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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XII

OÙ PHILEAS FOGG ET SES
COMPAGNONS S’AVENTURENT
Á TRAVERS LES FORÊTS DE L’INDE
ET CE QUI S’ENSUIT

Le guide, afin d’abréger la distance à parcourir, laissa sur sa droite le tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d’exécution. Ce tracé, très contrarié par les capricieuses ramifications des monts Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait intérêt à prendre. Le Parsi, très familiarisé avec les routes et sentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant à travers la forêt, et on s’en rapporta à lui.
Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu’au cou dans leurs cacolets, étaient fort secoués par le trot raide de l’éléphant, auquel son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la situation avec le flegme le plus britannique, causant peu d’ailleurs, et se voyant à peine l’un l’autre.
Quant à Passepartout, posté sur le dos de la bête et directement soumis aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une recommandation de son maître, de tenir sa langue entre ses dents, car elle eût été coupée net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de l’éléphant, tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre, que l’intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre un instant son trot régulier.
Après deux heures de marche, le guide arrêta l’éléphant et lui donna une heure de repos. L’animal dévora des branchages et des arbrisseaux, après s’être d’abord désaltéré à une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait être aussi dispos que s’il fût sorti de son lit.
“ Mais il est donc de fer ! dit le brigadier général en le regardant avec admiration.
– De fer forgé ”, répondit Passepartout, qui s’occupa de préparer un déjeuner sommaire.
A midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un aspect très sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis de tamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides, hérissées de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites. Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais n’a pu s’établir régulièrement sur un territoire soumis à l’influence des rajahs, qu’il eût été difficile d’atteindre dans leurs inaccessibles retraites des Vindhias.
Plusieurs fois, on aperçut des bandes d’Indiens farouches, qui faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède. D’ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d’animaux pendant cette journée, à peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont s’amusait fort Passepartout.
Une pensée au milieu de bien d’autres inquiétait ce garçon. Qu’est-ce que Mr. Fogg ferait de l’éléphant, quand il serait arrivé à la station d’Allahabad ? L’emmènerait-il ? Impossible ! Le prix du transport ajouté au prix d’acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, le rendrait-on à la liberté ? Cette estimable bête méritait bien qu’on eût des égards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout, il en serait très embarrassé. Cela ne laissait pas de le préoccuper.
A huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait été franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant septentrional, dans un bungalow en ruine.
La distance parcourue pendant cette journée était d’environ vingt-cinq milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station d’Allahabad.
La nuit était froide. A l’intérieur du bungalow, le Parsi alluma un feu de branches sèches, dont la chaleur fut très appréciée. Le souper se composa des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent en gens harassés et moulus. La conversation, qui commença par quelques phrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements sonores. Le guide veilla près de Kiouni, qui s’endormit debout, appuyé au tronc d’un gros arbre.
Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépards et de panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanement aigus de singes. Mais les carnassiers s’en tinrent à des cris et ne firent aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow. Sir Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença en rêve la culbute de la veille. quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement que s’il eût été dans sa tranquille maison de Saville-row.
A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait arriver à la station d’Allahabad le soir même. De cette façon, Mr. Fogg ne perdrait qu’une partie des quarante-huit heures économisées depuis le commencement du voyage.
On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger, située sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il évitait toujours les lieux habités, se sentant plus en sûreté dans ces campagnes désertes, qui marquent les premières dépressions du bassin du grand fleuve. La station d’Allahabad n’était pas à douze milles dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits, aussi sains que le pain, “ aussi succulents que la crème ”, disent les voyageurs, furent extrêmement appréciés.
A deux heures, le guide entra sous le couvert d’une épaisse forêt, qu’il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il préférait voyager ainsi à l’abri des bois. En tout cas, il n’avait fait jusqu’alors aucune rencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir s’accomplir sans accident, quand l’éléphant, donnant quelques signes d’inquiétude, s’arrêta soudain.
Il était quatre heures alors.
