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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XVI

OÙ FIX N’A PAS L’AIR
DE CONNAÎTRE DU TOUT
 LES CHOSES DONT ON LUI PARLE

Le Rangoon, l’un des paquebots que la Compagnie péninsulaire et orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, était un steamer en fer, à hélice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix tonnes, et d’une force nominale de quatre cents chevaux. Il égalait le Mongolia en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle point aussi bien installée que l’eût désiré Phileas Fogg. Après tout, il ne s’agissait que d’une traversée de trois mille cinq cents milles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se montra pas une difficile passagère.
Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda fit plus ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui témoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l’écoutait, en apparence au moins, avec la plus extrême froideur, sans qu’une intonation, un geste décelât en lui la plus légère émotion. Il veillait à ce que rien ne manquât à la jeune femme. A de certaines heures il venait régulièrement, sinon causer, du moins l’écouter. Il accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte, mais avec la grâce et l’imprévu d’un automate dont les mouvements auraient été combinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que penser, mais Passepartout lui avait un peu expliqué l’excentrique personnalité de son maître. Il lui avait appris quelle gageure entraînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda avait souri ; mais après tout, elle lui devait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre à ce qu’elle le vît à travers sa reconnaissance.
Mrs. Aouda confirma le récit que le guide indou avait fait de sa touchante histoire. Elle était, en effet, de cette race qui tient le premier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants parsis ont fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons. L’un d’eux, Sir James Jejeebhoy, a été anobli par le gouvernement anglais, et Mrs. Aouda était parente de ce riche personnage qui habitait Bombay. C’était même un cousin de Sir Jejeebhoy, l’honorable Jejeeh, qu’elle comptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle près de lui refuge et assistance ? Elle ne pouvait l’affirmer. A quoi Mr. Fogg répondait qu’elle n’eût pas à s’inquiéter, et que tout s’arrangerait mathématiquement ! Ce fut son mot.
La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe ? On ne sait. Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grands yeux “ limpides comme les lacs sacrés de l’Himalaya ” ! Mais l’intraitable Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme à se jeter dans ce lac.
Cette première partie de la traversée du Rangoon s’accomplit dans des conditions excellentes. Le temps était maniable. Toute cette portion de l’immense baie que les marins appellent les “ brasses du Bengale ” se montra favorable à la marche du paquebot. Le Rangoon eut bientôt connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sa pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents pieds, signale de fort loin aux navigateurs.
La côte fut prolongée d’assez près. Les sauvages Papouas de l’île ne se montrèrent point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de l’échelle humaine, mais dont on fait à tort des anthropophages.
Le développement panoramique de ces îles était superbe. D’immenses forêts de lataniers, d’arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks, de gigantesques mimosées, de fougères arborescentes, couvraient le pays en premier plan, et en arrière se profilait l’élégante silhouette des montagnes. Sur la côte pullulaient par milliers ces précieuses salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché dans le Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert aux regards par le groupe des Andaman, passa vite, et le Rangoon s’achemina rapidement vers le détroit de Malacca, qui devait lui donner accès dans les mers de la Chine.
Que faisait pendant cette traversée l’inspecteur Fix, si malencontreusement entraîné dans un voyage de circumnavigation ? Au départ de Calcutta, après avoir laissé des instructions pour que le mandat, s’il arrivait enfin, lui fût adressé à Hong-Kong, il avait pu s’embarquer à bord du Rangoon sans avoir été aperçu de Passepartout, et il espérait bien dissimuler sa présence jusqu’à l’arrivée du paquebot. En effet, il lui eût été difficile d’expliquer pourquoi il se trouvait à bord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui devait le croire à Bombay. Mais il fut amené à renouer connaissance avec l’honnête garçon par la logique même des circonstances. Comment ? On va le voir.
Toutes les espérances, tous les désirs de l’inspecteur de police, étaient maintenant concentrés sur un unique point du monde, Hong-Kong, car le paquebot s’arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu’il pût opérer en cette ville. C’était donc à Hong-Kong que l’arrestation du voleur devait se faire, ou le voleur lui échappait, pour ainsi dire, sans retour.
En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais la dernière qui se rencontrât sur le parcours. Au-delà, la Chine, le Japon, l’Amérique offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg. A Hong-Kong, s’il y trouvait enfin le mandat d’arrestation qui courait évidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait entre les mains de la police locale. Nulle difficulté. Mais après Hong-Kong, un simple mandat d’arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte d’extradition. De là retards, lenteurs, obstacles de toute nature, dont le coquin profiterait pour échapper définitivement. Si l’opération manquait à Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du moins bien difficile, de la reprendre avec quelque chance de succès.
