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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XIX

OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT Á SON MAÎTRE,
ET CE QUI S’ENSUIT

Hong-Kong n’est qu’un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerre de 1842, assura la possession à l’Angleterre. En quelques années, le génie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville importante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située à l’embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles seulement la séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l’autre rive. Hong-Kong devait nécessairement vaincre Macao dans une lutte commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinois s’opère par la ville anglaise. Des docks, des hôpitaux, des wharfs, des entrepôts, une cathédrale gothique, un “ government-house ”, des rues macadamisées, tout ferait croire qu’une des cités commerçantes des comtés de Kent ou de Surrey, traversant le sphéroïde terrestre, est venue ressortir en ce point de la Chine, presque à ses antipodes.

Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port Victoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile, encore en faveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de Japonais et d’Européens, qui se pressait dans les rues. A peu de choses près, c’était encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garçon retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une traînée de villes anglaises tout autour du monde.

Passepartout arriva au port Victoria. Là, à l’embouchure de la rivière de Canton, c’était un fourmillement de navires de toutes nations, des anglais, des français, des américains, des hollandais, bâtiments de guerre et de commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, des jonques, des sempans, des tankas, et même des bateaux-fleurs qui formaient autant de parterres flottants sur les eaux. En se promenant, Passepartout remarqua un certain nombre d’indigènes vêtus de jaune, tous très avancés en âge. Étant entré chez un barbier chinois pour se faire raser “ à la chinoise ”, il apprit par le Figaro de l’endroit, qui parlait un assez bon anglais, que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans au moins, et qu’à cet âge ils avaient le privilège de porter la couleur jaune, qui est la couleur impériale. Passepartout trouva cela fort drôle, sans trop savoir pourquoi.

Sa barbe faite, il se rendit au quai d’embarquement du Carnatic, et là il aperçut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut point étonné. Mais l’inspecteur de police laissait voir sur son visage les marques d’un vif désappointement.

“ Bon ! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du Reform-Club ! ”

Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l’air vexé de son compagnon.

Or, l’agent avait de bonnes raisons pour pester contre l’infernale chance qui le poursuivait. Pas de mandat ! Il était évident que le mandat courait après lui, et ne pourrait l’atteindre que s’il séjournait quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong étant la dernière terre anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui échapper définitivement, s’il ne parvenait pas à l’y retenir.

“ Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous décidé à venir avec nous jusqu’en Amérique ? demanda Passepartout.

– Oui, répondit Fix les dents serrées.

– Allons donc ! s’écria Passepartout en faisant entendre un retentissant éclat de rire ! Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de nous. Venez retenir votre place, venez ! ”

Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et arrêtèrent des cabines pour quatre personnes. Mais l’employé leur fit observer que les réparations du Carnatic étant terminées, le paquebot partirait le soir même à huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait été annoncé.

“ Très bien ! répondit Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais le prévenir. ”

A ce moment, Fix prit un parti extrême. Il résolut de tout dire à Passepartout. C’était le seul moyen peut-être qu’il eût de retenir Phileas Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong.
En quittant le bureau, Fix offrit à son compagnon de se rafraîchir dans une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta l’invitation de Fix.
Une taverne s’ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tous deux y entrèrent. C’était une vaste salle bien décorée, au fond de laquelle s’étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit étaient rangés un certain nombre de dormeurs.
Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de petites tables en jonc tressé. Quelques uns vidaient des pintes de bière anglaise, ale ou porter, d’autres, des brocs de liqueurs alcooliques, gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues pipes de terre rouge, bourrées de petites boulettes d’opium mélangé d’essence de rose. Puis, de temps en temps, quelque fumeur énervé glissait sous la table, et les garçons de l’établissement, le prenant par les pieds et par la tête, le portaient sur le lit de camp près d’un confrère. Une vingtaine de ces ivrognes étaient ainsi rangés côte à côte, dans le dernier degré d’abrutissement.
Fix et Passepartout comprirent qu’ils étaient entrés dans une tabagie hantée de ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels la mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millions de francs de cette funeste drogue qui s’appelle l’opium ! Tristes millions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices de la nature humaine.

