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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS
QUE LA FORTUNE SOURIT
AUX AUDACIEUX

Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-être. Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par conséquent la réussite de ses projets, mais il n’hésita pas. Il trouva, d’ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire décidé.
Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui. L’idée de son maître l’exaltait. Il sentait un coeur, une âme sous cette enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg.
Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l’affaire ? Ne serait-il pas porté pour les hindous ? A défaut de son concours, il fallait au moins s’assurer sa neutralité.

Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.
“ Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi.
– Bien, guide, répondit Mr. Fogg.
– Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris. Ainsi, voyez.
– C’est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la nuit pour agir ?
– Je le pense aussi ”, répondit le guide.
Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C’était une Indienne d’une beauté célèbre, de race parsie, fille de riches négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l’eût crue Européenne. Elle se nommait Aouda.

Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois mois après, elle devint veuve. Sachant le sort qui l’attendait, elle s’échappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui avaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne semblait pas qu’elle pût échapper.
Ce récit ne pouvait qu’enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur généreuse résolution. Il fut décidé que le guide dirigerait l’éléphant vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.
Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pas de la pagode, que l’on ne pouvait apercevoir ; mais les hurlements des fanatiques se laissaient entendre distinctement.

Les moyens de parvenir jusqu’à la victime furent alors discutés. Le guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait que la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une des portes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de l’ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille ? C’est ce qui ne pourrait être décidé qu’au moment et au lieu mêmes. Mais ce qui ne fit aucun doute, c’est que l’enlèvement devait s’opérer cette nuit même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n’eût pu la sauver.
Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l’ombre se fit, vers six heures du soir, ils résolurent d’opérer une reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s’éteignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans l’épaisse ivresse du “ hang ” – opium liquide, mélangé d’une infusion de chanvre –, et il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu’au temple.
Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout, s’avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de reptation sous les ramures, ils arrivèrent au bord d’une petite rivière, et là, à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient des résines, ils aperçurent un monceau de bois empilé. C’était le bûcher, fait de précieux santal, et déjà imprégné d’une huile parfumée. A sa partie supérieure reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé en même temps que sa veuve. A cent pas de ce bûcher s’élevait la pagode, dont les minarets perçaient dans l’ombre la cime des arbres.
“ Venez ! ” dit le guide à voix basse.
Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa silencieusement à travers les grandes herbes.
Le silence n’était plus interrompu que par le murmure du vent dans les branches.
Bientôt le guide s’arrêta à l’extrémité d’une clairière. Quelques résines éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes de dormeurs, appesantis par l’ivresse. On eût dit un champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu. Quelques ivrognes râlaient encore çà et là.
A l’arrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se dressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les gardes des rajahs, éclairés par des torches fuligineuses, veillaient aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu’à l’intérieur les prêtres veillaient aussi.
Le Parsi ne s’avança pas plus loin. Il avait reconnu l’impossibilité de forcer l’entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière.
Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu’ils ne pouvaient rien tenter de ce côté.
Ils s’arrêtèrent et s’entretinrent à voix basse.
“ Attendons, dit le brigadier général, il n’est que huit heures encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.
– Cela est possible, en effet ”, répondit le Parsi.
Phileas Fogg et ses compagnons s’étendirent donc au pied d’un arbre et attendirent.
Le temps leur parut long ! Le guide les quittait parfois et allait observer la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à la lueur des torches, et une vague lumière filtrait à travers les fenêtres de la pagode.
On attendit ainsi jusqu’à minuit. La situation ne changea pas. Même surveillance au-dehors. Il était évident qu’on ne pouvait compter sur l’assoupissement des gardes. L’ivresse du “ hang ” leur avait été probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la question de savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime avec autant de soin que les soldats à la porte du temple.
Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr. Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour assez long, afin d’atteindre la pagode par son chevet.
Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoir rencontré personne. Aucune surveillance n’avait été établie de ce côté, mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument.
Là nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine l’horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des arbres accroissait encore l’obscurité.
