Chapitre XV
OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES
SALLÈGE ENCORE DE QUELQUES
MILLIERS DE LIVRES
Le
train sétait arrêté en gare. Passepartout descendit le premier du wagon, et fut
suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettre pied sur le quai. Phileas Fogg
comptait se rendre directement au paquebot de Hong-Kong, afin dy installer
confortablement Mrs. Aouda, quil ne voulait pas quitter, tant quelle serait en
ce pays si dangereux pour elle.
Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman sapprocha de lui et
dit :
Monsieur Phileas Fogg ?
Cest moi.
Cet homme est votre domestique ? ajouta le policeman en désignant Passepartout.
Oui.
Veuillez me suivre tous les deux.
Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprise quelconque. Cet
agent était un représentant de la loi, et, pour tout Anglais, la loi est sacrée.
Passepartout, avec ses habitudes françaises, voulut raisonner, mais le policeman le
toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe dobéir.
Cette jeune dame peut nous accompagner ? demanda Mr. Fogg.
Elle le peut , répondit le policeman.
Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un palki-ghari, sorte de
voiture à quatre roues et à quatre places, attelée de deux chevaux. On partit. Personne
ne parla pendant le trajet, qui dura vingt minutes environ.
La voiture traversa dabord la ville noire , aux rues étroites,
bordées de cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale et
déguenillée ; puis elle passa à travers la ville européenne, égayée de maisons de
briques, ombragée de cocotiers, hérissée de mâtures, que parcouraient déjà, malgré
lheure matinale, des cavaliers élégants et de magnifiques attelages.
Le palki-ghari sarrêta devant une habitation dapparence simple, mais qui ne
devait pas être affectée aux usages domestiques. Le policeman fit descendre ses
prisonniers on pouvait vraiment leur donner ce nom , et il les conduisit dans
une chambre aux fenêtres grillées, en leur disant :
Cest à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge Obadiah.
Puis il se retira et ferma la porte.
Allons ! nous sommes pris ! sécria Passepartout, en se
laissant aller sur une chaise.
Mrs. Aouda, sadressant aussitôt à Mr. Fogg, lui dit dune voix dont elle
cherchait en vain à déguiser lémotion :
Monsieur, il faut mabandonner ! Cest pour moi que vous êtes
poursuivi ! Cest pour mavoir sauvée !
Phileas Fogg se contenta de répondre que cela nétait pas possible. Poursuivi pour
cette affaire du sutty ! Inadmissible ! Comment les plaignants oseraient-ils se
présenter ? Il y avait méprise. Mr. Fogg ajouta que, dans tous les cas, il
nabandonnerait pas la jeune femme, et quil la conduirait à Hong-Kong.
Mais le bateau part à midi ! fit observer Passepartout.
Avant midi nous serons à bord , répondit simplement limpassible
gentleman.
Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put sempêcher de se dire à
lui-même :
Parbleu ! cela est certain ! avant midi nous serons à bord !
Mais il nétait pas rassuré du tout.
A huit heures et demie, la porte de la chambre souvrit. Le policeman reparut, et il
introduisit les prisonniers dans la salle voisine. Cétait une salle
daudience, et un public assez nombreux, composé dEuropéens et
dindigènes, en occupait déjà le prétoire.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout sassirent sur un banc en face des sièges
réservés au magistrat et au greffier.
Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, suivi du greffier. Cétait
un gros homme tout rond. Il décrocha une perruque pendue à un clou et sen coiffa
lestement.
La première cause , dit-il.
Mais, portant la main à sa tête :
Hé ! ce nest pas ma perruque !
En effet, monsieur Obadiah, cest la mienne, répondit le greffier.
Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous quun juge puisse rendre une
bonne sentence avec la perruque dun greffier !
Léchange des perruques fut fait. Pendant ces préliminaires, Passepartout bouillait
dimpatience, car laiguille lui paraissait marcher terriblement vite sur le
cadran de la grosse horloge du prétoire.
La première cause, reprit alors le juge Obadiah.
Phileas Fogg ? dit le greffier Oysterpuf.
Me voici, répondit Mr. Fogg.
Passepartout ?
Présent ! répondit Passepartout.
Bien ! dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que lon vous
guette à tous les trains de Bombay.
Mais de quoi nous accuse-t-on ? sécria Passepartout, impatienté.
Vous allez le savoir, répondit le juge.
Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et jai droit ...
Vous a-t-on manqué dégards ? demanda Mr. Obadiah.
