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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XVII

OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES ET D’AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE
DE SINGAPORE Á
HONG-KONG

Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent fréquemment, mais l’agent se tint dans une extrême réserve vis-à-vis de son compagnon, et il n’essaya point de le faire parler. Une ou deux fois seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le grand salon du Rangoon, soit qu’il tînt compagnie à Mrs. Aouda, soit qu’il jouât au whist, suivant son invariable habitude.
Quant à Passepartout, il s’était pris très sérieusement à méditer sur le singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route de son maître. Et, en effet, on eût été étonné à moins. Ce gentleman, très aimable, très complaisant à coup sûr, que l’on rencontre d’abord à Suez, qui s’embarque sur le Mongolia, qui débarque à Bombay, où il dit devoir séjourner, que l’on retrouve sur le Rangoon, faisant route pour Hong-Kong, en un mot, suivant pas à pas l’itinéraire de Mr. Fogg, cela valait la peine qu’on y réfléchît. Il y avait là une concordance au moins bizarre. A qui en avait ce Fix ? Passepartout était prêt a parier ses babouches – il les avait précieusement conservées – que le Fix quitterait Hong-Kong en même temps qu’eux, et probablement sur le même paquebot.
Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu’il n’aurait jamais deviné de quelle mission l’agent avait été chargé. Jamais il n’eût imaginé que Phileas Fogg fût “ filé ”, à la façon d’un voleur, autour du globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner une explication à toute chose, voici comment Passepartout, soudainement illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment, son interprétation était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix n’était et ne pouvait être qu’un agent lancé sur les traces de Mr. Fogg par ses collègues du Reform-Club, afin de constater que ce voyage s’accomplissait régulièrement autour du monde, suivant l’itinéraire convenu.
“ C’est évident ! c’est évident ! se répétait l’honnête garçon, tout fier de sa perspicacité. C’est un espion que ces gentlemen ont mis à nos trousses ! Voilà qui n’est pas digne ! Mr. Fogg si probe, si honorable ! Le faire épier par un agent ! Ah ! messieurs du Reform-Club, cela vous coûtera cher ! ”
Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de n’en rien dire à son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé de cette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se promit bien de gouailler Fix à l’occasion, à mots couverts et sans se compromettre.
Le mercredi 30 octobre, dans l’après-midi, le Rangoon embouquait le détroit de Malacca, qui sépare la presqu’île de ce nom des terres de Sumatra. Des îlots montagneux très escarpés, très pittoresques dérobaient aux passagers la vue de la grande île.
Le lendemain, à quatre heures du matin, le Rangoon, ayant gagné une demi-journée sur sa traversée réglementaire, relâchait à Singapore, afin d’y renouveler sa provision de charbon.
Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et, cette fois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait manifesté le désir de se promener pendant quelques heures.
Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait in petto à voir la manœuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.

L’île de Singapore n’est ni grande ni imposante d’aspect. Les montagnes, c’est-à-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est charmante dans sa maigreur. C’est un parc coupé de belles routes. Un joli équipage, attelé de ces chevaux élégants qui ont été importés de la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieu des massifs de palmiers à l’éclatant feuillage, et de girofliers dont les clous sont formés du bouton même de la fleur entrouverte. Là, les buissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses des campagnes européennes ; des sagoutiers, de grandes fougères avec leur ramure superbe, variaient l’aspect de cette région tropicale ; des muscadiers au feuillage verni saturaient l’air d’un parfum pénétrant. Les singes, bandes alertes et grimaçantes, ne manquaient pas dans les bois, ni peut-être les tigres dans les jungles. A qui s’étonnerait d’apprendre que dans cette île, si petite relativement, ces terribles carnassiers ne fussent pas détruits jusqu’au dernier, on répondra qu’ils viennent de Malacca, en traversant le détroit à la nage.

Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et son compagnon – qui regardait un peu sans voir – rentrèrent dans la ville, vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu’entourent de charmants jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les meilleurs fruits du monde.
A dix heures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sans s’en douter, par l’inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en frais d’équipage.