Mais il ne suffisait pas d’avoir atteint le pied des murailles, il fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, Phileas Fogg et ses compagnons n’avaient absolument que leurs couteaux de poche. Très heureusement, les parois du temple se composaient d’un mélange de briques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer. La première brique une fois enlevée, les autres viendraient facilement.
On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi d’un côté, Passepartout, de l’autre, travaillaient à desceller les briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds.
Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l’intérieur du temple, et presque aussitôt d’autres cris lui répondirent du dehors.
Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on surpris ? L’éveil était-il donné ? La plus vulgaire prudence leur commandait de s’éloigner, – ce qu’ils firent en même temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le couvert du bois, attendant que l’alerte, si c’en était une, se fût dissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération.
Mais – contretemps funeste – des gardes se montrèrent au chevet de la pagode, et s’y installèrent de manière à empêcher toute approche.
Il serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre hommes, arrêtés dans leur œuvre. Maintenant qu’ils ne pouvaient plus parvenir jusqu’à la victime, comment la sauveraient-ils ? Sir Francis Cromarty se rongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avait quelque peine à le contenir. L’impassible Fogg attendait sans manifester ses sentiments.
“ N’avons-nous plus qu’à partir ? demanda le brigadier général à voix basse.
– Nous n’avons plus qu’à partir, répondit le guide.
– Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant midi.
– Mais qu’espérez-vous ? répondit Sir Francis Cromarty. Dans quelques heures le jour va paraître, et ...
– La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême. ”
Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas Fogg.
Sur quoi comptait donc ce froid Anglais ? Voulait-il, au moment du supplice, se précipiter vers la jeune femme et l’arracher ouvertement à ses bourreaux ?
C’eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce point ? Néanmoins, Sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu’au dénouement de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne laissa pas ses compagnons à l’endroit où ils s’étaient réfugiés, et il les ramena vers la partie antérieure de la clairière. Là, abrités par un bouquet d’arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.
Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d’un arbre, ruminait une idée qui avait d’abord traversé son esprit comme un éclair, et qui finit par s’incruster dans son cerveau.
Il avait commencé par se dire : “ Quelle folie ! ” et maintenant il répétait : “ Pourquoi pas, après tout ? C’est une chance, peut-être la seule, et avec de tels abrutis ! ... ”
En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il ne tarda pas à se glisser avec la souplesse d’un serpent sur les basses branches de l’arbre dont l’extrémité se courbait vers le sol.
Les heures s’écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombres annoncèrent l’approche du jour. Cependant l’obscurité était profonde encore.
C’était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule assoupie. Les groupes s’animèrent. Des coups de tam-tam retentirent. Chants et cris éclatèrent de nouveau. L’heure était venue à laquelle l’infortunée allait mourir.
En effet, les portes de la pagode s’ouvrirent. Une lumière plus vive s’échappa de l’intérieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent apercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaient au-dehors. Il leur sembla même que, secouant l’engourdissement de l’ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureuse tentait d’échapper à ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.
En ce moment, la foule s’ébranla. La jeune femme était retombée dans cette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à travers les fakirs, qui l’escortaient de leurs vociférations religieuses.
Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la foule, la suivirent.
Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière et s’arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était couché le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victime absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux.
Puis une torche fut approchée et le bois imprégné d’huile, s’enflamma aussitôt.
A ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg, qui dans un moment de folie généreuse, s’élançait vers le bûcher ...
Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changea soudain. Un cri de terreur s’éleva. Toute cette foule se précipita à terre, épouvantée.
Le vieux rajah n’était donc pas mort, qu’on le vît se redresser tout à coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale ?
Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d’une terreur subite, étaient là, face à terre, n’osant lever les yeux et regarder un tel prodige !
La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaient, et sans qu’elle parût leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty étaient demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sans doute, n’était pas moins stupéfié ! ...
Ce ressuscité arriva ainsi près de l’endroit où se tenaient Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, et là, d’une voix brève :
“ Filons ! ... ” dit-il.
C’était Passepartout lui-même qui s’était glissé vers le bûcher au milieu de la fumée épaisse ! C’était Passepartout qui, profitant de l’obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort ! C’était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur, passait au milieu de l’épouvante générale !
Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, et l’éléphant les emportait d’un trot rapide. Mais des cris, des clameurs et même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent que la ruse était découverte.
En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieux rajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu’un enlèvement venait de s’accomplir.
Aussitôt ils s’étaient précipités dans la forêt. Les gardes les avaient suivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la portée des balles et des flèches.