Aucunement.
Bien ! faites entrer les plaignants.
Sur lordre du juge, une porte souvrit, et trois prêtres indous furent
introduits par un huissier.
Cest bien cela ! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui voulaient
brûler notre jeune dame !
Les prêtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à haute voix une
plainte en sacrilège, formulée contre le sieur Phileas Fogg et son domestique, accusés
davoir violé un lieu consacré par la religion brahmanique.
Vous avez entendu ? demanda le juge à Phileas Fogg.
Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et javoue.
Ah ! vous avouez ? ...
Javoue et jattends que ces trois prêtres avouent à leur tour ce
quils voulaient faire à la pagode de Pillaji.
Les prêtres se regardèrent. Ils semblaient ne rien comprendre aux paroles de
laccusé.
Sans doute ! sécria impétueusement Passepartout, à cette pagode de
Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime !
Nouvelle stupéfaction des prêtres, et profond étonnement du juge Obadiah.
Quelle victime ? demanda-t-il. Brûler qui ! En pleine ville de Bombay ?
Bombay ? sécria Passepartout.
Sans doute. Il ne sagit pas de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de
Malebar-Hill, à Bombay.
Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur, ajouta le
greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.
Mes souliers ! sécria Passepartout, qui, surpris au dernier
chef, ne put retenir cette involontaire exclamation.
On devine la confusion qui sétait opérée dans lesprit du maître et du
domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils lavaient oublié, et
cétait celui-là même qui les amenait devant le magistrat de Calcutta.
En effet, lagent Fix avait compris tout le parti quil pouvait tirer de cette
malencontreuse affaire. Retardant son départ de douze heures, il sétait fait le
conseil des prêtres de Malebar-Hill ; il leur avait promis des dommages-intérêts
considérables, sachant bien que le gouvernement anglais se montrait très sévère pour
ce genre de délit ; puis, par le train suivant, il les avait lancés sur les traces du
sacrilège. Mais, par suite du temps employé à la délivrance de la jeune veuve, Fix et
les Indous arrivèrent à Calcutta avant Phileas Fogg et son domestique, que les
magistrats, prévenus par dépêche, devaient arrêter à leur descente du train. Que
lon juge du désappointement de Fix, quand il apprit que Phileas Fogg nétait
point encore arrivé dans la capitale de lInde. Il dut croire que son voleur,
sarrêtant à une des stations du Peninsular-railway, sétait réfugié dans
les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortelles
inquiétudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut donc sa joie quand, ce matin même, il
le vit descendre du wagon, en compagnie, il est vrai, dune jeune femme dont il ne
pouvait sexpliquer la présence. Aussitôt il lança sur lui un policeman, et voilà
comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant
le juge Obadiah.
Et si Passepartout eût été moins préoccupé de son affaire, il aurait aperçu, dans un
coin du prétoire, le détective, qui suivait le débat avec un intérêt facile à
comprendre, car à Calcutta, comme à Bombay, comme à Suez, le mandat
darrestation lui manquait encore !
Cependant le juge Obadiah avait pris acte de laveu échappé à Passepartout, qui
aurait donné tout ce quil possédait pour reprendre ses imprudentes paroles.
Les faits sont avoués ? dit le juge.
Avoués, répondit froidement Mr. Fogg.
Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protéger également et
rigoureusement toutes les religions des populations de lInde, le délit étant
avoué par le sieur Passepartout, convaincu davoir violé dun pied sacrilège
le pavé de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne
ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7 500
F).
Trois cents livres ? sécria Passepartout, qui nétait véritablement
sensible quà lamende.
Silence ! fit lhuissier dune voix glapissante.
Et, ajouta le juge Obadiah, attendu quil nest pas matériellement
prouvé quil ny ait pas connivence entre le domestique et le maître,
quen tout cas celui-ci doit être tenu responsable des gestes dun serviteur à
ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison et cent
cinquante livres damende. Greffier, appelez une autre cause !
Fix, dans son coin, éprouvait une indicible satisfaction. Phileas Fogg retenu huit jours
à Calcutta, cétait plus quil nen fallait pour donner au mandat le
temps de lui arriver.
Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître. Un pari de vingt
mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai badaud, il était entré dans cette
maudite pagode !
Phileas Fogg, aussi maître de lui que si cette condamnation ne leût pas concerné,
navait pas même froncé le sourcil. Mais au moment où le greffier appelait une
autre cause, il se leva et dit :
Joffre caution.