“ Donc, se répétait Fix pendant ces longues heures qu’il passait dans sa cabine, donc, ou le mandat sera à Hong-Kong, et j’arrête mon homme, ou il n’y sera pas, et cette fois il faut à tout prix que je retarde son départ ! J’ai échoué à Bombay, j’ai échoué à Calcutta ! Si je manque mon coup à Hong-Kong, je suis perdu de réputation ! Coûte que coûte, il faut réussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si cela est nécessaire, le départ de ce maudit Fogg ? ”
En dernier ressort, Fix était bien décidé à tout avouer à Passepartout, à lui faire connaître ce maître qu’il servait et dont il n’était certainement pas le complice. Passepartout, éclairé par cette révélation, devant craindre d’être compromis, se rangerait sans doute à lui, Fix. Mais enfin c’était un moyen hasardeux, qui ne pouvait être employé qu’à défaut de tout autre. Un mot de Passepartout à son maître eût suffi à compromettre irrévocablement l’affaire.
L’inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé, quand la présence de Mrs. Aouda à bord du Rangoon, en compagnie de Phileas Fogg, lui ouvrit de nouvelles perspectives.
Quelle était cette femme ? Quel concours de circonstances en avait fait la compagne de Fogg ? C’était évidemment entre Bombay et Calcutta que la rencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la péninsule ? Était-ce le hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse ? Ce voyage à travers l’Inde, au contraire, n’avait-il pas été entrepris par ce gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne ? car elle était charmante ! Fix l’avait bien vu dans la salle d’audience du tribunal de Calcutta.
On comprend à quel point l’agent devait être intrigué. Il se demanda s’il n’y avait pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement. Oui ! cela devait être ! Cette idée s’incrusta dans le cerveau de Fix, et il reconnut tout le parti qu’il pouvait tirer de cette circonstance. Que cette jeune femme fût mariée ou non, il y avait enlèvement, et il était possible, à Hong-Kong, de susciter au ravisseur des embarras tels, qu’il ne pût s’en tirer à prix d’argent.
Mais il ne fallait pas attendre l’arrivée du Rangoon à Hong-Kong. Ce Fogg avait la détestable habitude de sauter d’un bateau dans un autre, et, avant que l’affaire fût entamée, il pouvait être déjà loin.
L’important était donc de prévenir les autorités anglaises et de signaler le passage du Rangoon avant son débarquement. Or, rien n’était plus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore, et que Singapore est reliée à la côte chinoise par un fil télégraphique.
Toutefois, avant d’agir et pour opérer plus sûrement, Fix résolut d’interroger Passepartout. Il savait qu’il n’était pas très difficile de faire parler ce garçon, et il se décida à rompre l’incognito qu’il avait gardé jusqu’alors. Or, il n’y avait pas de temps à perdre. On était au 30 octobre, et le lendemain même le Rangoon devait relâcher à Singapore.
Donc, ce jour-là, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans l’intention d’aborder Passepartout “ le premier ” avec les marques de la plus extrême surprise. Passepartout se promenait à l’avant, quand l’inspecteur se précipita vers lui, s’écriant :  
“ Vous, sur le Rangoon !
– Monsieur Fix à bord ! répondit Passepartout, absolument surpris, en reconnaissant son compagnon de traversée du Mongolia. Quoi ! je vous laisse à Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong ! Mais vous faites donc, vous aussi, le tour du monde ?
– Non, non, répondit Fix, et je compte m’arrêter à Hong-Kong, – au moins quelques jours.
– Ah ! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment ne vous ai-je pas aperçu à bord depuis notre départ de Calcutta ?
– Ma foi, un malaise ... un peu de mal de mer ... Je suis resté couché dans ma cabine ... Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien que l’océan Indien. Et votre maître, Mr. Phileas Fogg ?
– En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire ! Pas un jour de retard ! Ah ! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous avons aussi une jeune dame avec nous.
– Une jeune dame ? ” répondit l’agent, qui avait parfaitement l’air de ne pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.
Mais Passepartout l’eut bientôt mis au courant de son histoire. Il raconta l’incident de la pagode de Bombay, l’acquisition de l’éléphant au prix de deux mille livres, l’affaire du sutty, l’enlèvement d’Aouda, la condamnation du tribunal de Calcutta, la liberté sous caution. Fix, qui connaissait la dernière partie de ces incidents, semblait les ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme de narrer ses aventures devant un auditeur qui lui marquait tant d’intérêt.
“ Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre maître a l’intention d’emmener cette jeune femme en Europe ?
– Non pas, monsieur Fix, non pas ! Nous allons tout simplement la remettre aux soins de l’un de ses parents, riche négociant de Hong-Kong. ”
“ Rien à faire ! ” se dit le détective en dissimulant son désappointement. “ Un verre de gin, monsieur Passepartout ?
– Volontiers, monsieur Fix. C’est bien le moins que nous buvions à notre rencontre à bord du Rangoon ! ”