Le gouvernement chinois a bien essayé de remédier à un tel abus par des lois sévères, mais en vain. De la classe riche, à laquelle l’usage de l’opium était d’abord formellement réservé, cet usage descendit jusqu’aux classes inférieures, et les ravages ne purent plus être arrêtés. On fume l’opium partout et toujours dans l’empire du Milieu. Hommes et femmes s’adonnent à cette passion déplorable, et lorsqu’ils sont accoutumés à cette inhalation, ils ne peuvent plus s’en passer, à moins d’éprouver d’horribles contractions de l’estomac. Un grand fumeur peut fumer jusqu’à huit pipes par jour mais il meurt en cinq ans.
Or, c’était dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui pullulent, même à Hong-Kong, que Fix et Passepartout étaient entrés avec l’intention de se rafraîchir. Passepartout n’avait pas d’argent, mais il accepta volontiers la “ politesse ” de son compagnon, quitte à la lui rendre en temps et lieu.
On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Français fit largement honneur, tandis que Fix, plus réservé, observait son compagnon avec une extrême attention. On causa de choses et d’autres, et surtout de cette excellente idée qu’avait eue Fix de prendre passage sur le Carnatic. Et à propos de ce steamer, dont le départ se trouvait avancé de quelques heures, Passepartout, les bouteilles étant vides, se leva, afin d’aller prévenir son maître.
Fix le retint.
“ Un instant, dit-il.
– Que voulez-vous, monsieur Fix ?
– J’ai à vous parler de choses sérieuses.
– De choses sérieuses ! s’écria Passepartout en vidant quelques gouttes de vin restées au fond de son verre. Eh bien, nous en parlerons demain. Je n’ai pas le temps aujourd’hui.
– Restez, répondit Fix. Il s’agit de votre maître ! ”
Passepartout, à ce mot, regarda attentivement son interlocuteur.
L’expression du visage de Fix lui parut singulière. Il se rassit.
“ Qu’est-ce donc que vous avez à me dire ” demanda-t-il.
Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon et, baissant la voix :
“Vous avez deviné qui j’étais ? lui demanda-t-il.
– Parbleu ! dit Passepartout en souriant.
– Alors je vais tout vous avouer ...
– Maintenant que je sais tout, mon compère ! Ah ! voilà qui n’est pas fort ! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire que ces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement !
– Inutilement ! dit Fix. Vous en parlez à votre aise ! On voit bien que vous ne connaissez pas l’importance de la somme !
– Mais si, je la connais, répondit Passepartout. Vingt mille livres !
– Cinquante-cinq mille ! reprit Fix, en serrant la main du Français.

– Quoi ! s’écria Passepartout, Mr. Fogg aurait osé ! ... Cinquante-cinq mille livres ! ... Eh bien ! raison de plus pour ne pas perdre un instant, ajouta-t-il en se levant de nouveau.

– Cinquante-cinq mille livres ! reprit Fix, qui força Passepartout à se rasseoir, après avoir fait apporter un flacon de brandy, – et si je réussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinq cents (12 500 F) à la condition de m’aider ?

– Vous aider ? s’écria Passepartout, dont les yeux étaient démesurément ouverts.

– Oui, m’aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong !
– Hein ! fit Passepartout, que dites-vous là ? Comment ! non content de faire suivre mon maître, de suspecter sa loyauté, ces gentlemen veulent encore lui susciter des obstacles ! J’en suis honteux pour eux !