Chapitre XIII

DANS LEQUEL PATTE D’OURS
DÉMONTRE
QU’AUX BRAVES
LE MIEL COULE DRU

Périlleux projet, truffé d’embûches, dont ils n’étaient pas certains de venir à bout. Myb. Lupp, sans barguigner, mettait en jeu sa sécurité et surtout le succès de son entreprise. Ours Kaassis, bien sûr, était prêt à le seconder.
Et Patte d’Ours ? Il frémissait d’aise : sous sa carapace de granit son ours-maître montrait à nouveau bonté et générosité. Son dévouement ne connaissait plus de bornes et il était tout heureux de se jeter dans la bagarre.
Mais que ferait le gars-ours éclaireur ? Il était indigène, comme les gars-ours processionnaires, et pouvait choisir leur camp. Point de réussite possible sans son accord.
Ours Kaassis GrosGrizzly l’interrogea sans détour.
“ Mesours, grognonna Ma’Ours, cette oursonne est, tout comme moi, Oursassise et fidèle d’Ours’Ozastre. Ma vie lui appartient donc.
– Excellent, grommela Myb. Lupp.
– Nous mourrons peut-être ajouta Ma’Ours, mais il peut nous arriver bien pire encore. S’ils nous reniflent, nous subirons d’effroyables tortures et nous serons hongrés et mutilés.
– Acceptons-en le risque, grommela Myb. Lupp. N’est-il pas mieux, Ma’Ours, d’intervenir à la brune ?
– Très certainement. ”
Puis les pérégrins ouïrent l’histoire de la prisonnière. Jeune oursonne issue d’une vieille lignée de boutiquiers florissants de Cuncéã, d’un charme profond et d’une grâce éclatante, elle avait fréquenté les écoles les plus modernes et possédait les plus exquises façons. Elle répondait au gracieux surnom d’Aourseda.
Ayant perdu ses parents, elle devint pupille de l’hospodar déjà bien délabré du Cyrkyrg qui l’épousa, contre son gré. Quatre-vingt dix-sept ours plus tard il mourait. Elle chercha à fuir son inexorable destin, fut trahie et emprisonnée. Sa parentèle – une bande de vautours pince-maille avides de se partager l’héritage – la condamna à être roustillée et dispersée aux vents mauvais.
Nos pérégrins, horrifiés par cette abominable chronique, demandèrent à Ma’Ours de mener l’oliphant à odeur de narine de la caverne taboue de Pela­ded’Ourse, en prenant garde de rester sous le vent.
En trois fois ourse minutes on gagna de drus fourrés de drageons, à six cent quarante-six Pieds d’Ours et quelques Poils du but, invisible sous les frondaisons mais repérable aux affreux glapissements des énergumènes exaltés.
Comment rejoindre la malheureuse séquestrée ? Ma’Ours avait naguère visité la caverne taboue de Peladed’Ourse et y avait compté de nombreuses cellules. Etait-il envisageable de passer sous la truffe de la horde endormie ? Un tunnel permettrait-il plus sûrement d’entrer ? Pas moyen de le savoir sans se rapprocher encore. Tous agréèrent qu’il fallait perpétrer le bearnapping sous couvert de la brune. Le lendemain, dès l’aube, à l’heure où blanchirait la campagne, il serait définitivement trop tard : ses geôliers éveillés, l’oursonne n’aurait plus aucune chance d’échapper au brasier.
Ils durent donc patienter. Dans l’obscurité naissante ils partirent inspecter prudemment les alentours de la caverne taboue. On n’entendait plus glapir les thaumaturges, ni psalmodier les mystagogues. Tout laissait croire que ces Rousse’Terriens avaient sombré dans l’abrutissement du Gsupi – suc de pavot distillé amalgamé à une décoction de haschisch – et on pouvait espérer ramper sans risque sous leur truffe.
Le gars-ours éclaireur dirigea silencieusement les trois autres sous les arbres. Précautionneusement, ils approchèrent les rives d’un cours d’eau où, sous l’obscure clarté qui tombait des étoiles, ils découvrirent treize stères de chaulmoogra aux subtiles émanations d’essence fruitée. On y avait assis l’empaillé en compagnie duquel sa jeune épouse était destinée à griller. A cent vingt-neuf Pieds d’Ours vers l’est s’ouvrait l’entrée de la caverne dont les obliques cheminées de granitoïdes dominaient les frondaisons les plus élevées.

“ Suivez-moi ! ” grogna doucement Ma’Ours.
A pattes de velours, il se faufila sous les onagrariacées géantes.
On n’entendait plus que le vent dans les branches de sassafras.
A l’orée d’une large trouée, il s’allongea au sol. Des cades enflammés illuminaient les lieux, énormes bougies odoriférantes, naturellement plantées en terre. Partout, des enchevêtrements d’ours abrutis par les vapeurs de l’opium et de l’alcool. Ils ne bougeaient pas plus que des empaillés sur une lice après le combat. Certains, moins assommés peut-être, bredouillaient faiblement dans leurs rêves.
On distinguait à peine la caverne taboue, protégée derrière un rideau de bambous. Hélas pour les projets des pérégrins, les gars-ours soldats de l’hospodar, l’alfange dégainé, montaient une garde vigilante sous des torchères aux longues flammes tremblantes et charbonneuses. Les mystagogues auraient-ils interdit aux mercenaires de toucher à la drogue ?
A quoi bon poursuivre ? La lucidité des geôliers rendait les lieux imprenables. Le gars-ours éclaireur leur fit rebrousser chemin.