Cest votre droit , répondit le juge.
Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il entendit le juge,
attendu la qualité détrangers de Phileas Fogg et de son domestique ,
fixer la caution pour chacun deux à la somme énorme de mille livres (25 000 F).
Cétait deux mille livres quil en coûterait à Mr. Fogg, sil ne
purgeait pas sa condamnation.
Je paie , dit ce gentleman.
Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes quil déposa
sur le bureau du greffier.
Cette somme vous sera restituée à votre sortie de prison, dit le juge. En
attendant, vous êtes libres sous caution.
Venez, dit Phileas Fogg à son domestique.
Mais, au moins, quils rendent les souliers ! sécria
Passepartout avec un mouvement de rage.
On lui rendit ses souliers.
En voilà qui coûtent cher ! murmura-t-il. Plus de mille livres chacun !
Sans compter quils me gênent !
Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert son bras à la jeune
femme. Fix espérait encore que son voleur ne se déciderait jamais à abandonner cette
somme de deux mille livres et quil ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc
sur les traces de Fogg.
Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et lui montèrent
aussitôt. Fix courut derrière la voiture, qui sarrêta bientôt sur lun des
quais de la ville.
A un demi-mille en rade, le Rangoon était mouillé, son pavillon de partance hissé en
tête de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en avance dune heure. Fix le
vit descendre de voiture et sembarquer dans un canot avec Mrs. Aouda et son
domestique. Le détective frappa la terre du pied.
Le gueux ! sécria-t-il, il part ! Deux mille livres
sacrifiées ! Prodigue comme un voleur ! Ah ! je le filerai jusquau
bout du monde sil le faut ; mais du train dont il va, tout largent du vol y
aura passé!
Linspecteur de police était fondé à faire cette réflexion. En effet, depuis
quil avait quitté Londres, tant en frais de voyage quen primes, en achat
déléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait déjà semé plus de cinq
mille livres (125 000 F) sur sa route, et le tant pour cent de la somme recouvrée,
attribué aux détectives, allait diminuant toujours.
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Chapitre XV
OÙ LON EST À NOUVEAU
SOULAGÉ
DE MOULT OURS DOR
Dès
que le convoi des troncs inclinés fit halte en caverne ferrée, nos pérégrins la
jeune oursonne soutenue par Myb. Lupp sautèrent du refuge. Ayant décidé de
veiller personnellement au bien-être de Sheb. Aourseda et de la protéger tout le temps
quils resteraient sur ces terres périlleuses, Myb. Lupp tenait à rejoindre sans
tarder le bateau pour King-Kong-Bear.
Comme ils avançaient, un gars-ours pandore se précipita, les renifla et grognonna :
Oursard Lupp ?
Lui-même.
Et lui ?
Mon gars-ours domestique.
Je vous emmène, lun et lautre.
Myb. Lupp ne montra aucun étonnement. Le gars-ours pandore portait un arrêt de sa Très
Grincheuse Ursidée quen ours bien léché il considérait comme tabou. Patte
dOurs, dune race plus frondeuse, commença de grognasser, mais le gars-ours
pandore ayant grippé sa trique, Tiomiez Lupp le pria dobtempérer et ajouta,
désignant leur compagne :
Sheb. Aourseda ne nous quitte pas.
Rien ne linterdit , concéda le gars-ours pandore.
Il les fit grimper sur un tronc à roues pouvant porter sept ours, tiré par trois hongres
gris qui sélancèrent aussitôt.
On gagna le faubourg ténébreux dont les ruelles sinueuses
sétranglaient entre des taudis fourmillants dun petit peuple crasseux à la
fourrure mitée. On roula ensuite dans le faubourg oursopéen tout pimpant avec ses
cavernes blanchies de frais, et planté de palmiers-dattiers tous inclinés au
septentrion. Dans lours naissant chevauchaient de fringants gentillours et
caracolaient de chatoyants équipages.
On fit halte devant une modeste caverne, marquée cependant de la griffe de sa Très
Grincheuse Ursidée. Le gars-ours pandore poussa les détenus
ne létaient-ils pas pour longtemps ? à lintérieur
dune sombre tanière.
Patientez une heure, et vous serez exhibés dans larène du margrave
Oursbadiane , grogna-t-il.
Et il les laissa, bloquant lunique issue dun tronc dépineux incliné en
son travers.