Chapitre XVI

OÙ FIXIDORE FIXOURS,
DÉSIREUX DE S’INSTRUIRE,
FAIT L’ÂNE POUR AVOIR DU SON

Vapeur à coque métallique de mille cinq cent cinquante-quatre Ours-Cubiques de capacité et développant la puissance de deux cent quarante-huit Grizzlys-Vapeur, le Rangours comptait parmi les fleurons de la Guilde Trigonale sur les eaux du Panda’Land et du Jap’Ourson. Il n’avait cependant pas la même classe que le Mongourslia et Tiomiez Lupp ne put donc louer pour Sheb. Aourseda une tanière qu’il jugeât digne d’elle. Heureusement le séjour à bord durerait moins de douze ours, et l’oursonne ne craignait pas les litières un peu dures.
Peu à peu Sheb. Aourseda découvrait ses hôtes. Dès qu’elle le pouvait, elle leur manifestait toute sa gratitude. L’impassible gentillours la laissait faire. Il avait ordonné que la jeune oursonne soit parfaitement servie et s’en assurait discrètement. Plusieurs fois l’ours il entrait chez elle et, s’il ne grommelait point, il se montrait fort attentif. Elle pensait parfois, un peu triste, qu’il n’agissait que poussé par sa bonne éducation de gentillours. Elle craignait de l’ennuyer. Patte d’Ours – il avait bien reniflé qu’elle trouvait du charme à son ours-maître – commença alors de lui en dévoiler le tempérament insolite. Il conta aussi les raisons de leur course effrénée de par le globe. La truffe de Sheb. Aourseda s’en retroussa d’amusement.
Au cours de leurs entretiens, elle décrivit à son tour sa jeunesse d’Oursassise, fille d’un nabab local, complétant les grésillements de Ma’Ours. Dans le trigone les Oursassis, agropastoraux aux origines, doivent leur immense richesse à la culture des cotonéasters aux fruits rouges et orangés et des agrostides vivaces. Et l’on vit un de ces ours, Musg Kéniz Kikikwa, distingué par sa Très Grincheuse Ursidée lorsqu’il partit s’installer à King-Kong-Bear. C’était précisément cet oncle maternel dont elle se demandait s’il accepterait de lui accorder asile et sûreté. Myb. Lupp grommelait qu’il s’en occuperait : il existait inévitablement une solution.
Mais Sheb. Aourseda se souciait-elle vraiment de son sort ? Même pas ! C’est en toute confiance qu’elle contemplait son sauveur – si séduisant et rassurant – de ses prunelles “ aussi sombres que les gouffres sans fond du Jonémæ ”. Lupp, gourmé et guindé comme une ceinture fraîchement amidonnée, était-il cependant ours à explorer ces gouffres ?
La croisière du Rangours se passait au mieux, par une mer calme et sous un vent régulier et puissant qui entraînait le cabotier. On approcha l’archipel d’Ergéner et on distingua nettement le Zeggmi-Pic dressé à mille cinq cent et un Pieds d’Ours, une Griffe, un Poil et deux cent soixante-seize oursièmes au-dessus de l’horizon, repère souvent utile aux gars-ours marins.
On cabotait toujours à odeur de la terre. Les sanguinaires Papours1, terribles habitants des lieux, ne tentèrent rien contre les pérégrins. [ Note 1 : On a l’habitude de classer ces ours au plus bas de l’espèce. Il est vrai qu’ils ne sentent pas bon mais, bien qu’on n’ait jamais trouvé leurs cimetières,  c’est mensonge que de les prétendre ursinophages. Ils n’ont jamais mangé d’ours, ou ne s’en souviennent plus, ou il y a bien longtemps.]