On ne pouvait passer en force ! Tiomiez Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly durent en convenir.
Nos ours conciliabulèrent à petit bruit.
“ Patientons, conseilla le cinquantenier, la nuit commence à peine et sera longue pour ces brutes également.
– Ils peuvent s’assoupir, oui ”, grogna Ma’Ours.
Ils se dissimulèrent tous sous un énorme tronc couché et se mirent à guetter.
Que les secondes glougloutaient lentement ! Régulièrement le gars-ours éclaireur rampait à odeur de narine des sentinelles mais, devant l’entrée, les gars-ours soldats ne relâchaient pas leur vigilance.
Le mince croissant peu luminescent était maintenant au plus haut de sa course. Rien n’avait bougé. Les gars-ours soldats ne s’endormiraient certainement plus. Ils n’étaient pas drogués, ou en avaient bigrement l’habitude. Seule restait la solution de percer la paroi. Mais rien n’indiquait que, dans la grotte, les mystagogues ne gardaient pas la jeune oursonne d’aussi près que les mercenaires postés à l’extérieur.
Il fallait cependant saisir la chance par les moustaches. Ils s’éloignèrent silencieusement et rampèrent selon un large arc ellipsoïdal pour arriver discrètement sur l’arrière de la caverne taboue.
L’astre nocturne redescendait déjà sur la cime des arbres quand ils atteignirent le bas de la falaise : nulours en vue mais Patte d’Ours, inquiet, ne trouva ni fissure où plonger ses griffes ni crevasse à agrandir.

Leur seul véritable atout résidait dans la très faible lueur qui troublait à peine la pénombre épaisse des sous-bois.
Comment creuser ? Aucun d’eux ne possédait d’outil. Patte d’Ours, toujours astucieux, découvrit assez facilement quelques grossiers bifaces naturels et ils attaquèrent vivement la muraille. La couche extérieure brisée, un ourson aurait pu ébouler le reste, simple agrégat de sable et de gravier.
Il fallait progresser rapidement, mais surtout discrètement. Ma’Ours et Patte d’Ours avaient déjà évidé une cavité d’un Pied d’Ours, deux Poils et trois cent vingt-deux oursièmes, suffisante pour y glisser la tête vibrisses hérissées : le reste suivrait toujours !
L’ouvrage allait bon train, mais soudain un glapissement retentit dans la caverne taboue, puis un nouveau, venu de plus loin.
Les gars-ours cerbères les avaient-ils reniflés ? Les mystagogues avaient-ils sonné l’alarme ? Tout était-il perdu ? Impossible de rester sur place : ils s’enfuirent et trouvèrent refuge dans l’ombre des sassafras. Peut-être qu’ayant fait chou-blanc les gars-ours soldats relâcheraient leur vigilance et qu’on pourrait terminer les travaux de terrassement.

Hélas ! Les mystagogues postèrent des mercenaires à l’arrière de la caverne, rendant illusoire une nouvelle tentative !

On imagine le désespoir des pérégrins contrés par ces sauvages ! Jamais ils n’arracheraient la jeune oursonne aux griffes de ses tortionnaires ! Ours Kaassis se mordait la patte jusqu’au sang, Patte d’Ours suffoquait de rage et Ma’Ours gémissait doucement. Seul Lupp demeurait tout à fait immobile.
“ Nous reste-t-il la moindre chance ? ragea le cinquantenier.
– Aucune, hélas ! grogna le gars-ours éclaireur, il faut lever le camp.
– Nous restons, grommela Lupp. Je serai encore à temps en arrivant à Emméjecêg dans ourse heures seulement !
– Voyons ! Tout est perdu ! gronda Ours Kaassis GrosGrizzly. Dès l’aube ...
– Tant qu’il n’est pas mort, l’ours est toujours vivant. ”

Le cinquantenier, intrigué, voire irrité, ne comprenait plus du tout Tiomiez Lupp. Que pouvait-il encore espérer ? Comptait-il se ruer sur cette horde armé de son seul courage et la mettre en déroute ? Il n’était pourtant ni stupide ni exalté ! Ours Kaassis agréa cependant de rester tant que l’épouvantable cérémonie ne serait pas achevée. Mais Ma’Ours ne voulait pas qu’ils demeurent à odeur de narine des barbares si le vent venait à tourner, et ils rejoignirent Kioursni, dans les drus fourrés de drageons. Bien camouflés, ils surveillèrent à nouveau les sauvages entassés qui ronflaient encore.

