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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XIV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG
DESCEND TOUTE L’ADMIRABLE
VALLÉE DU GANGE
SANS MÊME SONGER Á LA VOIR

Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait encore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de l’intrépide garçon. Son maître lui avait dit : “ Bien ”, ce qui, dans la bouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. A quoi Passepartout avait répondu que tout l’honneur de l’affaire appartenait à son maître. Pour lui, il n’avait eu qu’une idée “ drôle ”, et il riait en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d’une charmante femme, un vieux rajah embaumé !
Quant à la jeune Indienne, elle n’avait pas eu conscience de ce qui s’était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyage, elle reposait sur l’un des cacolets.
Cependant l’éléphant, guidé avec une extrême sûreté par le Parsi, courait rapidement dans la forêt encore obscure. Une heure après avoir quitté la pagode de Pillaji, il se lançait à travers une immense plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours dans une prostration complète. Le guide lui fit boire quelques gorgées d’eau et de brandy, mais cette influence stupéfiante qui l’accablait devait se prolonger quelque temps encore.
Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l’ivresse produite par l’inhalation des vapeurs du chanvre, n’avait aucune inquiétude sur son compte.
Mais si le rétablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dans l’esprit du brigadier général, celui-ci se montrait moins rassuré pour l’avenir. Il n’hésita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda restait dans l’Inde, elle retomberait inévitablement entre les mains de ses bourreaux. Ces énergumènes se tenaient dans toute la péninsule, et certainement, malgré la police anglaise, ils sauraient reprendre leur victime, fût-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et Sir Francis Cromarty citait, à l’appui de ce dire, un fait de même nature qui s’était passé récemment. A son avis, la jeune femme ne serait véritablement en sûreté qu’après avoir quitté l’Inde.
Phileas Fogg répondit qu’il tiendrait compte de ces observations et qu’il aviserait.
Vers dix heures, le guide annonçait la station d’Allahabad. Là reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains franchissent, en moins d’un jour et d’une nuit, la distance qui sépare Allahabad de Calcutta.
Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui ne partait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour Hong-Kong.
La jeune femme fut déposée dans une chambre de la gare. Passepartout fut chargé d’aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe, châle, fourrures, etc., ce qu’il trouverait. Son maître lui ouvrait un crédit illimité.
Passepartout partit aussitôt et courut les rues de la ville. Allahabad, c’est la cité de Dieu, l’une des plus vénérées de l’Inde, en raison de ce qu’elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute la péninsule. On sait d’ailleurs que, suivant les légendes du Ramayana, le Gange prend sa source dans le ciel, d’où, grâce à Brahma, il descend sur la terre.
Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientôt vu la ville, autrefois défendue par un fort magnifique qui est devenu une prison d’État. Plus de commerce, plus d’industrie dans cette cité, jadis industrielle et commerçante. Passepartout, qui cherchait vainement un magasin de nouveautés, comme s’il eût été dans Regent-street à quelques pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juif difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en étoffe écossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutre qu’il n’hésita pas à payer soixante-quinze livres (1 875 F). Puis, tout triomphant, il retourna à la gare.
Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. Cette influence à laquelle les prêtres de Pillaji l’avaient soumise se dissipait peu à peu, et ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.
Lorsque le roi-poète, Uçaf Uddaul, célèbre les charmes de la reine d’Ahméhnagara, il s’exprime ainsi :
“ Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts, encadre les contours harmonieux de ses joues délicates et blanches, brillantes de poli et de fraîcheur. Ses sourcils d’ébène ont la forme et la puissance de l’arc de Kama, dieu d’amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la pupille noire de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs sacrés de l’Himalaya les reflets les plus purs de la lumière céleste. Fines, égales et blanches, ses dents resplendissent entre ses lèvres souriantes, comme des gouttes de rosée dans le sein mi-clos d’une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux courbes symétriques, ses mains vermeilles, ses petits pieds bombés et tendres comme les bourgeons du lotus, brillent de l’éclat des plus belles perles de Ceylan, des plus beaux diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu’une main suffit à enserrer, rehausse l’élégante cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste où la jeunesse en fleur étale ses plus parfaits trésors, et, sous les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir été modelée en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l’éternel statuaire. ”
Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs. Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme dans toute l’acception européenne du mot. Elle parlait l’anglais avec une grande pureté, et le guide n’avait point exagéré en affirmant que cette jeune Parsie avait été transformée par l’éducation.
Cependant le train allait quitter la station d’Allahabad. Le Parsi attendait. Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenu, sans le dépasser d’un farthing. Ceci étonna un peu Passepartout, qui savait tout ce que son maître devait au dévouement du guide. Le Parsi avait, en effet, risqué volontairement sa vie dans l’affaire de Pillaji, et si, plus tard, les Indous l’apprenaient, il échapperait difficilement à leur vengeance.
Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d’un éléphant acheté si cher ?
Mais Phileas Fogg avait déjà pris une résolution à cet égard.
“ Parsi, dit-il au guide, tu as été serviable et dévoué. J’ai payé ton service, mais non ton dévouement. Veux-tu cet éléphant ? Il est à toi ”
Les yeux du guide brillèrent.
“ C’est une fortune que Votre Honneur me donne ! s’écria-t-il.
– Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et c’est moi qui serai encore ton débiteur.
– A la bonne heure ! s’écria Passepartout. Prends, ami ! Kiouni est un brave et courageux animal ! ”
Et, allant à la bête, il lui présenta quelques morceaux de sucre, disant :
“ Tiens, Kiouni, tiens, tiens ! ”
L’éléphant fit entendre quelques grognement de satisfaction. Puis, prenant Passepartout par la ceinture et l’enroulant de sa trompe, il l’enleva jusqu’à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement effrayé, fit une bonne caresse à l’animal, qui le replaça doucement à terre, et, à la poignée de trompe de l’honnête Kiouni, répondit une vigoureuse poignée de main de l’honnête garçon.
Quelques instants après, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout, installés dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénarès.
Quatre-vingts milles au plus séparent cette ville d’Allahabad, et ils furent franchis en deux heures.
Pendant ce trajet, la jeune femme revint complètement à elle ; les vapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent.
Quel fut son étonnement de se trouver sur le railway, dans ce compartiment, recouverte de vêtements européens, au milieu de voyageurs qui lui étaient absolument inconnus !
Tout d’abord, ses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et la ranimèrent avec quelques gouttes de liqueur ; puis le brigadier général lui raconta son histoire. Il insista sur le dévouement de Phileas Fogg, qui n’avait pas hésité à jouer sa vie pour la sauver, et sur le dénouement de l’aventure, dû à l’audacieuse imagination de Passepartout.
Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout honteux, répétait que “ ça n’en valait pas la peine ”!
Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lèvres, furent les interprètes de sa reconnaissance. Puis, sa pensée la reportant aux scènes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne où tant de dangers l’attendaient encore, elle fut prise d’un frisson de terreur.
Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l’esprit de Mrs. Aouda, et, pour la rassurer, il lui offrit, très froidement d’ailleurs, de la conduire à Hong-Kong, où elle demeurerait jusqu’à ce que cette affaire fût assoupie.
Mrs. Aouda accepta l’offre avec reconnaissance. Précisément, à Hong-Kong, résidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l’un des principaux négociants de cette ville, qui est absolument anglaise, tout en occupant un point de la côte chinoise.
A midi et demi, le train s’arrêtait à la station de Bénarès. Les légendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l’emplacement de l’ancienne Casi, qui était autrefois suspendue dans l’espace, entre le zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette époque plus réaliste, Bénarès, Athènes de l’Inde au dire des orientalistes, reposait tout prosaïquement sur le sol, et Passepartout put un instant entrevoir ses maisons de briques, ses huttes en clayonnage, qui lui donnaient un aspect absolument désolé, sans aucune couleur locale.
C’était là que devait s’arrêter Sir Francis Cromarty. Les troupes qu’il rejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le brigadier général fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le succès possible, et exprimant le vœu qu’il recommençât ce voyage d’une façon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa légèrement les doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n’oublierait ce qu’elle devait à Sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il fut honoré d’une vraie poignée de main de la part du brigadier général. Tout ému, il se demanda où et quand il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis on se sépara.
A partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée du Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez clair, apparaissait le paysage varié du Béhar, puis des montagnes couvertes de verdure, les champs d’orge, de maïs et de froment, des rios et des étangs peuplés d’alligators verdâtres, des villages bien entretenus, des forêts encore verdoyantes. Quelques éléphants, des zébus à grosse bosse venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré, et aussi, malgré la saison avancée et la température déjà froide, des bandes d’Indous des deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. Ces fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont sectateurs fervents de la religion brahmanique, qui s’incarne en ces trois personnes : Whisnou, la divinité solaire, Shiva, la personnification divine des forces naturelles, et Brahma, le maître suprême des prêtres et des législateurs. Mais de quel œil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils considérer cette Inde, maintenant “ britannisée ”, lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et troublait les eaux consacrées du Gange, effarouchant les mouettes qui volaient à sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et les dévots étendus au long de ses rives !
Tout ce panorama défila comme un éclair, et souvent un nuage de vapeur blanche en cacha les détails. A peine les voyageurs purent-ils entrevoir le fort de Chunar, à vingt milles au sud-est de Bénarès, ancienne forteresse des rajahs du Béhar, Ghazepour et ses importantes fabriques d’eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s’élève sur la rive gauche du Gange, la ville fortifiée de Buxar, Patna, grande cité industrielle et commerçante, où se tient le principal marché d’opium de l’Inde, Monghir, ville plus qu’européenne, anglaise comme Manchester ou Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, ses fabriques de taillanderie et d’armes blanches, et dont les hautes cheminées encrassaient d’une fumée noire le ciel de Brahma, – un véritable coup de poing dans le pays du rêve !

Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours, des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à toute vitesse, et on n’aperçut plus rien des merveilles du Bengale, ni Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor, ce point français du territoire indien sur lequel Passepartout eût été fier de voir flotter le drapeau de sa patrie !
Enfin, à sept heures du matin, Calcutta était atteint. Le paquebot, en partance pour Hong-Kong, ne levait l’ancre qu’à midi. Phileas Fogg avait donc cinq heures devant lui.

D’après son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale des Indes le 25 octobre, vingt-trois jours après avoir quitté Londres, et il y arrivait au jour fixé. Il n’avait donc ni retard ni avance. Malheureusement, les deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombay avaient été perdus, on sait comment, dans cette traversée de la péninsule indienne, – mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les regrettait pas.

Chapitre XIV

DANS LEQUEL TIOMIEZ LUPP
NE REMARQUE RIEN
DU MERVEILLEUX BASSIN DU FLODVI
QU’IL PARCOURT

Le bearnapping avait été un triomphe ! Patte d’Ours en plissait de joie sa large truffe frémissante. Ours Kaassis GrosGrizzly lui avait tapé sur l’épaule et Myb. Lupp, marque tout à fait exubérante d’admiration, lui avait touché l’oreille. Patte d’Ours grognait, modeste, qu’il n’aurait rien entrepris si son ours-maître n’avait d’abord décidé de porter secours à l’oursonne. Il s’était pour sa part contenté de donner la comédie à ces maroufles, et il se dandinait gaiement, à la pensée que ces ballots l’avaient pris, lui le grisolleur forain, l’ours-cycliste, le gymnosophiste, l’oursfesseur d’agrès, pour leur hospodar empaillé, l’époux d’une si belle oursonne !
Solidement mainenue par Patte d’Ours, et douillettement emmitouflée dans les réchauffe-fourrures de ses sauveurs, la jolie Rousse’Terrienne n’était pas revenue à elle.
Encouragé par les longs sifflements de Ma’Ours l’oliphant continuait de galoper sous les sombres frondaisons. A deux Courses d’Ours de Peladed’Ourse il déboucha dans une plane plaine plate où il put enfin se reposer un peu. L’oursonne demeurait inconsciente, les yeux révulsés, le souffle court. Le gars-ours éclaireur introduisit entre ses dents quelques grains écrasés de staphisaigre âpre et amer, mais en vain.
Ours Kaassis GrosGrizzly avait tâté des paradis artificiels dans son oursonâge et assura que sa santé n’était pas en danger.
Il redoutait en revanche ce qui pourrait lui arriver à présent. Il connaissait bien d’autres cas semblables et certifia que Sheb. Aourseda n’échapperait jamais aux griffes de ses persécuteurs tant qu’elle demeurerait dans son pays. De tels fanatiques avaient des complices partout dans le trigone, et sans aucun doute, en dépit des efforts des représentants de sa Très Grincheuse Ursidée, ils la retrouveraient, même au cœur d’une grande cité comme Nèguez, Cuncéã, ou Kel­kud’Ourse : la jeune oursonne ne pourrait rester en vie qu’en fuyant la Rousse’Terre !
Tiomiez Lupp l’écouta en silence.