Voilà ! Cest la fin ! glapit Patte dOurs,
tapant violemment du pied sur une pierre, ce qui lui fit fort mal.
Sheb. Aourseda agriffant les pattes de Myb. Lupp guiora, éperdue :
Monours, fuyez ! Ne luttez pas contre mon destin ! Ils ne veulent
que moi ! Ils vous tueront de chercher à maider !
Tiomiez Lupp lui grommela gentiment de cesser avec ces sottises. Accusé davoir
empêché ce que sa Très Grincheuse Ursidée interdit ! Cela navait aucun
sens ! Ces bandits auraient le front de comparaître devant sa griffe sévère et ses
dents cruelles ? Ne déraisonnons pas. Myb. Lupp précisa en outre quil avait
projeté de lescorter à King-Kong-Bear et quil nétait pas ours à
renoncer en chemin.
Lembarquement est dans quatre heures ! gémit Patte dOurs,
abattu.
Cest trois de trop , grommela si catégoriquement le calme
gentillours que Patte dOurs se tranquillisa.
Par lOurse-Bleue ! Cest évident ! Au zénith nous
grimperons sur ce pont ! grogna-t-il avant dajouter un timide :
Peut-être.
Bientôt le gars-ours pandore revint et les poussa sur la piste attenante, grande arène
de justice. Oursopéens et RousseTerriens mêlés avaient investi les gradins.
Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Patte dOurs prirent place sur un rocher plat, en
contre-bas des mégalithes sculptés ornés des trigrammes officiels où allaient
présider le margrave Oursbadiane et son scribe.
Le margrave arriva vieil ours gras, épais mais point bouffi, charnu, pansu, dodu,
fessu : une boule, en quelque sorte houspillant le scribe. Ayant attrapé une
fausse truffe accrochée derrière lui il sen affubla dignement.
Premier round , nasonna-t-il avant dajouter :
Quarrive-t-il ! Mon postiche me serre !
Certes, margrave ! Vous avez affublé le mien, pouffa le scribe.
Echangeons, scribe OursPufpuf. Que penserait-on dun margrave qui
verdicterait sous légide dune truffe rouge !
On permuta les postiches. Patte dOurs crevait de rage en entendant lénorme
chronographe mural de larène égrener les secondes.
Premier round, glapit cette fois le margrave.
Tiomiez Lupp, annonça le scribe OursPufpuf consultant son grimoire.
Oui, grommela Myb. Lupp.
Patte dOurs.
Je suis là ! Et ...
Suffit ! coupa le margrave. Vous nous avez fait perdre assez de temps comme
ça à vous espérer vainement à la descente de tous les convois qui entrent en ville.
Est-ce donc un crime demprunter ces convois ? sexaspéra Patte
dOurs.
Silence !
Monours, grommela Myb. Lupp, en tant que sujet de sa Très Grincheuse Ursidée ...
Auriez-vous été bastonné ou rançonné ? railla Myb. Oursbadiane.
Non, bien évidemment.
Tout est donc en règle ! Scribe, délivrez les pleureurs.
Aussitôt une petite cage fut apportée et trois mystagogues ébouriffés en sortirent,
hébétés et craintifs.
Je le savais ! gronda Patte dOurs du plus profond de sa gorge,
voilà les boutefeux roustilleurs.
Les mystagogues tremblaient sous le regard du margrave car il ne vaut guère mieux,
en ces arènes, être pleureur que coupable et le scribe ânonna à toute vitesse
une incompréhensible accusation dirrespect, doutrage et dhérésie
grognottée à lencontre de loursard Tiomiez Lupp et de son gars-ours
domestique.
Agréez-vous ? bailla le juge.
Certes, margrave, jagrée, grommela Myb. Lupp.
Bravo ! Il agrée. Eh bien scribe, ne trouvez-vous pas cette affaire rondement
menée ?
Jagrée, reprit Myb. Lupp, mais demandez donc à ces mystagogues pourquoi ils
se trouvaient à la caverne de PeladedOurse dans la nuit du 18 au 19 du mois
dHaha.
Les mystagogues tremblaient toujours. Terrifiés ou abrutis, ils navaient pas
entendu.
Parfaitement ! gronda Patte dOurs, et je grognerai même
plus : pourquoi se trouvaient-ils dans cette caverne de PeladedOurse, ces
incendiaires pyromanes, prêts à roustiller leur proie ?
Les mystagogues ne pipaient toujours pas mais Myb. Oursbadiane sursauta.