“ Qu’y a-t-il ? demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tête au-dessus de son cacolet.
– Je ne sais, mon officier ”, répondit le Parsi, en prêtant l’oreille à un murmure confus qui passait sous l’épaisse ramure.
Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eût dit un concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d’instruments de cuivre.
Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans prononcer une parole.
Le Parsi sauta à terre, attacha l’éléphant à un arbre et s’enfonça au plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant :
“ Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S’il est possible, évitons d’être vus.”
Le guide détacha l’éléphant et le conduisit dans un fourré, en recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-même se tint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait nécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans l’apercevoir, car l’épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement.
Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales. Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à une cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de cette cérémonie religieuse.
En première ligne s’avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d’hommes, de femmes, d’enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre, interrompue à intervalles égaux par des coups de tam-tams et de cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras ; le corps colorié d’un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. A son cou s’enroulait un collier de têtes de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant terrassé auquel le chef manquait.
Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.
“ La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l’amour et de la mort.
– De la mort, j’y consens, mais de l’amour, jamais ! dit Passepartout. La vilaine bonne femme ! ”
Le Parsi lui fit signe de se taire.
Autour de la statue s’agitait, se démenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d’ocre, couverts d’incisions cruciales qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut.
Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur costume oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine.
Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils étaient surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une tunique lamée d’or, recouverte d’une mousseline légère, dessinait les contours de sa taille.
Derrière cette jeune femme – contraste violent pour les yeux –, des gardes armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs pistolets damasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin.
C’était le corps d’un vieillard, revêtu de ses opulents habits de rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe tissue de soie et d’or, la ceinture de cachemire diamanté, et ses magnifiques armes de prince indien.
Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les cris couvraient parfois l’assourdissant fracas des instruments, fermaient le cortège.
Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d’un air singulièrement attristé, et se tournant vers le guide :
“ Un sutty ! ” dit-il.
Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. La longue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt ses derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt.
Peu à peu, les chants s’éteignirent. Il y eut encore quelques éclats de cris lointains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond silence.
Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par Sir Francis Cromarty, et aussitôt que la procession eut disparu :
“ Qu’est-ce qu’un sutty ? demanda-t-il.
– Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c’est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.
– Ah ! les gueux ! s’écria Passepartout, qui ne put retenir ce cri d’indignation.
– Et ce cadavre ? demanda Mr. Fogg.
– C’est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah indépendant du Bundelkund.
– Comment ! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l’Inde, et les Anglais n’ont pu les détruire ?
– Dans la plus grande partie de l’Inde, répondit Sir Francis Cromarty, ces sacrifices ne s’accomplissent plus, mais nous n’avons aucune influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le théâtre de meurtres et de pillages incessants.

– La malheureuse ! murmurait Passepartout, brûlée vive !
– Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l’était pas, vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se verrait réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à peine de quelques poignées de riz, on la repousserait, elle serait considérée comme une créature immonde et mourrait dans quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que l’amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice est réellement volontaire, et il faut l’intervention énergique du gouvernement pour l’empêcher. Ainsi, il y a quelques années, je résidais à Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur l’autorisation de se brûler avec le corps de son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice. ”

Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et, quand le récit fut achevé :
“ Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n’est pas volontaire, dit-il.
– Comment le savez-vous ?
– C’est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund, répondit le guide.
– Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fit observer Sir Francis Cromarty.
– Cela tient à ce qu’on l’a enivrée de la fumée du chanvre et de l’opium.
– Mais où la conduit-on ?
– A la pagode de Pillaji, à deux milles d’ici. Là, elle passera la nuit en attendant l’heure du sacrifice.
– Et ce sacrifice aura lieu ? ...
– Demain, dès la première apparition du jour. ”
Après cette réponse, le guide fit sortir l’éléphant de l’épais fourré et se hissa sur le cou de l’animal. Mais au moment où il allait l’exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l’arrêta, et, s’adressant à Sir Francis Cromarty :
“ Si nous sauvions cette femme ? dit-il.