– Ah çà ! que voulez-vous dire ? demanda Fix.
– Je veux dire que c’est de la pure indélicatesse. Autant dépouiller Mr. Fogg, et lui prendre l’argent dans la poche !
– Eh ! c’est bien à cela que nous comptons arriver !
– Mais c’est un guet-apens ! s’écria Passepartout,
– qui s’animait alors sous l’influence du brandy que lui servait Fix, et qu’il buvait sans s’en apercevoir, – un guet-apens véritable ! Des gentlemen ! des collègues ! ”
Fix commençait à ne plus comprendre.
“ Des collègues ! s’écria Passepartout, des membres du Reform-Club ! Sachez, monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme, et que, quand il a fait un pari, c’est loyalement qu’il prétend le gagner.
– Mais qui croyez-vous donc que je sois ? demanda Fix, en fixant son regard sur Passepartout.
– Parbleu ! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission de contrôler l’itinéraire de mon maître, ce qui est singulièrement humiliant ! Aussi, bien que, depuis quelque temps déjà, j’aie deviné votre qualité, je me suis bien gardé de la révéler à Mr. Fogg !
– Il ne sait rien ? ... demanda vivement Fix.
– Rien ”, répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre.
L’inspecteur de police passa sa main sur son front. Il hésitait avant de reprendre la parole. Que devait-il faire ? L’erreur de Passepartout semblait sincère, mais elle rendait son projet plus difficile. Il était évident que ce garçon parlait avec une absolue bonne foi, et qu’il n’était point le complice de son maître, – ce que Fix aurait pu craindre.
“ Eh bien, se dit-il, puisqu’il n’est pas son complice, il m’aidera.”
Le détective avait une seconde fois pris son parti. D’ailleurs, il n’avait plus le temps d’attendre. A tout prix, il fallait arrêter Fogg à Hong-Kong.
“ Ecoutez, dit Fix d’une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ce que vous croyez, c’est-à-dire un agent des membres du Reform-Club ...
– Bah ! dit Passepartout en le regardant d’un air goguenard.
– Je suis un inspecteur de police, chargé d’une mission par l’administration métropolitaine ...
– Vous ... inspecteur de police ! ...
– Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission. ”
Et l’agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son compagnon une commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout, abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole.
“ Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n’est qu’un prétexte dont vous êtes dupes, vous et ses collègues du Reform-Club, car il avait intérêt à s’assurer votre inconsciente complicité.
– Mais pourquoi ? ... s’écria Passepartout.
– Ecoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à la Banque d’Angleterre par un individu dont le signalement a pu être relevé. Or, voici ce signalement, et c’est trait pour trait celui du sieur Fogg.
– Allons donc ! s’écria Passepartout en frappant la table de son robuste poing. Mon maître est le plus honnête homme du monde !
– Qu’en savez-vous ? répondit Fix. Vous ne le connaissez même pas ! Vous êtes entré à son service le jour de son départ, et il est parti précipitamment sous un prétexte insensé, sans malles, emportant une grosse somme en bank-notes ! Et vous osez soutenir que c’est un honnête homme !
– Oui ! oui ! répétait machinalement le pauvre garçon.
– Voulez-vous donc être arrêté comme son complice ? ”
Passepartout avait pris sa tête à deux mains. Il n’était plus reconnaissable. Il n’osait regarder l’inspecteur de police. Phileas Fogg un voleur, lui, le sauveur d’Aouda, l’homme généreux et brave ! Et pourtant que de présomptions relevées contre lui ! Passepartout essayait de repousser les soupçons qui se glissaient dans son esprit. Il ne voulait pas croire à la culpabilité de son maître.
“ Enfin, que voulez-vous de moi ? dit-il à l’agent de police, en se contenant par un suprême effort.
– Voici, répondit Fix. J’ai filé le sieur Fogg jusqu’ici, mais je n’ai pas encore reçu le mandat d’arrestation, que j’ai demandé à Londres. Il faut donc que vous m’aidiez à retenir à Hong-Kong ...
– Moi ! que je ...
– Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la Banque d’Angleterre !
– Jamais ! ” répondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba, sentant sa raison et ses forces lui échapper à la fois.
“ Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien même tout ce que vous m’avez dit serait vrai ... quand mon maître serait le voleur que vous cherchez ... ce que je nie ... j’ai été ... je suis à son service ... je l’ai vu bon et généreux ... Le trahir ... jamais ... non, pour tout l’or du monde ... Je suis d’un village où l’on ne mange pas de ce pain-là! ...
– Vous refusez ?
– Je refuse.
– Mettons que je n’ai rien dit, répondit Fix, et buvons.
– Oui, buvons ! ”
Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l’ivresse. Fix, comprenant qu’il fallait à tout prix le séparer de son maître, voulut l’achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes chargées d’opium. Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit, la porta à ses lèvres, l’alluma, respira quelques bouffées, et retomba, la tête alourdie sous l’influence du narcotique.
“ Enfin, dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera pas prévenu à temps du départ du Carnatic, et s’il part, du moins partira-t-il sans ce maudit Français ! ”
Puis il sortit, après avoir payé la dépense.