Passepartout les attendait sur le pont du Rangoon. Le brave garçon avait acheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes moyennes, d’un brun foncé au-dehors, d’un rouge éclatant au-dedans, et dont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres, procure aux vrais gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout fut trop heureux de les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce.
A onze heures, le Rangoon, ayant son plein de charbon, larguait ses amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus beaux tigres de la terre.
Treize cents milles environ séparent Singapore de l’île de Hong-Kong, petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg avait intérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l’un des principaux ports du Japon.
Le Rangoon était fort chargé. De nombreux passagers s’étaient embarqués à Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des Malais, des Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes places.
Le temps, assez beau jusqu’alors, changea avec le dernier quartier de la lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande brise, mais très heureusement de la partie du sud-est, ce qui favorisait la marche du steamer. Quand il était maniable, le capitaine faisait établir la voilure. Le Rangoon, gréé en brick, navigua souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidité s’accrut sous la double action de la vapeur et du vent. C’est ainsi que l’on prolongea, sur une lame courte et parfois très fatigante, les côtes d’Annam et de Cochinchine.
Mais la faute en était plutôt au Rangoon qu’à la mer, et c’est à ce paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent s’en prendre de cette fatigue.
En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire, qui font le service des mers de Chine, ont un sérieux défaut de construction. Le rapport de leur tirant d’eau en charge avec leur creux a été mal calculé, et, par suite, ils n’offrent qu’une faible résistance à la mer. Leur volume, clos, impénétrable à l’eau, est insuffisant. Ils sont “ noyés ”, pour employer l’expression maritime, et, en conséquence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets de mer, jetés à bord, pour modifier leur allure. Ces navires sont donc très inférieurs – sinon par le moteur et l’appareil évaporatoire, du moins par la construction, – aux types des Messageries françaises, tels que l’Impératrice et le Cambodge. Tandis que, suivant les calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer un poids d’eau égal à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la Compagnie péninsulaire, le Golgonda, le Corea, et enfin le Rangoon, ne pourraient pas embarquer le sixième de leur poids sans couler par le fond.
Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes précautions. Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite vapeur. C’était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas Fogg en aucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement irrité. Il accusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie, et envoyait au diable tous ceux qui se mêlent de transporter des voyageurs. Peut-être aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait de brûler à son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoup dans son impatience.
“ Mais vous êtes donc bien pressé d’arriver à Hong-Kong ? lui demanda un jour le détective.
– Très pressé! répondit Passepartout.
– Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama ?
– Une hâte effroyable.
– Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde ?
– Absolument. Et vous, monsieur Fix ?
– Moi ? je n’y crois pas !
– Farceur ! ” répondit Passepartout en clignant de l’œil.
Ce mot laissa l’agent rêveur. Ce qualificatif l’inquiéta, sans qu’il sût trop pourquoi. Le Français l’avait-il deviné ? Il ne savait trop que penser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret, comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître ? Et cependant, en lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée.
Il arriva même que le brave garçon alla plus loin, un autre jour, mais c’était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.
“ Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il à son compagnon d’un ton malicieux, est-ce que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le malheur de vous y laisser ?
– Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais ! ... Peut-être que ...
– Ah ! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur pour moi ! Voyons ! un agent de la Compagnie péninsulaire ne saurait s’arrêter en route ! Vous n’alliez qu’à Bombay, et vous voici bientôt en Chine ! L’Amérique n’est pas loin, et de l’Amérique à l’Europe il n’y a qu’un pas ! ”
Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui. Mais celui-ci, qui était en veine, lui demanda si “ ça lui rapportait beaucoup, ce métier-là ? ”
“ Oui et non, répondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à mes frais !
– Oh ! pour cela, j’en suis sûr ! ” s’écria Passepartout, riant de plus belle.
La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit à réfléchir. Il était évidemment deviné. D’une façon ou d’une autre, le Français avait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il prévenu son maître ? Quel rôle jouait-il dans tout ceci ? Était-il complice ou non ? L’affaire était-elle éventée, et par conséquent manquée ? L’agent passa là quelques heures difficiles, tantôt croyant tout perdu, tantôt espérant que Fogg ignorait la situation, enfin ne sachant quel parti prendre.

Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut d’agir franchement avec Passepartout. S’il ne se trouvait pas dans les conditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg se préparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais, lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le complice de son maître – et celui-ci savait tout, et dans ce cas l’affaire était définitivement compromise – ou le domestique n’était pour rien dans le vol, et alors son intérêt serait d’abandonner le voleur.

Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et au-dessus d’eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans s’inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui.
Et cependant, dans le voisinage, il y avait – suivant l’expression des astronomes – un astre troublant qui aurait dû produire certaines perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non ! Le charme de Mrs. Aouda n’agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et les perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à calculer que celles d’Uranus qui ont amené la découverte de Neptune.
Oui ! c’était un étonnement de tous les jours pour Passepartout, qui lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la jeune femme ! Décidément Phileas Fogg n’avait de cœur que ce qu’il en fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non ! Quant aux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire naître en lui, il n’y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dans des transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde de “ l’engine-room ”, il regardait la puissante machine qui s’emportait parfois, quand dans un violent mouvement de tangage, l’hélice s’affolait hors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui provoqua la colère du digne garçon.

“ Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes ! s’écria-t-il. On ne marche pas ! Voilà bien ces Anglais ! Ah ! si c’était un navire américain, on sauterait peut-être, mais on irait plus vite !”

Chapitre XVII

DANS LEQUEL ÇA CHAHUTE
SOUS LES CRÂNES
ENTRE SINGE-À-POUX
ET KING-KONG-BEAR

Patte d’Ours et Fixidore Fixours étaient devenus inséparables. Le gars-ours pandore avait renoncé à obtenir plus de renseignements. De loin, il reniflait parfois Myb. Lupp dans la belle tanière d’apparat du Rangours où ce dernier passait son temps à écouter Sheb. Aourseda guiorer de façon charmante, ou à bridger avec quelques acharnés de rencontre.
Patte d’Ours s’interrogeait sur ce Fixours. Ça lui semblait un peu fort de bouchon de voir un simple badaud, grognotteur de renseignements à Ours’Ez, devenir aussitôt pérégrin à bord du Mongourslia ! Puis, alors qu’il prétendait vouloir creuser caverne à Cuncéã, de le revoir sur le Rangours à destination de King-Kong-Bear ! Toujours sur leur chemin ! Les surveillant peut-être ? Bien de quoi cogiter ! Ces coïncidences coïncidaient vraiment un peu trop à son goût ! Que leur voulait-il donc ? Patte d’Ours aurait gagé ses protège-coussinets d’intérieur – son bien le plus cher – qu’ils n’en avaient pas fini avec lui et qu’après King-Kong-Bear ils le traîneraient encore derrière eux, ce qui ne laissait pas de l’inquiéter.

Il avait peu de chance de flairer les vrais motifs du gars-ours pandore. Comment concevoir en effet que l’on pourchassât Tiomiez Lupp tel un vulgaire brigand ? Il fallait cependant à Patte d’Ours une raison rationnelle à cette suite d’événements. Imaginatif et malin, il trouva une justification somme toute admissible. C’était élémentaire ! Fixours était un gars-ours sycophante stipendié par les ours-membres du Cercle-Bel-Ursidé, pour contrôler que son ours-maître parcourait bien réellement le globe, sans dévier du parcours décidé à Long’Ours.