– Sauver cette femme, monsieur Fogg ! ... s’écria le brigadier général.
– J’ai encore douze heures d’avance. Je puis les consacrer à cela.
– Tiens ! Mais vous êtes un homme de coeur ! dit Sir Francis Cromarty.
– Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j’ai le temps. ”

Chapitre XII

OÙ NOS PÉRÉGRINS
RISQUENT DES MALENCONTRES

Les convois de troncs inclinés ne peuvent grimper de front les pentes escarpées des monts Worjœz ce qui n’était pas le cas de nos pérégrins. Le gars-ours éclaireur emprunta donc un raccourci, laissant à sa dextre le chantier en cours. Il connaissait la région comme sa ceinture et estimait à trois Courses d’Ours et sept mille cinq cent soixante et un Pieds d’Ours le gain ainsi obtenu.
Accrochés au rude bât de la bête qui avait adopté un train soutenu, Tiomiez Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly bringuebalaient, violemment chahutés. Ils faisaient front sans grogner ni se plaindre.
Patte d’Ours lui, juché à cru sur l’animal, s’accrochait du mieux qu’il le pouvait à un grelin gros comme une griffe et craignait à tout moment de se trancher la langue, tant ses mâchoires claquaient mécaniquement. Ballotté de hue en dia et de haut en bas, catapulté sur Ma’Ours, balancé en arrière, il rebondissait tel un matassin acrobate en glapissant de joie. Dès qu’il le pouvait, il tendait à Kioursni des grenouillettes cueillies le matin même, sachant combien l’oliphant est friand de ces fleurs, gros flocons de neige fondante. L’animal attrapait délicatement l’offrande tout en maintenant la régularité de sa course.
Aux environs d’ourse heures, le conducteur accorda une pause à sa bête. L’ayant menée près d’un puits et lui ayant tiré de l’eau, il lui ramassa des brassées d’onagracées et de grassettes. Myb. Lupp semblait reposé comme au lever de sa litière.
“ Or çà, est-il de pierre ! Grognonna, un peu envieux, le cinquantenier totalement recru et tellement soulagé d’avoir planté griffe en terre.
– Du pur granit ”, gloussa Patte d’Ours, déjà affairé à griller quelques gaminées pour leur repas.
Une heure plus tard ils reprirent leur progression, s’enfonçant dans une contrée inhospitalière, âpre et farouche. Plus de grands arbres mais des camphres et des santals, des robiniers malingres et des corniers rabougris. Suivit une zone rocailleuse, écrasée de chaleur, constellée de feldspaths alcalins translucides ou roses, de quartz laiteux et de néphélines grisâtres.
Ce pays cyrkyrg abrite des hordes féroces et cruelles aux rites sanguinaires. La griffe de sa Très Grincheuse Ursidée ne s’y est pas profondément plantée et là règnent encore des hospodars, inexpugnables derrière les remparts naturels des monts Worjœz. Souvent, on eut à odeur de narine des Rousse’Terriens grinchus et hostiles, glapissant affreusement à la vue de l’oliphant. Ma’Ours s’arrangeait toujours pour échapper à la malencontre.
Il n’y avait ni fauves ni hommes dans ces forêts, seulement de petits grivets verdâtres, grommeluchant et effectuant maintes mimiques et simagrées, pour la plus grande joie de Patte d’Ours. Mais son esprit s’obnubilait du devenir de l’oliphant. Les suivrait-il à
Long’Ours ? Certes pas ! Myb. Lupp l’avait marchandé une fortune, mais le trimballer en Ourse’Terre serait tout à fait inabordable. Un regrattier le prendrait-il ? Ne pouvait-on espérer mieux pour le serviable oliphant qui avait sauvé leur fortune ? Et si Myb. Lupp allait le lui offrir ! Une telle idée le terrifiait.