Chapitre XIX

OÙ L’INTEMPÉRANCE
DE PATTE D’OURS
N’EST PAS SANS CONSÉQUENCES.

C’est pendant la conquête de moins 31 que sa Très Grincheuse Ursidée planta sa griffe bienveillante dans un King-Kong-Bear presque inexistant. Six lustres plus tard, la bureaucratie centrale avait développé là un gros groupe de cavernes, creusé une rade – le Havre Grincheuse-Ursidée – et récolté déjà beaucoup d’or et de miel pour le pays natal. Ce minuscule territoire posé dans le delta du Dervür face à sa rivale, la vieille bourgade indigène de Nedeü, l’a emporté sans difficulté dans le jeu de la libre concurrence instigué par sa Très Grincheuse Ursidée, ses grisbi placiers et ses mercenaires. A cet ours, l’ensemble du commerce panda’landais paye l’octroi du nouveau port. A l’instar des belles agglomérations boutiquières d’Ourse’Terre, il possède ses embarcadères, ses cavernes de salubrité, ses terrasses sur pilotis, ses cavernes aux fanfreluches, et même une caverne taboue, une grande cage pour les récalcitrants et des rues bien engravées.
Patte d’Ours, pattes à la ceinture et truffe au vent, trotta en direction du Havre Grincheuse-Ursidée, admirant au passage les vinaigrettes à trois roues si recherchées dans tout le Maxime-Ours pour leur confortable discrétion et s’amusant de ce grouillement de Panda’Landais, de Jap’Oursonais et d’Oursopéens galopant dans tous les sens. Depuis l’époque moderne toutes les agglomérations semblaient taillées sur le même patron ourse’terrien, et le brave gars-ours confondait maintenant Ours’Ez, Cuncéã, Kel­kud’Ourse et Singe-à-Poux. Dans les rues de King-Kong-Bear la tête lui tournait un peu.
Souvent il croisa des ours défraîchis, fanés et chenus, un même foulard safran noué autour du cou. Chez un toiletteur panda’landais où il se fit brosser pour quelques Oursings, on lui expliqua que ces ancêtres, ayant plus de huit fois ourse ans, étaient autorisés à arborer le safran, marque distinctive du blason de l’Ursa-Major. Cela émut Patte d’Ours qui se promit de saluer fort respectueusement tous ceux qu’il rencontrerait dorénavant.
Finement toiletté, il rejoignit la rade où abondaient une multitude de bateaux : des galères ourse’terriennes, militaires ou de négourse, des gribanes pyrénéennes solidement pontées, des baleinières panda’landaises, des skiffs, des sloops et des yachts amer’oursains, des auges minuscules, des bacs emplis de marchandises, des baquets infâmes, des barges à fond plat, des caboteurs pimpants, des caraques énormes, des caravelles improbables, des chaloupes à la mer, des chalutiers rentrant au port, des coches d’eau, des dragues égarées, de frêles esquifs, des felouques prenant l’eau, des ferry-boats bondés, des gondoles de pacotille, des kayaks, de lourdes péniches, des pirogues, des youyous et d’immenses radeaux-jardins, charmants petits parcs posés sur les flots où l’on trouvait à toute heure à grignoter et à laper.
Devant la caverne de partance de L’Oursnatic Patte d’Ours, comme il s’y attendait, retrouva Fixidore Fixours qui déambulait de hue en dia, fort gringe et chagrin.
“ Par ma foi, se réjouit-il, les actions des gentillours du Cercle-Bel-Ursidé semblent avoir piqué à la baisse ! ”
La truffe comiquement plissée il renifla Fixidore Fixours, ignorant volontairement sa mine chiffonnée.
Ce gars-ours avait d’excellents motifs de se lamenter. Le mauvais œeil semblait s’acharner sur lui. Toujours aucun blanc-seing ! Long’Ours l’avait-il seulement grossoyé ? Escargotait-il au moins derrière lui ? De fait, ce maudit blanc-seing ne le rejoindrait que si lui-même s’arrêtait pour l’attendre mais, pendant ce temps-là, l’oursard Lupp en profiterait pour s’envoler loin des ultimes terres placées sous la griffe et la truffe de sa Très Grincheuse Ursidée !
“ Quelle surprise ! Monours Fixidore Fixours ! Seriez-vous venu marchander votre passage pour
l’Amer’Ourse ? l’interrogea finement Patte d’Ours.
– Exactement, grinça l’autre les babines frémissantes.
– Je m’en réjouis ! glapit Patte d’Ours retroussant encore plus sa large truffe, ce qui semblait pourtant peu possible. Vous n’avez donc pas eu le cœur de nous abandonner ! Allons réserver nos litières ! ”
Ensemble ils pénétrèrent dans la caverne de location. L’Oursnatic étant rafistolé plus tôt que prévu, le gars-ours contrôleur leur indiqua que le hauturier prendrait la mer dès la marée du soir, après le coucher du soleil.
“ Excellent ! grogna Patte d’Ours, cela fera le miel de mon ours-maître. ”
Fixours décida alors de jouer son va-tout. Il fallait s’ouvrir à Patte d’Ours ! Il courait un risque, certes, mais quelle autre solution pour coincer Tiomiez Lupp sur ce rocher ?
Une caverne à laper d’assez bonne mine se trouvait justement en face d’eux. Il proposa donc à Patte d’Ours d’aller lipper quelques quarts d’hydromel et celui-ci, point pressé, agréa volontiers.
Ils découvrirent une profonde tanière bien joliment peinte et généreusement engravée. Dans l’ombre, une litière de paille épaisse accueillait quelques ronfleurs.
Trois oursaines d’habitués, accoudés à des roches couvertes de vanneries d’osier et de rotin, lichaient des setiers de vin de groseille ou des pichets d’hydromel. Presque tous tétaient en même temps de fins tuyaux d’argile ocre, plantés dans des calebasses pleines d’un suc de pavot parfumé de pétales de jasmin. Régulièrement, un client tombait de sa roche, inanimé, et trois gars-ours serveurs le grippant sans ménagement allaient le balancer sur la litière de paille. Ourse et neuf de ces malheureux gisaient déjà là, disposés en rang d’oignons, totalement inconscients.