“ Ah ! les sales bêtes ! rageait le loyal gars-ours, que sa propre sagacité ébaudissait. Un mouchard accroché à nos basques ! Ah ! les fourbes ! Myb. Lupp ! La rectitude et l’intégrité faites ours ! Un ours tellement délicat, scrupuleux et bien élevé ! Stipendier un gars-ours sycophante ! Mesours du Cercle-Bel-Ursidé, que votre miel se patafielle ! ”

Patte d’Ours préféra ne pas courir faire part de ses déductions à son ours-maître qui aurait pu se sentir insulté par la suspicion de ses partenaires. Quant à ce Fixours, il se réjouissait d’avance de le brocarder dorénavant, autant qu’il le pourrait, en plaisanteries fines et allusions ironiques.
Alors que le soleil avait commencé sa descente vers l’horizon, peu après leurs retrouvailles, le Rangours s’engageait dans une étroite passe, entre la péninsule de Némèdde et Zynèvsé, belle terre protégée par d’énormes récifs abrupts et ciselés par les vents.
Avant même les premiers rougeoiements de l’aube le Rangours, très en avance sur le planigramme officiel, jetait l’ancre à Singe-à-Poux pour y refaire son plein.
De son gravoir Tiomiez Lupp nota ce bonus et, dérogeant à ses habitudes, il planta griffe sur le débarcadère pour offrir à Sheb. Aourseda une excursion dont elle avait grognotté l’envie.
Fixidore Fixours redoutant toujours l’envol de son oiseau courut derrière eux, prenant bien garde de rester sous leur vent. Patte d’Ours, de son côté, se baguenauda tranquillement. Il plissait sa large truffe d’amusement en pensant au mal que se donnait la pauvre mouche. Somme toute, il gagnait bien difficilement son miel !
Singe-à-Poux, long ruban posé sur l’udier, n’est pas un site bien remarquable. L’absence de relief la fait aussi plate qu’une ourse sortant d’hibernation. Mais on y flâne cependant avec plaisir, comme dans les grandes allées d’un jardin botanique. C’est sur un coquet tronc à roues, bien protégé du soleil par un dense tressage de palmes, et tiré par trois onagres grivelés et pommelés introduits depuis peu de la New-Ourse’Land, que Sheb. Aourseda et Tiomiez Lupp s’y promenèrent sous des palmeraies à larges feuilles et des myrtacées toujours vertes. Strychnos et vomiquiers, tecks, styrax, sophoras, araucarias, ylangs-ylangs, abacas, rien ici ne rappelait la végétation oursopéenne. D’immenses cryptogames vasculaires couvraient le sol et des fragrances inconnues, que Sheb. Aourseda lui décryptait patiemment, assaillaient les narines de Myb. Lupp. De pacifiques orangs-outangs et des hominidés en troupes agiles et criaillantes se croisaient dans les arbres, et des panthères noires rodaient non loin de là. Ces sanguinaires carnivores, mutants mélaniques de la région, n’hésitent pas en effet à affronter la dangereuse passe de Némèdde pour venir croquer des proies faciles à piéger sur un si minuscule territoire.
Ils roulèrent ainsi un long moment, passant entre des cavernes étroites et sombres creusées dans des vergers où abondaient grosses grenades, griottes charnues et agrumes juteux.
Le soleil était déjà haut quand le cocher s’essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses pattes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau. Ils étaient toujours discrètement épiés par le gars-ours pandore qui n’en pouvait plus d’avoir tant galopé.
Patte d’Ours guettait leur arrivée. L’aimable gars-ours avait marchandé trois oursaines de succulentes grenadilles. Il fut enchanté de la joyeuse gourmandise de Sheb. Aourseda, qui s’en régala.
En fin de matinée le Rangours, après avoir stocké son coke, reprenait la mer. Longtemps dans l’après-midi des goélands rayés, grisards ou gros-miaulards, les accompagnèrent en piaulant. Dans le crépuscule, les sommets de Némèdde – refuge des féroces panthères noires – s’évanouissaient à l’horizon.
C’était cent quatre-vingt-neuf Nages d’Ours, seize Coulées et trois cent seize oursièmes qu’il restait à parcourir entre Singe-à-Poux et King-Kong-Bear, minuscule confetti posé devant la côte panda’landaise, et Tiomiez Lupp disposait de six ours tout juste s’il voulait attraper là sa correspondance du 4 du mois d’As à destination de Yokohol’Ourse, importante escale du Jap’Ourson.
La ligne de flottaison du Rangours affleurait le pont. Une foule de pérégrins avec leurs lourds balluchons avaient grimpé à bord à Singe-à-Poux : des Rousse’Terriens, des Diamériens, des Panda’Landais, des Néméozoïns et des Ours des Cocotiers.
Le lendemain le temps s’abearnaudit brutalement. Si sous ces violentes bourrasques la houle devint dure et forte, le bâtiment était cependant poussé dans la bonne direction et on hissa aurique, marconi, hunier, misaine, perroquet, brigantine, cacatois, trinquette et grand foc. Le Rangours, marchant alors à voile et à vapeur, y gagna une allure très fringante. Hélas, les pérégrins durement secoués par cette mer très formée si fréquente au large des côtes d’Erren et de Dudjordjori, et d’autant plus ballottés que le Rangours manquait de souplesse pour y faire front, souffraient de haut-le-cœur et de nausées.

