faut de huit Courses d’Ours, neuf mille cent cinquante-deux Pieds d’Ours, deux Griffes, un Poil et deux cent soixante-quatre oursièmes pour gagner Emméjecêg et retrouver les rails.
– Mais tous les oursaux grognottaient l’inauguration du wheels-trunk !
– Ils ont anticipé, monours, comme toujours.

– Vous marchandez cependant des jetons de Cuncéã à Kelkud’Ourse ! s’énerva Ours Kaassis GrosGrizzly dont la truffe se hérissonnait dangereusement.
– Evidemment ! grogna le gars-ours chauffeur. Aucun pérégrin n’ignore qu’il aura à se débrouiller entre Qjumcã et Emméjecêg ! ”
Patte d’Ours envisageait de démancher le malheureux gars-ours chauffeur, bien innocent pourtant. Il imaginait que son ours-maître venait de recevoir un coup fatal.
“ Ours Kaassis, grommela Myb. Lupp qui les avait rejoints, pensons plutôt à nous rendre à Emméjecêg sans tarder.
– Sans tarder ! Quand tout est perdu !
– Certes pas, Ours Kaassis, je m’y attendais.
– Comment donc ? On vous avait informé du chantier ...
– Bien sûr que non ! Cependant nous devions forcément finir par achopper sur quelque pierre. Tout va bien, rassurez-vous. J’ai pour l’instant gagné deux ours sur mon planigramme. Le prochain navire vers King-Kong-Bear quitte Kelkud’Ourse le 20 au zénith, dans trois ours : nous grimperons donc sur ce bateau ! ”
Que contregrognonner devant une affirmation si tranquille.
Les autres pérégrins, mieux informés, s’étaient déjà précipités sur tous les équipages disponibles : guimbardes attelées à de grands bovidés faméliques malgré leur gibbosité graisseuse, pousse-pousse brinquebalants, fardiers à deux roues, jardinières légères, pataches mal suspendues, poussettes et litières à gars-ours porteurs. Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly, moins rapides, restèrent donc le bec dans l’eau.
“ Qu’importe, nous trotterons ”, décida Tiomiez Lupp.
Patte d’Ours, de retour à cet instant, grigna comiquement : il songeait à ses splendides mais bien peu pratiques protège-coussinets d’intérieur. Par bonheur, il avait relevé une piste intéressante.
“ Je nous ai peut-être déniché un véhicule, monours.
– Comment cela ?
– Il s’agit d’un oliphant ! Un oliphant hébergé par un Rousse’Terrien.
– Examinons cet oliphant ”, grommela Myb. Lupp.
En quelques foulées rapides, Tiomiez Lupp, Ours Kaassis GrosGrizzly et Patte d’Ours atteignirent un ajoupa rustique, adossé à une lice ceinte d’un pourpris d’acacias tressés. A l’intérieur de l’ajoupa se tenait un Rousse’Terrien et derrière le pourpris, un oliphant gris comme une souris, grand comme une tanière, le nez comme un serpent. Le propriétaire fit entrer nos trois ours dans la lice pour qu’ils contemplent la très grosse bête partiellement apprivoisée, promise à la lutte et aux jeux du cirque. Encore fallait-il que l’animal – tendre et câlin de nature – soit gagné d’une frénésie meurtrière et, à cette fin, on l’abecquerait uniquement de gras greubons grillés, d’hygrophores écarlates et de tigridias mouchetés. Un pareil régime, aussi surprenant soit-il, a depuis des siècles fait ses preuves chez les meilleurs entraîneurs. Par bonheur, l’oliphant ne l’avait pas commencé et possédait donc encore tout son bon sens.
Kioursni – ainsi le surnommait-on – partageait avec ceux de son espèce la faculté de galoper sans souffler de nombreuses Courses d’Ours et, faute d’un véhicule plus commun, Tiomiez Lupp décida de le louer.