Les pérégrins découvraient une perspective exceptionnelle sur tout l’archipel. Une prolifération d’essences diverses – chamérops, cocotiers, dattiers, doums, kentias, choux palmistes, sagoutiers, tallipots, verbénacées, papilionacées, adiantes, capillaires et polypodes – formait de luxuriantes forêts allongées au pied de l’écrasante masse granitique des éperons. Les cavernes littorales abritaient des nuées de griffets – les Panda’Landais en raffolent –, tandis que dans le ciel volaient de roux griffons charognards et que d’immenses colonies de grands-gosiers nageaient en ballets bien réglés, plongeant leur tête dans l’eau tous à la même seconde. Cependant, ses machines rougies par le zèle intéressé du chauffeur, le Rangours filait à toute vapeur vers la passe de Némèdde et les eaux panda’landaises, abandonnant bientôt l’archipel dans son sillage.

Mais que devenait dans son coin le malheureux Fixours, emporté bien involontairement dans cette course autour du globe ? Ayant engravé des consignes pour que le fichu blanc-seing le suivît à King-Kong-Bear, il avait grimpé discrètement sur le Rangours et, dans l’impossibilité d’y justifier sa présence après avoir affirmé vouloir creuser caverne à Cuncéã, il comptait rester caché toute la traversée. Le cours laborieux de ses réflexions le conduisit pourtant à changer son balluchon d’épaule.

King-Kong-Bear devenait sa dernière chance d’agriffer son coquin, l’escale de Singe-à-Poux étant bien trop brève pour lui donner le temps d’y organiser sa trappe. S’il n’était pas mis en cage à King-Kong-Bear, l’oiseau s’envolerait à tout jamais car c’est là l’ultime territoire où sa Très Grincheuse Ursidée ait planté une de ses griffes : ce point franchi, l’oursard Lupp trouverait un asile presque inexpugnable au Panda’Land, au Jap’Ourson ou même en Amer’Ourse. A King-Kong-Bear, le blanc-seing de mise en cage – en espérant qu’il eût enfin terminé son exaspérante course poursuite – permettrait à Fixidore Fixours d’agriffer Lupp et de le confier à la vigilance des gars-ours pandores du cru. Du gâteau de miel ! En revanche, passée cette occasion, le blanc-seing ne servait plus de rien. La bureaucratie centrale devrait alors grossoyer un mandement international. D’où ajournements, atermoiements, attentes, délais, reports, temporisations et tergiversations qui résulteraient tout simplement de la lenteur, de la lourdeur, de la prudence, de la circonspection, bref, de la bêtise des gratte-papier et grouillots bureaucrates. Et tout serait inévitablement perdu !

“ Si ce fichu blanc-seing m’attend à King-Kong-Bear se ressassait Fixidore Fixours couché sur sa litière, j’agrippe l’oursard ! S’il ne m’y attend pas, je dois coincer le coquin sur place ! A Cuncéã, j’ai failli ! A Kelkud’Ourse, j’ai failli ! Si je faux encore à King-Kong-Bear, je serai la risée des ours de chez moi ! Qu’importe le biais, mettons des bâtons dans les roues du gredin.”