Malgré leurs grosses machines, rapides et puissantes, les caboteurs de la Guilde Trigonale desservant le Panda’Land ne peuvent rivaliser avec les bâtiments oursopéens pratiquement insubmersibles. Ils présentent tous la même faiblesse. Incompétence du concepteur ou gribouillerie des ouvriers, ils se comportent par gros temps comme des bouchons à la surface des flots. De plus, les vagues les submergent aisément et, à la première grosse déferlante, ils s’alourdissent, risquant d’engloutir leur cargaison et de noyer leurs pérégrins.

Avec un tel handicap pas question pour le Rangours de tenter l’Ourse-Noire. Souvent on réduisait l’allure et on gardait la proue au vent. On ne marchait plus alors, mais cela semblait laisser Tiomiez Lupp totalement indifférent. Cette prudence, en revanche, hérissait Patte d’Ours de la truffe à la queue. Il maudissait les grains, les vagues, les gars-ours marins et tous ces incapables qui se piquent de mener les pérégrins à bon port. Sa girandole de grisou qui, sans répit, grignotait son bien dans la caverne de Baskerville road lui revenait alors à l’esprit, attisant plus furieusement encore son exaspération.

“ Allons, ça vous gratte tant que ça de rejoindre King-Kong-Bear ? grogna un matin le gars-ours pandore.

– Bigrement, oui !

– Myb. Lupp brûlerait-il de grimper sur le hauturier de Yokohol’Ourse ?

– D’un feu d’enfer !

– Goberiez-vous à présent cette fiction du tour du globe ?

– Sans aucun doute ! Ce n’est pas votre avis, peut-être ?

– Pas du tout ! Je ne l’ai jamais gobée !

– Sacré loustic ! ” grimaça Patte d’Ours, plissant sa truffe luisante.
La pointe toucha le gars-ours pandore qui en fut alerté. L’autre se moquait de lui ! Serait-il éventé ? Il demeurait dubitatif. Nulours ne soupçonnait cependant son appartenance à la boîte des pandores et Patte d’Ours moins qu’un autre. Pourtant ce bougre grognait comme s’il était plus savant qu’il ne l’aurait dû.
Notre gars-ours ne résistait pas au plaisir de le titiller. L’ours suivant, au petit matin, comme ils étaient à nouveau ensemble :
“ Je serai bien triste, monours, grogna-t-il à son compagnon – et son œil brillait – quand vous nous quitterez à King-Kong-Bear.