Ayant trotté deux heures dans la nuit noire, les pérégrins campèrent sur la raillère d’ubac des monts Worjœz, sous l’abri d’une grotte à moitié effondrée.
L’oliphant les avait portés, cet ours-là, sur quatre Courses d’Ours et quatre mille cinq cent soixante-seize mille Pieds d’Ours : ils étaient à mi-trajet d’Emméjecêg.
La température chuta. Le gars-ours éclaireur enflamma des buissons devant la grotte, pour les réchauffer et pour les préserver des tigres mangeurs d’ours. Les pérégrins, éreintés et courbatus, grignotèrent quelques lichettes de galette de gruau et un peu du manioc finement gragé marchandé à Qjumcã. L’oursée avait été exténuante et les grésillements ne s’éternisèrent guère. Ma’Ours garda un œil ouvert sur Kioursni, somnolant bien carré sur ses pattes près d’un vieux chaulmoogra incliné.
Rien ne put altérer le sommeil des dormeurs : ni le léopard qui toussait dans les sous-bois, ni le rire hystérique sangloté par les hyènes, ni les ricaneries stridentes des grivets moqueurs et des hommes jacasseurs et piauleurs. Les fauves se contentèrent d’ailleurs de feuler et n’attaquèrent pas la grotte. Ours Kaassis GrosGrizzly, en gars-ours soldat fourbu, ronfla comme un sonneur. Patte d’Ours se livra encore, en songe, à de périlleuses acrobaties sur le dos de Kioursni. Myb. Lupp, lui, dormit sans ronfler ni rêver, parfaitement bien et d’une seule traite, comme s’il se fut trouvé à Baskerville road.
Le soleil se levait quand on reprit la route. Ma’Ours pensait gagner la caverne étape d’Emméjecêg à la nuit tombante : Myb. Lupp conserverait ainsi un peu du temps gagné jusqu’alors.
Kioursni trottait allègrement sur les pentes des monts Worjœz doucement inclinées vers le Flodvi, la mère de tous les fleuves. Au plus court de l’ombre on bifurqua vers Qémmirpis, petit port sur la rivière Déro. Le gars-ours éclaireur détournait l’oliphant des routes fréquentées, n’attendant rien de bon des autochtones. Il restait moins de deux Courses d’Ours et six cent trente-six Pieds d’Ours à parcourir pour atteindre enfin Emméjecêg. Kioursni fut mené dans un petit bois de monocotylédones géantes à très larges feuilles et les pérégrins se régalèrent de leurs grosses graines plus délectables que le miel.
Plus tard, Ma’Ours s’engagea sous les sombres frondaisons d’une très ancienne futaie. Pour pérégriner tranquille, se grognonnait-il, pérégrinons cachés. Depuis le départ il avait évité toute malencontre et il espérait à présent les mener sans encombre à bon port lorsque l’oliphant, nerveux et battant l’air de ses grandes oreilles, pila sans prévenir, refusant obstinément de faire un pas de plus.
“ Que se passe-t-il ? gronda Ours Kaassis GrosGrizzly, dressant la truffe pour humer le vent.
– Rien de bon peut-être, grogna le gars-ours éclaireur, attentif à un grésillement qui crépitait au loin, presque étouffé par le dense feuillage.
Rapidement ce grésillement enfla en un charivari de jappements farouches et de tintements métalliques.
Patte d’Ours palpitait frénétiquement des narines, les vibrisses en alerte. Myb. Lupp restait silencieux.
Le gars-ours éclaireur planta griffe au sol et, laissant l’oliphant sous un chaulmoogra penché d’où s’enfuit un corbeau, s’approcha à odeur de narine du possible danger. Il réapparut rapidement.
“ Une clique de mystagogues avance droit sur nous. Tâchons de ne pas être éventés. ”
Il mena l’oliphant à l’abri d’un épais taillis, exhortant les pérégrins à rester en place. Au cas où une prompte échappée serait le seul salut possible, il sauterait lui aussi sur la grosse bête. Ils étaient sous le vent de la horde cependant, et il espérait qu’ils ne seraient pas reniflés.