Que grisollez-vous là ? Une proie ? Et pourquoi la
roustiller ? A Cuncéã !
Comment cela, à Cuncéã ? sétonna Patte dOurs.
Suffit ! Qui vous grogne de la caverne taboue de PeladedOurse ?
Cest de celle de Malabear-Jõmm, à Cuncéã, dont il est
question !
Alors, jetant les objets du délit sur le sable de larène, le scribe grogna à son
tour :
Les pleureurs ont rapporté les protège-coussinets du criminel pour attester
leurs assertions.
Mes protège-coussinets! glapit Patte dOurs, se trahissant ainsi
naïvement.
Quel cafouillage dans les pensées de nos ours ! Ils ne se souvenaient même plus de
la badauderie de Patte dOurs à la caverne taboue de Cuncéã, et à présent cette
affaire ridicule les faisait comparaître devant le margrave de KelkudOurse !
Comment en était-on arrivé là ? Fixidore Fixours, maître chicanier, avait vite su
faire son miel dune telle mésaventure. Resté à Cuncéã, il avait retrouvé les
mystagogues de Malabear-Jõmm. Un gros sac de carottes et la menace de se faire bastonner
sils refusaient les avaient convaincus de porter plainte, et ils étaient tous
partis aux trousses de lhérétique. A cause du bearnapping, Fixours et les
mystagogues atteignirent KelkudOurse les premiers et se mirent à chercher les
pérégrins en ville puis à surveiller chaque convoi, vainement. Inutile de grognotter
combien Fixidore Fixours fut chagriné et contrarié ! Il pensait son coquin envolé,
enfui sur lune des branches du Peninsular-wheels-trunk, évanoui à jamais, et se
blâmait férocement de son impéritie. Aussi imagine-t-on son bonheur au moment où il
laperçut qui plantait griffe en terre, suivi dune mystérieuse oursonne dont
il nessaya même pas de deviner le rôle. Il rameuta quelques gars-ours pandores qui
passaient par là et cest ainsi que nos pérégrins firent connaissance de
larène du margrave Oursbadiane.
Et à présent, muché sur un lointain gradin, il se passionnait dautant plus pour
le procès que le blanc-seing de mise en cage nétait pas encore arrivé. Seule la
colère qui lobnubilait complètement empêcha Patte dOurs de le renifler.
Le margrave Oursbadiane était enchanté davoir obtenu de Patte dOurs
qui sen mordait la langue de dépit une confession aussi spontanée.
Vous plaidez donc coupables ? ronronna-t-il très satisfait.
Coupables, confirma Myb. Lupp sans émotion.
Vu, psalmodia Oursbadiane, vu que sa Très Grincheuse Ursidée défend
indifféremment de ses griffes draconiennes et pointues lensemble des superstitions
rousseterriennes ; vu que lhérétique Patte dOurs a souillé
dune foulée blasphématoire le vénérable dallage de la caverne taboue de
Malabear-Jõmm, à Cuncéã, le 15 du mois dHaha, et quil confesse son crime
affreux, nous, margrave de sa Très Grincheuse Ursidée, blâmons vertement ledit Patte
dOurs. Pour marque de notre ferme réprobation, il sera mis en cage une
demi-lunaison et nous versera immédiatement une pénalité de huit cent cinquante-cinq
Ours dor, huit Pénis et sept cent quarante-six Oursings.
Huit cent cinquante-cinq Ours dor, huit Pénis et sept cent quarante-six
Oursings ! glapit Patte dOurs comme si on létripait.
Vous êtes condamné, vous navez plus le droit de grogner ! soutra
le scribe.
Vu, poursuivit Oursbadiane, vu que rien ne démontre quil nait pas
obéi aux ordres de son ours maître ; vu que ce dernier demeure toujours comptable
des actions de son gars-ours domestique, nous, margrave de sa Très Grincheuse Ursidée,
blâmons vertement loursard Tiomiez Lupp. Pour marque de notre ferme réprobation,
il sera mis en cage un quart de lunaison et nous versera immédiatement une pénalité de
quatre cent vingt-sept Ours dor, douze Pénis, ourse Canines et huit cent
soixante-treize Oursings. Scribe, deuxième round !
Le scribe, aussitôt, grossoya le jugement pour le leur remettre. Fixours, sur son
lointain gradin, se gobait de contentement. Une semaine de basse-fosse pour Tiomiez
Lupp ! Une semaine maintenu de force à KelkudOurse ! Le blanc-seing ne
pouvait manquer de lui parvenir cette fois, et il attendrait loursard à sa sortie
pour le remettre en cage.