Fallait-il grogner toute l’affaire à Patte d’Ours et lui dévoiler qui se cachait derrière le masque de son ours-maître ? Le brave gars-ours ne semblait être ni acolyte ni comparse. Affolé et redoutant qu’on l’accuse de collusion, compérage ou connivence, il se rallierait forcément au représentant de sa Très Grincheuse Ursidée ! Peut-être, mais ce gars-ours savait se montrer moqueur et frondeur. Un faux pas et le gibier disparaissait à tout jamais.
L’odeur de Sheb. Aourseda, perçue un soir mêlée à celle de Tiomiez Lupp, changea le cours des pensées de notre gars-ours.
D’où sortait cette oursonne ? Etait-elle de mèche avec Lupp ? Sa maîtresse, peut-être, pour laquelle il aurait accompli son crime ? Ils s’étaient probablement donné rendez-vous sur la route de Cuncéã à Kel­kud’Ourse. Certainement que depuis le départ le gentillours volait vers la délicieuse oursonne ! Tout à fait ravissante il est vrai ! Fixours en avait été frappé lors du procès de Kelkud’Ourse.
On imagine la perplexité de notre gars-ours. Elle paraissait si jeune ! Ne serait-ce point un crapuleux bearnapping ? Bon sang, mais c’est bien sûr ! Aucun doute ! Elle s’était enfuie avec les pérégrins pour échapper à un père autoritaire ou à un vieux barbon. Le bearnapping était certain ! Et sa Très Grincheuse Ursidée se montrait plutôt revêche aux amants ! A King-Kong-Bear il serait aisé d’attirer sur eux ses foudres et son courroux, auxquels nul marchandage ne saurait les soustraire cette fois.
Attention cependant ! Ce Lupp courait comme un cabri piqué par les taons, dégringolait d’un hauturier pour grimper sur le suivant et risquait de se volatiliser comme un démon. Comment agir avant l’accostage à King-Kong-Bear ? Pas de problème ! On allait faire de l’anthracite à Singe-à-Poux, et Singe-à-Poux communique justement avec le littoral panda’landais par un ingénieux système de feux allumés : ce serait un jeu d’ourson que d’alerter les représentants de sa Très Grincheuse Ursidée sur l’arrivée du Rangours et de son voleur !
Mais que leur grognotter exactement ? C’est à ce point de ses cogitations que Fixours choisit de se montrer à Patte d’Ours, bien certain de pouvoir lui soutirer aisément de précieux renseignements. Il devait faire vite : le Rangours mettait son coke en stock à Singe-à-Poux dans moins de deux oursaines d’heures, le jeudi 26 du mois d’Haha.
Fixidore Fixours quitta alors sa tanière et se tapit dans un recoin de la promenade, afin de croiser Patte d’Ours “ par le plus grand des hasards ”. Celui-ci se baguenaudait tranquillement, quand il ouit glapir le gars-ours pandore :
“ Cher oursami ! Quel plaisir de vous renifler !
– Monours Fixidore Fixours, vous ici ! Je vous croyais à Cuncéã ! grogna Patte d’Ours stupéfait, flairant son compère du Mongourslia. Par l’Ourse-Bleue ! Vous revoilà à pérégriner ! Vous avez bien la bougeotte ! Courez-vous également le globe ?
– Que nenni, se défendit Fixours, mes affaires me conduisent à King-Kong-Bear, pour deux ou trois ours seulement.
– Vous m’en grognerez tant ! s’exclama Patte d’Ours, légèrement méfiant. Vous vous cachiez donc bien que je ne vous aie pas reniflé une seule fois pendant cette traversée ?
– Je n’ai pas quitté ma litière, terrassé par le roulis. Ces parages du Cirpémi me sont plus cruels que l’udier Kitash. Mais il suffit. Comment se porte votre ours-maître ?
– Sur deux pattes assurées et bien stables. Et avec ça, la régularité d’un chronographe ! Aucun malus encore dans sa gageure ! Et pourtant ... Je vais vous épater : une bien jolie oursonne nous accompagne maintenant.
– Une oursonne ? ” s’ébahit le gars-ours, jouant les idiots à la perfection.
Patte d’Ours, ravi, grognonna toute l’équipée : l’épisode ridicule de la caverne taboue de Cuncéã, l’emplette de l’oliphant pour la fantastique somme de cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings, le bearbecue tragique, le bearnapping d’Aourseda, l’arène de justice à Kelkud’Ourse et le marchandage de leur affranchissement. Fixours avait vécu la fin de l’histoire mais ne pipa point, semblant goûter ce récit comme du bon miel, ce qui enchantait notre conteur.
“ Ça donc ! grogna Fixidore Fixours, votre ours-maître aurait-t-il projeté d’aider cette jeune oursonne à se rendre à Long’Ours ?
– Nenni, monours, nenni ! Nous la laisserons entre les pattes d’un ours de sa parentèle, gros magnat de King-Kong-Bear. ”
“ Le gredin est prudent ! se grommelucha le gars-ours pandore mais, faisant contre mauvaise fortune bonne truffe : un gobelet de vin de groseille au miel, monours Patte d’Ours ?
– Avec grand plaisir, monours Fixidore Fixours. Lapons de concert quelques godets à nos retrouvailles ! ”

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