Des grinchottements cacophoniques et lancinants se fondaient, grommelot inarticulé, dans le battement monotone des mailloches frappant les grosses caisses. L’avant-garde de la horde n’était plus qu’à un jet de pierre devant Kioursni et, pour les pérégrins figés sur son dos, le moindre trait de ces ours inquiétants devenait parfaitement net.
Il s’agissait bien d’une théorie de gars-ours mystagogues, ceints d’écharpes effrangées et pouilleuses, arborant sur des piques de grossiers griche-dents – citrouilles évidées et sculptées – et ânonnant les lignes d’un graduel grossièrement calligraphié. Les suivaient trois files d’ours, d’oursonnes et d’oursons, bredouillant un monocorde et sinistre grisollement, haché par les éclats des tambours et de divers ustensiles sonores.
Une idole effroyable et répugnante dominait ce pitoyable défilé. Halé par ourse triplettes de grands bovidés, faméliques malgré leur gibbosité graisseuse et affreusement cuirassés, son tronc oblique muni de huit paires de roues pleines s’ornait de grouillements de reptiles – ophidiens, sauriens, crocodiles et tortues décarapacées. C’était une ignoble heptapode aux poils enchevêtrés et couverts d’un gluant liquide grenat, le regard halluciné, la gueule baveuse. Son buste difforme disparaissait sous des carcans de crânes évidés et des ceintures de pattes momifiées. Elle écrasait de tout son poids un ours des cavernes écharné et démembré dont elle brandissait la gueule effarée.
“ Qêmo ! chuchota Ours Kaassis GrosGrizzly, la Grande-Ourse de l’âme ourse et des carnages.
– Des carnages, sans aucun doute, mais de l’âme ourse, c’est abject ! siffla Patte d’Ours. L’abominable créature ! ”
D’un geste bref, Ma’Ours leur intima le silence.
Quelques thaumaturges plutôt décrépits, leur triste pelage poudré de jaune, la truffe fraîchement tailladée maculant leur poitrail de vermillon, se trémoussaient aux pieds de l’idole. Totalement hébétés, ils trébuchaient parfois et glissaient alors sous l’énorme tronc incliné où ils finissaient dans des soubresauts spasmodiques et grotesques.
Suivait une ennéade de mystagogues de haut rang, dans le faste et l’éclat de leur fourrure tressée, précédant une oursonne vacillante.
Sa jeunesse frappa nos pérégrins. Elle avait la fourrure brune des Oursopéennes et disparaissait presque sous des joyaux d’oreilles, des parures de pattes, des fioritures de griffes et quantités d’anneaux torsadés, d’attaches, de viroles, de chaînes et de fers. Une large écharpe de soie nouée sur ses hanches accentuait les rondeurs charmantes de son ventre.
Après elle – contrepoint atroce – des grizzlys, leur immenses alfange courbe et tranchant à la patte, charriaient un centenaire empaillé juché assis sur un filanzane.
On reconnaissait un hospodar à tous les attributs de son rang : fourrure nattée d’organsin et de maillechort, ceinture engravée des trigrammes sacrés de sa charge, splendides protège-coussinets bien fixés autour de son cou.
Enfin, des croque-notes et une ribambelle de forcenés hystériques, glapissants et hurlants, terminaient l’épouvantable cavalcade.
Ours Kaassis GrosGrizzly révulsé par cette mascarade grand-guignolesque, grognonna à l’oreille de Ma’Ours :
“ Un bearbecue ! ”
Le gars-ours branla du chef mais resta silencieux. Le cortège passa lentement devant les pérégrins effarés et, enfin, se fondit dans l’épaisseur des bois.
On entendit s’étouffer les ultimes grisollements. Un dernier hurlement retentit, des glapissements presque indistincts, et ce terrifiant hourvari laissa place à un calme singulier.
Le danger écarté, Tiomiez Lupp s’enquit :
“ Un bearbecue ?