Fixidore Fixours et Patte d’Ours avaient atterri dans un de ces lieux fréquentés par des êtres avilis, l’esprit débile et le corps délabré, clients de sa Très Grincheuse Ursidée qui leur procure chaque année, contre vingt-neuf millions six cent cinquante-six mille trois cent soixante-dix-neuf Ours d’or, leurs indispensables doses ! Un or facile à gagner tant il est vrai qu’ours appâté perd son oseille. Et tout un chacun suçote en Panda’Land, l’ours comme l’oursonne, et devient vite dépendant de ce lucratif poison. Ce sont plus d’ourse calebasses qu’un sérieux tétouilleur peut téter en une oursée, au prix de son miel, de sa santé et, rapidement, de sa vie.
La bureaucratie panda’landaise avait eu velléité de réprimer ce commerce – ou du moins d’en profiter grâce à des taxes très lourdes – mais elle en fut empêchée : sa Très Grincheuse Ursidée n’est pas prêteuse.

Patte d’Ours, sans un Oursing en ceinture, agréa que son compère le régale, à charge de revanche bien sûr.

Ils se firent porter une oursaine de calebasses de grain fermenté que Patte d’Ours attaqua rapidement. Fixours, lui, chipotait, reniflant soigneusement mais discrètement l’état d’esprit de l’autre. Patte d’Ours proféra des propos sans queue ni tête, narra des blagues plaisantes et manifesta son plaisir à bourlinguer sur L’Oursnatic en bonne compagnie. Ses calebasses proprement séchées, il grogna qu’il devait se retirer pour aller informer son ours-maître du changement d’horaire.
Alors Fixours se lança.