En milieu de matinée ils arrivèrent à la caverne ferrée d’Emméjecêg où ils retrouvèrent les rails et un convoi de troncs inclinés qui les conduirait en deux oursaines d’heures à Kelkud’Ourse.

Ainsi Tiomiez Lupp ne manquerait pas le navire du 20 d’Haha à destination de King-Kong-Bear.
Patte d’Ours transporta la jeune oursonne dans la caverne étape puis partit marchander les différents colifichets, réchauffe-fourrures et ceintures qui lui seraient nécessaires. Tiomiez Lupp lui avait recommandé de ne pas barguigner à puiser dans la bourse.
Il trotta donc dans Emméjecêg, berceau de la Grandissime-Ourse, ville d’autant plus révérée en Rousse’Terre qu’elle se love entre les cours d’eau les plus tabous de tous, le Flodvi et la Kynré. Là se baignent les croyants, mystiques et fétichistes accourus de tout le trigone, mais également les athées, agnostiques ou impies qui estiment, ce faisant, qu’ils n’y ont rien à perdre. La tradition fait naître le Flodvi dans la pensée même de la Grande-Ourse et, par le truchement de Brakmard’Ours, il ruisselle sur la tête de tous.
Patte d’Ours parcourut la bourgade protégée aux Temps des Ours Anciens par une redoutable caverne fortifiée, transformée depuis en gigantesque cage destinée aux nombreux captifs de sa Très Grincheuse Ursidée. Truffe au vent, il espérait trouver une caverne aux colifichets mais, autrefois manufacturière et boutiquière, cette cité semblait à présent moribonde. Il marcha longuement et ce n’est que chez un ourserrant, barbon retors se livrant au regrat, qu’il dénicha pour la coquette somme de deux cent treize Ours d’or, quatorze Pénis, dix-sept Canines et quatre cents Oursings ce qu’il cherchait : deux réchauffe-fourrures, une écharpe effrangée, de mignons protège-coussinets de liège et une superbe ceinture en cuir grenu de lézard vert. Fort content de lui il rejoignit alors la caverne étape.
L’hibernation artificielle de Sheb. Aourseda se faisait plus légère. Les effets néfastes des drogues s’apetissaient et son regard semblait moins vitreux.
Quand Ydel Yggÿm, légende vivante des Grandes-Ourses rhapsodes, grisolle les grâces d’Enirépèse, elle glottore en rythme :
“ Qui ne l’a vue est aveugle, qui l’a vue est ébloui. Son abondante fourrure coule majestueusement sur ses flancs épanouis, lustrés de suint. Ses arcades noires sont celles de Kamaourstra, Grande-Ourse de l’âme ourse et, sous ses lourdes paupières mordorées, dans sa prunelle ténébreuse, passent comme sur les marais poissonneux du Jonémæ les irisations mouvantes de la lumière solaire. Forts, pointus et jaunes, ses crocs saillent sous ses babines lippues comme des larmes de miel dans les flancs éventrés d’une ruche sauvage. Ses rondes oreilles poilues, ses pattes dodues, ses longues griffes acérées et dures comme les dents du tigre, son ample et grasse taille que deux pattes ne suffiraient à étreindre, ses larges tétines roses, ses lombes charnues paraissent avoir été pétries de la patte même du génial Arp’Ours, le divin sculpteur. ”
Foin de grognements amphigouriques : Sheb. Aourseda se révélait délicieuse !
Le convoi des troncs inclinés s’apprêtait à se mettre en route. Ma’Ours patientait. Myb. Lupp lui pesa son dû, à la Canine près, sans rajouter un seul Oursing. Patte d’Ours s’en formalisa quelque peu : Ma’Ours, sans barguigner, s’était précipité au devant d’énormes périls lors de l’attaque de Peladed’Ourse ! Qu’un cafard, dans un ours ou dans dix ans, le dénonce aux mystagogues et il serait bientôt agriffé et sauvagement écartelé.