– Heu ...  grogna Fixidore Fixours confus et gêné, je ne comptais pas ...
– Bravo ! glapit Patte d’Ours, continuez donc avec nous ! Vous n’imaginez pas combien ça me réjouit ! Un gars-ours de la Guilde Trigonale doit toujours foncer de l’avant ! Parti pour Cuncéã, vous arrivez déjà au Panda’Land ! Gagnez donc l’Amer’Ourse, c’est tout à côté ! Et un saut de puce vous fera passer d’Amer’Ourse en Oursope ! ”
Fixidore Fixours le reniflait avec suspicion mais lui trouvait l’odeur la moins sibylline qui fût. Il retroussa donc la truffe lui aussi. L’autre, sur sa lancée, s’enquit :
“ Et vous gagnez bien votre miel, avec tous ces trajets ?
– Les temps sont parfois durs, grogna Fixidore Fixours un peu inquiet. Ce n’est plus ce que c’était. Le transport m’est payé, bien évidemment, et c’est déjà beaucoup !
– Là-dessus, je vous fais confiance ! ” glapit Patte d’Ours, plissant sa truffe de la plus comique des façons.
Fixidore Fixours, très troublé, rejoignit sa litière. Pour sûr, on l’avait débusqué. Comment l’autre avait-il pu flairer le pandore en lui ? Et l’avait-il déjà mouchardé ? Moins benêt qu’il ne l’affichait, peut-être était-il de mèche avec son ours-maître ? Dans ce cas, tous deux se moquaient de lui depuis le début ! Aurait-il donc lamentablement échoué ? Ça chahutait fort sous son crâne ! Il voyait son gibier échappé et gémissait, puis reprenait espoir de l’agriffer. Incapable de fixer une idée, il se tournait et se retournait sur sa litière comme dévoré par un cent de puces.
Enfin, au matin, épuisé de tourments, il cessa de bouillonner stérilement et décida de sa conduite. Pas question de laisser Lupp s’envoler à tout jamais ! Sans blanc-seing pour le fourrer en cage à King-Kong-Bear, il grognerait toute l’affaire à Patte d’Ours, sans plus barguigner. Qu’avait-il donc à perdre ? De mèche avec son ours-maître, il lui avait tout grogné et la chasse avait déjà tourné en farce ! Innocent, il craindrait trop le courroux de sa Très Grincheuse Ursidée pour ne pas collaborer gentiment avec l’autorité.
C’est ainsi que nos compères, chacun dans son coin, élucubraient et tiraient des plans sur la comète. Quant au troisième pérégrin, il poursuivait sa trajectoire elliptique, apparemment inconscient des poussières qu’il entraînait dans sa course immuable à travers l’espace.
Pour garder notre image de la mécanique céleste, une planète nouvelle, récemment apparue et fort attirante, eût pu cependant créer quelque dérèglement dans sa progression. Hélas, au grand désespoir de Patte d’Ours, il semblait insensible à la beauté de Sheb. Aourseda ! Il n’y avait point d’inclination dans ce cœur impénétrable, ou alors moins décelable que la vibration de l’antenne d’un hyménoptère dont l’ours avisé déduit cependant la présence du miel. Rien à faire ! Patte d’Ours devinait dans les palpitations de narine de l’oursonne une belle attirance pour son ours-maître et se désespérait d’être bien seul, hélas, à montrer quelque talent divinatoire ! Rien ne semblait émouvoir Tiomiez Lupp. Preux chevalier, à l’occasion. Simple soupirant, jamais ! Et songeait-il seulement aux aléas du trajet, à leurs conséquences ? Bien malin l’ours qui aurait pu l’assurer.
Patte d’Ours, au contraire, passait chaque heure par mille morts. Une fois, penché par-dessus le garde-corps, il constata qu’un gros coup de mer déséquilibrait le navire et que les pales battaient longuement dans le vide, entraînant l’emballement des pistons. Les clapets laissèrent échapper la pression et cela déclencha rage et fureur chez le brave gars-ours.
“ Mais rivetez-les donc, ces clapets ! glapit-il. Voyez toute la vapeur qu’on perd ! Quels empotés que ces ours-là ! Nom d’une petite Ourse ! Des gars-ours amer’oursains auraient préféré faire exploser la chaudière que d’escargoter ainsi ! ”

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