Les oliphants, en voie d’extinction, sont devenus très précieux en Rousse’Terre. Les étalons surtout – c’est la testostérone en fait qui, excitée par ce régime étrange, leur monte au cerveau et les rend agressifs et méchants – sont particulièrement prisés. Mais ces grosses bêtes ne s’accouplant jamais en captivité, seule la tenderie avec rets et leurres permet de renouveler le cheptel. On vénère donc au plus haut point ceux que l’on possède, et le Rousse’Terrien n’accepta pas d’affermer son protégé.
Myb. Lupp, très calme, proposa de payer vingt-huit Ours d’or, huit Pénis, dix-sept Canines et six cent cinquante-huit Oursings tous les ourse mille Pieds d’Ours parcourus, tarif déjà exorbitant. L’autre n’agréa pas. Cinquante-sept Ours d’or ? Rien à faire. Cent quatorze Ours d’or ? Jamais ! Patte d’Ours soubresautait à chaque pincée d’or jetée sur le trébuchet. Le propriétaire, lui, ne fléchissait point.
Et pourtant, c’est la fortune qu’on lui offrait là : en galopant jusqu’à Emméjecêg, la grosse bête gagnerait mille sept cent dix Ours d’or, seize Pénis, une Canine et quatre cent quatre-vingt-treize Oursings !
Tiomiez Lupp, toujours serein, décida de marchander la propriété de l’animal et compléta sa petite pyramide à deux mille huit cent cinquante et un Ours d’or, neuf Pénis, dix-sept Canines et huit cent vingt-deux Oursings.
Le bougre – reniflait-il une séculaire aubaine ? – glapissait qu’il ne cameloterait jamais !
Ours Kaassis GrosGrizzly tira Myb. Lupp de côté et l’avertit qu’il courait à sa perte. Tiomiez Lupp grommela qu’il n’était point écervelé : même à ourse fois son cours, la grosse bête lui permettrait de regagner les cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings qu’il avait gagés, et s’avérait donc une excellente affaire.
Il se retourna alors vers le propriétaire dont la babine baveuse indiquait clairement que le tas d’or emporterait bientôt sa décision. Il monta coup sur coup à trois mille quatre cent vingt et un Ours d’or, à quatre mille deux cent soixante-dix-sept, à cinq mille cent trente-deux puis à cinq mille sept cent trois ! La truffe de Patte d’Ours, si fraîche et humide habituellement, devenait chaude et sèche.
A cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, douze Canines et six cent quarante-quatre Oursings, le Rousse’Terrien capitula.
“ Par mes protège-coussinets d’intérieur, glapit Patte d’Ours, l’oliphant vient de faire un bond à Grisbi-Change ! ”
Il fallait encore mettre la patte sur un éclaireur, mais cela ne posa pas de problème. Un gars-ours dégingandé, presque un ourson encore, bonne truffe et œil vif, se présenta à eux.
“ On me surnomme Ma’Ours ”, grognonna-t-il.
Myb. Lupp l’agréa, comptant tripler sa compétence par l’annonce d’une grosse gratification.
Ma’Ours était un conducteur idéal, adepte de l’adage : “ une douce patte d’ours conduit l’oliphant d’une plume légère ”. Il houssa donc la grosse bête sans l’houssiner jamais, et fit retomber de part et d’autre de son dos, sur un bât de bois, des sièges qui paraissaient bien raides.
Myb. Lupp proposa à Ours Kaassis de se joindre à eux jusqu’à la caverne étape d’Emméjecêg. Un pérégrin supplémentaire n’importunerait point leur monture ! Le cinquantenier agréa l’aimable proposition.
On marchanda quelques provisions : galettes de gruau, manioc finement gragé, grémil aux perles tendres. Ours Kaassis GrosGrizzly et Tiomiez Lupp grimpèrent sur les sièges brêlés au bât de l’animal. Patte d’Ours, à chevauchons sur l’oliphant, se tenait derrière le gars-ours éclaireur, lui-même agriffé aux oreilles de la bête, et le soleil courait déjà depuis trois heures lorsque l’équipage, sortant du bourg, pénétra au plus profond des bois.

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