Patte dOurs restait hébété. Son ours-maître était fichu. Une gageure de
cinquante-sept mille trente et un Ours dor, huit Pénis, ourse Canines et quatre
cent quarante et un Oursings anéantie par son inqualifiable balourdise, son imbécile
curiosité qui lavait mené, ours décervelé, dans cette satanée caverne
taboue !
A la sentence, Tiomiez Lupp avait à peine grippé le bout de la truffe et, comme le
scribe cherchait à faire évacuer larène, il proposa :
Marchandons une garantie.
Comme il vous plaira , octroya le juge.
Fixours se hérissa de la truffe à la queue. Cependant il se rasséréna en oyant le
juge, vu que les étrangers Tiomiez Lupp et Patte dOurs ne sont pas
dici , marchander la garantie au chiffre exorbitant de deux mille huit
cent cinquante et un Ours dor, neuf Pénis, dix-sept Canines et huit cent vingt-deux
Oursings par tête.
Cinq mille sept cent trois Ours dor, deux Pénis, douze Canines et six cent
quarante-quatre Oursings à débourser pour éviter la cage, Myb. Lupp était un canard
mort !
Adjugé , grommela le gentillours.
Il prit le balluchon des pattes de Patte dOurs et y préleva de la poudre dor
que lon pesa gravement sur le rocher du scribe.
Cette poudre est consignée par nous et vous attendra à votre libération,
conclut le margrave. Pour le moment, vous pouvez aller.
Partons, grommela Tiomiez Lupp.
Pour le prix jexige mes protège-coussinets ! glapit Patte
dOurs, trémulant dexaspération.
La cour les lui remit.
Je finirai par ruiner mon ours-maître ! saffligea-t-il. Deux mille
huit cent cinquante et un Ours dor, neuf Pénis, dix-sept Canines et huit cent
vingt-deux Oursings par patte ! Et ils me serrent en plus, jen suis tout
déshabitué !
Patte dOurs, honteux et confus, jura, mais un peu tard, quon ne ly
prendrait plus. Il trotta, le mufle bas, derrière Myb. Lupp qui séloignait déjà
rapidement avec Sheb. Aourseda. Le malheureux Fixidore ne pouvait croire que le gredin se
résoudrait à perdre ses cinq mille sept cent trois Ours dor, deux Pénis, douze
Canines et six cent quarante-quatre Oursings. Impossible ! Il choisirait la semaine
à lombre ! Sétant ainsi réconforté, il sarrangea pour garder le
trio à odeur de narine.
Myb. Lupp héla un léger tronc à roues sur lequel tous trois grimpèrent. Ne trouvant
pas de promène fainéant, Fixidore Fixours galopa sur leurs traces jusquà
lembarcadère.
Le Rangours attendait en bassin dancrage, à deux Coulées et deux cent cinquante et
un oursièmes au large. Loriflamme annonçant lembarquement avait été
guindé. Ourse heures glougloutaient. Fixours, hors dhaleine, les regarda sauter du
tronc à roues et prendre place sur un tronc flottant. Le gars-ours pandore se laissa
tomber de tout son long, trépignant et griffant le sol de rage.
Bandit ! aboya-t-il. Brigand ! Cambrioleur ! Canaille !
Chenapan ! Coupe-jarret ! Crapule ! Crocheteur ! Ecorcheur !
Ecumeur ! Escarpe ! Escroc ! Filou ! Forban ! Fripouille !
Gangster ! Pendard ! Pilleur ! Scélérat ! Truand ! Voyou !
Que la Grande-Ourse me grippe, il séchappe ! Tant dor jeté aux quatre
vents ! Il nest point grippe-sou, ni pingre, ni grigou, ce gredin-là ! Il
nest pas ladre le bougre ! Aussi généreux quun larron, grogne-t-on
justement.
On comprend bien la rage du gars-ours pandore : jetons de transport, achat
doliphant, pots de vin, amendes et pénalités, cétaient plus de quatorze
mille deux cent cinquante-sept Ours dor, quatorze Pénis, vingt Canines et cent dix
Oursings que Tiomiez Lupp avait dilapidés en chemin. La guelte promise fondait donc comme
neige au soleil. Avec un tel panier percé lor dérobé finirait entièrement
éparpillé ! Quimporte, il ne lâcherait jamais !
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