“ A moi, monours, deux mots !
– Oui ?
– Il nous faut aborder des sujets plutôt graves.
– Rien de grave pour un brave ! gloussa Patte d’Ours reléchant avec application une calebasse vide. Je file maintenant, retrouvons-nous à bord.
– Pas question, gronda Fixidore Fixours. Vous intéressez-vous à votre ours-maître ? ”
Intrigué, Patte d’Ours renifla minutieusement Fixours, et son odeur inaccoutumée le convainquit d’obtempérer.
“ Hé bien ? ” gronda-t-il.
Fixidore Fixours posa sa patte sur celle de son compère :
“ Je suis débusqué, je crois ?
– Par l’Ourse-Bleue ! Ce n’était pas sorcier, se moqua Patte d’Ours en plissant la truffe.
– Ecoutez, voici mon secret ...
– Vous m’indiquez la cachette quand j’ai déjà trouvé le miel ! Heureusement que je ne vous ai pas attendu ! Vrai, ces gentillours ne sont pas trop économes et gaspillent leur or sans profit, avec vous !
– Sans profit ! glapit Fixidore Fixours. Comme vous y allez ! Vous ignorez sans doute le montant en jeu !

– Pas du tout. Cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings !
– Cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! gronda Fixidore Fixours, la truffe sous celle de Patte d’Ours.
– Que la Grande-Ourse me grippe ! glapit Patte d’Ours, Myb. Lupp aurait gagé ... cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! ... Nom d’une petite ourse ! Il me faut tricoter ferme pour ne pas rater ce bateau.
– Cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings ! répéta Fixours qui amena Patte d’Ours à rester encore un peu, grâce à une troisième oursaine de calebasses d’hydromel. Et moi je peux gratter cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, douze Canines et six cent quarante-quatre Oursings en me montrant malin. Je vous en cède le quart si vous m’épaulez.
– Vous épauler ? s’étrangla Patte d’Ours, par l’Ourse-Noire, et pour quelle besogne ?
– Paralyser l’oursard Lupp une oursaine à King-Kong-Bear !
– Oh ! Les fourbes ! Les sournois ! Les escrocs ! hulula Patte d’Ours. Les sales bêtes ! Il ne leur suffisait pas de faire renifler sa trace ! Ils projettent de tricher à présent ! Quel épouvantable scandale !
– Mais arrêtez, enfin ! Que grisollez-vous donc avec votre scandale ?
– Je grisolle que ce sont des ours déloyaux, malhonnêtes, marrons et véreux, que cela vous plaise ou non de l’ouïr ! Vouloir gruger Myb. Lupp ! Lui arracher sa ceinture et son or !
– C’est précisément notre but !
– On le vole ! glapit Patte d’Ours de plus en plus échauffé. On l’assassine ! Des gentillours ! ”
Fixours était déboussolé.
“ Et ils se prétendent estimables ! s’étrangla Patte d’Ours. Mon ours-maître est un ours loyal, intègre, inattaquable et franc ! C’est lui qui l’emportera, et sans tricher !