Patte d’Ours songeait également à Kioursni. Comment récupérer partie de la somme qu’avait coûté la grosse bête ?

Tiomiez Lupp n’était pas embarrassé par cette question.

“ Ma’Ours, grommela-t-il, je viens de régler son dû à l’excellent gars-ours éclaireur que tu es. Restent ma dette au héros et ma reconnaissance. Cet oliphant t’agréerait-il ? ”
La truffe de Ma’Ours frémit.
“ Votre Grande-Ourse fait de moi un ours riche ! glapit-il.
– Mon oursami, grommela Myb. Lupp, nous resterons toujours tes obligés.
– Que la Grande-Ourse me grippe ! glapit Patte d’Ours. Kioursni, cette solide et si gentille bestiole, ne saurait tomber entre de meilleures pattes ! ”
Là-dessus, courant vers l’oliphant, il lui tendit des grenouillettes fraîches lui grognant à l’oreille :
“ Mange, ma grosse, mange, et profite ! ”
L’oliphant émit de graves et doux grondements et souleva Patte d’Ours au niveau de ses petits yeux. Patte d’Ours, glatissant de joie, embrassa la grosse tête et sans heurt retrouva le sol. Emu, il étreignit alors la proboscide de son vaillant compagnon, lui rendant son adieu.

Un peu plus tard, Tiomiez Lupp, Ours Kaassis GrosGrizzly et Patte d’Ours – abrités sous un clayonnage d’osier et de bambou et assis autour d’une litière moelleuse où reposait Sheb. Aourseda – roulaient vers Ciresiz, cité distante de treize Courses d’Ours seulement.
L’oursonne reprenait lentement ses esprits.
Elle fut fort ébahie de se voir sur le wheels-trunk, parée de colifichets oursopéens et entourée de trois pérégrins dont elle n’avait jamais encore reniflé l’odeur !
Ceux-ci se montrèrent plein de prévenance, lui offrant des graines grillées et un verre de grappa. Après quoi le cinquantenier lui grognonna toute l’aventure. Il mit en avant l’abnégation de Tiomiez Lupp, qui avait tout risqué pour la tirer des griffes de ses ravisseurs, et attribua la réussite de l’expédition à la joyeuse fantaisie de Patte d’Ours.

Myb. Lupp se taisait. Patte d’Ours, ravi et confus, grognait modestement que “ ce n’était qu’une farce qui avait bien tourné. ”