– Le bearbecue, monours Lupp, est l’immolation d’un ours, mais qui appelle lui-même sa mort. Dès potron-minet on roustillera cette oursonne qui vient de passer devant nous.
– Par l’Ourse-Noire ! Les sales bêtes ! glapit Patte d’Ours, tout hérissé.
– Et l’empaillé ? grommela Myb. Lupp.
– Son époux, expliqua le gars-ours éclaireur, un gros hospodar du Cyrkyrg.
– Sa Très Grincheuse Ursidée n’aurait-elle su extirper des mœurs aussi indignes de ces âmes arriérées ? s’étonna calmement Tiomiez Lupp
– Sous sa griffe directe, grogna Ours Kaassis GrosGrizzly, de telles infamies sont bannies. Mais dans ce Cyrkyrg, si primitif, si violent, si sanguinaire, elle n’impose pas encore sa propre loi. Ce versant des Worjœz ne bruit que d’égorgements, d’exécutions sommaires, de massacres, de monstruosités en tous genres, de supplices raffinés, de tueries sauvages. Banditisme et brigandage, concussion, destruction, dévastation et exaction y ont force de loi et restent toujours impunis.
– C’est atroce ! grognonnait Patte d’Ours, roustillée, toute vivante !
– Exact, grogna le cinquantenier, ils vont la roustir, mais c’est peut-être un bien. Une veuve est fort mal reniflée chez ces sauvages, et nulours ne peut concevoir les avanies que sa parentèle lui ferait subir. Ils la tondraient, et une oursonne rasée finit par mourir d’humiliation car à ourse tondue la Grande-Ourse ne ménage pas le vent. Ils lui jetteraient quelques graines mal grillées, la bousculeraient et la chasseraient, telle une bête répugnante. Elle dépérirait, affamée, dans un infâme taudis, et deviendrait scrofuleuse. Épouvantées par une agonie aussi ignominieuse, beaucoup d’oursonnes, même sans passion ni bigoterie, préfèrent appeler le martyre. J’ai connu à Cuncéã une jolie oursonne qui venait de perdre son ours. Ténébreuse, veuve, inconsolée, elle sollicita auprès de la bureaucratie centrale l’agrément de se faire roustiller avec son empaillé d’époux. Vous imaginez le scandale ! L’oursonne se retira alors auprès d’un hospodar qui lui offrit son bûcher, et elle finit en cendres. ”
Ma’Ours, tout tremblant, intervint alors rageusement :
“ Ce ne sera pas un suicide cette fois, mais un crime.
– Pourquoi cela ?
– Même les oursons, dans le Cyrkyrg, ont suivi ce tragique fait-divers !
– Mais, grognonna Ours Kaassis GrosGrizzly, la malheureuse n’opposait ni un cri ni un geste de refus.
– C’est qu’on lui a fait absorber un mélange euphorisant de haschisch et de pavot.
– Et où allaient-ils ? s’inquiéta Patte d’Ours.
– Elle dormira dans la caverne taboue de Pela­ded’Ourse, à six mille six cent six Pieds d’Ours vers le septentrion, avant d’être immolée.
– Quand ?
– Très tôt, entre la première lueur de l’aube et le lever de l’astre solaire. ”
Ayant ainsi grognonné, le gars-ours éclaireur conduisit l’oliphant hors du bosquet et grimpa sur son dos. Avant qu’il ait pu donner l’ordre de départ, Myb. Lupp lui fit signe d’attendre puis, à l’attention d’Ours Kaassis GrosGrizzly :
“ Pourquoi ne pas soustraire cette oursonne à ses tortionnaires ? grommela-t-il.
– La délivrer, monours Lupp ! ... glapit le cinquantenier.
– Il me reste une demi-oursée à grignoter. J’en ai donc le loisir.
– Or çà ! On peut donc vous émouvoir ! s’attendrit Ours Kaassis.
– Certainement, grommela Tiomiez Lupp, si je n’ai rien de plus urgent. ”

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