– Vous vous affolissez ! Pour qui me prenez-vous à venir me grisoller toutes ces sornettes ? gronda l’autre, sidéré.
– Par l’Ourse-Bleue ! Pour une taupe, oui, pour un mouchard stipendié par les ours-membres du Cercle-Bel-Ursidé, qui fait le sale boulot de surveiller mon ours-maître ! Vous me décevez monours ! Mais pour ne pas blesser Myb. Lupp, je ne lui dévoilerai aucune de vos basses manœuvres.
– Il ignorerait donc encore tout ? s’intéressa vivement Fixours.
– Tout ! ” souffla Patte d’Ours finissant de laper ses calebasses.
Le gars-ours pandore se trouvait assez désarçonné par le tour qu’avait pris leur échange et la manifeste franchise de Patte d’Ours ! L’esprit embrouillé, il n’arrivait plus à se décider. Au moins l’autre n’était-il pas de mèche.
“ Il est innocent, se rassura-t-il, et se placera sous la protection de la loi. Je dois absolument mettre Lupp en cage à King-Kong-Bear. Assez de tergiversations, il convient de plonger ... et de nager.
C’est un malentendu, reprit-il, et vous faites erreur. Je n’ai jamais été un sycophante stipendié par les ours-membres du Cercle-Bel-Ursidé ...
– Fariboles et billevesées ! lança Patte d’Ours, plissant la truffe tout en montrant les dents.
– La bureaucratie centrale m’a mandaté pour ...
– Balivernes ! Vous galéjez !
– Que nenni. Tenez, reniflez plutôt mon accréditation ”.
Le gars-ours mit sous la truffe de son compère une tablette portant la griffe officielle. Consterné, Patte d’Ours dodelinait de la tête.
“ La gageure de l’oursard Lupp ! s’exclama Fixidore Fixours. Une fausse truffe ! Une mystification pour couvrir sa fuite d’un rideau de fumée ! Et qui vous a berné tout le premier.
– Vous êtes grotesque ! ... gémit Patte d’Ours.
– C’est la vérité vraie ! Le 21 du mois d’Absolu, un ours – plusieurs témoins l’ont reniflé – a dérobé cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings à Grisbi-Place. Lisez, j’ai ici son grognottement : il correspond au poil près à notre oursard.
– Vous déraisonnez ! glapit Patte d’Ours ébranlant la roche d’un violent coup de patte. Mon ours-maître n’est pas un malandrin !
– Et d’où tirez-vous donc vos renseignements ? Il vous a engagé l’ours même de son embarquement avant de déguerpir sans demander son reste, arguant d’une gageure abracadabrantesque, avec pour tout bagage une belle escarcelle de poudre d’or dans son balluchon ! Est-ce là le comportement d’un ours insoupçonnable ?
– Insoupçonnable ! grogna plus faiblement le malheureux gars-ours.
– Savez-vous qu’on vous jettera en cage pour connivence ? ”
Patte d’Ours se cognait doucement la gueule sur la pierre. Il baissait la truffe devant le gars-ours pandore. Tiomiez Lupp, qui avait risqué sa fortune et sa vie pour Sheb. Aourseda, serait un gredin ? Certes l’accumulation des coïncidences était troublante ! Le doute s’insinuait en lui mais Patte d’Ours y résistait de toutes ses forces. Que son ours-maître soit une canaille, ce n’était tout bonnement pas possible.
“ Que proposez-vous ? demanda-t-il au gars-ours pandore qu’il avait furieusement envie de mordre.
– C’est tout simple. J’ai obstinément reniflé la piste de l’oursard sans que le blanc-seing de mise en cage grossoyé par Long’Ours ne me rattrape : votre devoir vous commande de me seconder pour le bloquer sur place.
– Quoi ! mon devoir ...
– Et nous enfournerons dans nos ceintures les cinq mille sept cent trois Ours d’or, deux Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings de récompense !
– Que l’Ourse-Noire ... ! ” gronda violemment Patte d’Ours en tentant de se redresser. Mais, l’esprit aussi chancelant que le corps, il s’écroula au sol.
“ Monours, bafouilla-t-il, m’auriez-vous montré la vérité toute nue ... mon ours-maître serait-il votre gredin ... mais c’est idiot ... ce gredin serait plus honnête que ... Votre vérité ment ... il est débonnaire ... et très poli ... je suis son gars-ours domestique ... je ne serai pas félon ... ni infidèle ... Que la Grande-Ourse me croque mais, de là d’où je viens, on méprise ce miellat frelaté !
– Vous oseriez vous rebeller devant l’autorité ?
– Elle est belle, votre autorité !
– Brisons-là, monours, grogna Fixidore Fixours et lapons plutôt une autre calebasse.
– Lapons, c’est ça ! Vous m’avez donné soif ! ”
Patte d’Ours était déjà passablement imbibé et Fixidore Fixours ne pouvait plus prendre le risque de le laisser rejoindre son ours-maître. Il s’empara d’une calebasse bourrée de suc de pavot et lui en fourra le tuyau entre les babines. Patte d’Ours se mit illico à téter goulûment avant de s’éfoirer, gueule en avant, achevé par la drogue.
“ Ce n’est pas trop tôt, souffla Fixidore Fixours, repoussant Patte d’Ours écroulé sous sa pierre, soûl comme une grive en vendange. Oursard Lupp ne saura rien du nouvel horaire de L’Oursnatic. Et quand bien même il grimperait à bord, je serais enfin débarrassé de celui-là ! ”
Ayant graissé la patte du serveur, il fila sans plus attendre.

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