Sheb. Aourseda ne pouvant émettre deux sons articulés, renifla ses libérateurs à profusion : sa gratitude se lisait dans la gracieuse palpitation de ses narines. Mais, soudain, elle se remémora le bûcher, et contemplant ce territoire rousse’terrien si hostile qui défilait sous ses yeux, un grand spasme d’effroi lui grippa la peau du dos.
Tiomiez Lupp remarqua sa peur. D’un ton détaché et sans même la regarder il lui proposa de l’escorter jusqu’à King-Kong-Bear, bourgade toute dévouée à sa Très Grincheuse Ursidée, bien que située sur la côte panda’landaise : elle pourrait y trouver refuge.
Sheb. Aourseda en fut profondément émue. Cette solution lui agréait d’autant plus qu’un représentant de sa lignée maternelle exerçait à King-Kong-Bear son métier de boutiquier.
Le soleil était au plus haut lorsqu’on fit halte à Ciresiz qui a détrôné l’antique Dézo, cité mythologique posée dans l’azur sur un nuage tel le sépulcre sacré de l’Ours Oracle. De nos ours Ciresiz, cette ancienne perle du trigone, s’agriffe hélas tout bonnement à la terre, et Patte d’Ours, l’ayant reniflé d’une rapide narine, s’ébaudit de son apparence grisouille et triste et de son absence totale de pittoresque.
Ours Kaassis n’allait pas plus loin : son escadron bivouaquait à dix mille Pieds d’ours dans le septentrion. Le cinquantenier renifla respectueusement Tiomiez Lupp, appelant sur lui tout le miel du ciel et avouant que cet original périple, contrairement à ses prédictions, s’était avéré œuvre utile. Myb. Lupp lui effleura les griffes. Sheb. Aourseda fit des adieux autrement démonstratifs : elle serait toujours reconnaissante au vieux grognard ! Patte d’Ours, lui, fut gratifié d’une grosse bourrade donnée des deux pattes. Touché et trop troublé, il ne sut exprimer à Ours Kaassis combien il eût aimé le garder à odeur de narine. Et les pérégrins prirent des chemins divergents.
A l’est de Ciresiz les rails longeaient le cours du Flodvi. Entre les interstices des branchages tissés de longues feuilles, l’horizon étant dégagé, les pérégrins admiraient le spectacle changeant du Cijès, les cultures de tigridies, d’onagrariées et de linaigrettes, les ruisseaux et les marais hantés de gavials aux longues mâchoires, les gros bourgs pimpants, les futaies émeraude et sinople. Des oliphants et de grands bovidés faméliques malgré leur gibbosité graisseuse se désaltéraient et s’immergeaient dans le lit de la mère de tous les flots. Bien que l’on soit déjà en Haha et que le thermomètre ait beaucoup descendu, des hordes de Rousse’Terriens mâles et femelles pratiquaient en dévots convaincus leur débarbouillage rituel. Ces oursouailles sont d’ardents défenseurs des superstitions brakmard’oursiques et croient curieusement en un dieu trinitaire :
Which’Ours, force héliomarine, She’Ourse, Grande-Ourse des cataclysmes, et Brakmard’Ours, ours-maître des mystagogues et des thaumaturges. Mais comment ce céleste trio pouvait-il encore regarder sa terre, à présent soumise à l’Infidèle, et son fleuve profané par des vapeurs hurlant qui dérangeaient les graillantes corneilles, les grèges huppées, les lentes tardigrades plusieurs fois centenaires, les grues sacrées accompagnées de leurs gruons, les tout petits gros-becs sautillants, les groles et les vautours griffons – tous deux charognards – et jusqu’aux ours bigots assoupis sur ses plages !
Ce spectacle disparut rapidement. Les pérégrins eurent une vision fugitive de la caverne fortifiée de Djyrès, à trois Courses d’Ours et sept mille cinq cent soixante et un Pieds d’Ours de Ciresiz, ancestrale citadelle des hospodars du Cijès. Ils devinèrent Pjefituys aux mémorables distilleries de grenadille et entrevirent le mausolée de Musg Dusremmoz, érigé sur la grève senestre du Flodvi. Ils aperçurent un instant la terrible caverne de Cyhès derrière ses remparts. Ils reniflèrent Tèvré, bourgade manufacturière et boutiquière, premier bazar au pavot de la région. Ils humèrent les effluves de Nurpios, fondée par sa Très Grincheuse Ursidée, que ses forges, ses grosseries et ses maréchaleries avaient rendue fameuse bien qu’elles aient à jamais – épouvantable incongruité dans ce nirvana ! – obnubilé les nues par les grasses exhalaisons de leurs hauts-fourneaux
Et ce fut à nouveau l’obscurité. Le convoi des troncs inclinés filait toujours, provoquant les glapissements apeurés des hommes qui se terraient à son passage. Les pérégrins dormaient : Pumdurgi la magnifique, Puys l’écroulée, Moucha’Bear l’antique, Cysgbear, Hugly-Bear la moderne, ainsi que Djergisrepus, minuscule terre Frog’Landaise où Patte d’Ours aurait pu avoir la joie de renifler des compatriotes, leur échappèrent complètement !
Le soleil commençait d’illuminer la ville quand le convoi s’arrêta à Kelkud’Ourse. Le hauturier à destination de King-Kong-Bear ne quitterait le quai que lorsque l’astre serait au plus haut de sa course. Tiomiez Lupp disposait par conséquent de sa matinée.
Embarqué à Long’Ours le mercredi 25 Absolu, il avait prévu d’entrer le 20 d’Haha dans la grande métropole rousse’terrienne. Or on était bien le 20 : le fléau s’équilibrait parfaitement. Bien sûr, le temps gagné entre Long’Ours et Cuncéã n’existait plus, grignoté durant le parcours du dangereux trigone. Qui pourrait cependant grognotter avec certitude que Tiomiez Lupp le déplorait ?

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