Mais que faisait Patte d’Ours ? A chevauchons sur la fourche d’un punica granatum à fleurs rouges, il remâchait une chimère, fugitivement entraperçue, qu’il cherchait à préciser, et dont il voulait retrouver le goût.
Au départ, il s’était grognonné doucement : “ Non, c’est idiot ! ” mais, après y avoir songé, il grondait à présent : “ Qui ne risque rien ... L’aléa est certain, mais quelle rigolade ! Et on peut compter sur leur débilité ... ” Sans plus grognonner il rampa dans la ramure profonde, silencieux comme un boa en chasse, faisant plier dangereusement la dernière ramification sous son poids, et il planta griffe en terre.

La nuit s’achevait. La cime des arbres s’éclairait déjà mais en bas on n’y voyait toujours rien.
L’odieuse cérémonie allait commencer. Une houle confuse parcourut la masse des ours qui s’éveillaient. Des grondements de grosse caisse roulèrent. Grisollements funèbres et glapissements horribles s’élevèrent vers les cieux. Enfin, la misérable allait être plongée dans sa dernière hibernation, à la plus grande satisfaction de tous !
On vit des torches se diriger vers la caverne taboue. D’autres en sortirent. Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly discernèrent dans le clair-obscur la pauvre oursonne fouaillé par trois mystagogues hurlant. Ils eurent l’impression qu’en dépit de son hébétude elle faisait un mouvement pour éviter les griffes de ses tortionnaires. Ours Kaassis GrosGrizzly manqua hurler de rage et sans réfléchir, grippant inconsidérément la patte de Tiomiez Lupp, il constata que celui-ci s’était muni d’un gros gourdin, probablement ramassé en sous-bois.
C’est alors que tous les ours se mirent en marche. La jolie veuve titubait entre les mystagogues geôliers et les thaumaturges glapissant qui se dandinaient frénétiquement.

Nos pérégrins, prenant un gros risque, approchèrent à odeur de narine de ces fanatiques.
En quelques foulées la horde était près du cours d’eau et se disposait en cercle à une soixantaine de Pieds d’Ours des trois stères de chaulmoogra. Et dans les premières lueurs de l’aube, l’oursonne inconsciente et immobile fut assise à la dextre de l’hospodar empaillé.
On plongea un brandon incandescent sous les grumes gorgées de graisse et le feu éclata.
Ours Kaassis GrosGrizzly et Ma’Ours tentèrent en vain d’agriffer Tiomiez Lupp pour l’empêcher de se précipiter au secours de la victime, aveuglé par un égarement dont on ne l’eût pas cru capable.
Il s’était violemment dégagé lorsque tout bascula. Jailli de centaines de poitrines, un hurlement d’effroi montait vers la cime des arbres : telle une atroce strige auréolée de volutes de fumée, le centenaire empaillé sortait de son hibernation, enserrait avec force la belle oursonne évanouie contre sa poitrine et sautait du bois en flammes.
Nulours n’osa rester dressé et les sauvages s’aplatirent, terrifiés et gémissants, enfouissant leur truffe dans le sol.
Inconsciente, l’oursonne fut portée sans faiblesse au travers de la foule par le vigoureux zombie. Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly suivaient intensément sa progression. Ma’Ours, troublé, avait baissé la truffe, et on peut imaginer combien Patte d’Ours, malgré sa naturelle faconde, devait être ébahi ...
C’est alors que le spectre, fonçant vers Myb. Lupp et Ours Kaassis GrosGrizzly, leur grognonna :
“ Dégrouillons ! ”

Patte d’Ours ! Patte d’Ours avait rampé jusqu’au brasier, dissimulé par les sombres volutes ! Patte d’Ours avait disputé la victime aux flammes ! Patte d’Ours avait dupé ces imbéciles sanguinaires et traversé sans hésiter leurs rangs, semant la terreur parmi eux !
Bientôt l’oliphant s’éloignait d’une course allègre, les sauvant tous les cinq. Cependant la cacophonie de hurlements, de glapissements, de bruit et de fureur qui montait derrière eux leur fit savoir qu’ils étaient éventés.
Sous la force des flammes, l’empaillé en personne dansait à présent une macabre gigue, révélant aux mystagogues effarés et furieux qu’ils avaient été bernés et qu’un audacieux bearnapping avait eu lieu.
Glapissant à qui mieux mieux ils se ruèrent sous les frondaisons, talonnés par les gars-ours cerbères qui lançaient avec fureur pierres et bûches, au risque de les estropier. Mais Kioursni filait comme le vent et mit les bearnappeurs à l’abri des dangereux projectiles.

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