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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XX

DANS LEQUEL FIX ENTRE
DIRECTEMENT EN RELATION
AVEC PHILEAS FOGG

Pendant cette scène qui allait peut-être compromettre si gravement son avenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les rues de la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accepté son offre de la conduire jusqu’en Europe, il avait dû songer à tous les détails que comporte un aussi long voyage. Qu’un Anglais comme lui fît le tour du monde un sac à la main, passe encore ; mais une femme ne pouvait entreprendre une pareille traversée dans ces conditions. De là, nécessité d’acheter les vêtements et objets nécessaires au voyage. Mr. Fogg s’acquitta de sa tâche avec le calme qui le caractérisait, et à toutes les excuses ou objections de la jeune veuve, confuse de tant de complaisance :
“ C’est dans l’intérêt de mon voyage, c’est dans mon programme”, répondait-il invariablement.
Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentrèrent à l’hôtel et dînèrent à la table d’hôte, qui était somptueusement servie. Puis Mrs. Aouda, un peu fatiguée, remonta dans son appartement, après avoir “ à l’anglaise ” serré la main de son imperturbable sauveur.
L’honorable gentleman, lui, s’absorba pendant toute la soirée dans la lecture du Times et de l’Illustrated London News.
S’il avait été homme à s’étonner de quelque chose, c’eût été de ne point voir apparaître son domestique à l’heure du coucher. Mais, sachant que le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant le lendemain matin, il ne s’en préoccupa pas autrement. Le lendemain, Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg.
Ce que pensa l’honorable gentleman en apprenant que son domestique n’était pas rentré à l’hôtel nul n’aurait pu le dire. Mr. Fogg se contenta de prendre son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya chercher un palanquin.
Il était alors huit heures, et la pleine mer, dont le Carnatic devait profiter pour sortir des passes, était indiquée pour neuf heures et demie.
Lorsque le palanquin fut arrivé à la porte de l’hôtel, Mr. Fogg et Mrs. Aouda montèrent dans ce confortable véhicule, et les bagages suivirent derrière sur une brouette.
Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai d’embarquement, et là Mr. Fogg apprenait que le Carnatic était parti depuis la veille.
Mr. Fogg, qui comptait trouver, à la fois, et le paquebot et son domestique, en était réduit à se passer de l’un et de l’autre. Mais aucune marque de désappointement ne parut sur son visage, et comme Mrs. Aouda le regardait avec inquiétude, il se contenta de répondre :
“ C’est un incident, madame, rien de plus. ”
En ce moment, un personnage qui l’observait avec attention s’approcha de lui. C’était l’inspecteur Fix, qui le salua et lui dit :
“ N’êtes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du Rangoon, arrivé hier ?
– Oui, monsieur, répondit froidement Mr. Fogg, mais je n’ai pas l’honneur ...
– Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique.
– Savez-vous où il est, monsieur ? demanda vivement la jeune femme.
– Quoi ! répondit Fix, feignant la surprise, n’est-il pas avec vous ?
– Non, répondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n’a pas reparu. Se serait-il embarqué sans nous à bord du Carnatic ?
– Sans vous, madame ? ... répondit l’agent. Mais, excusez ma question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot ?
– Oui, monsieur.
– Moi aussi, madame, et vous me voyez très désappointé. Le Carnatic, ayant terminé ses réparations, a quitté Hong-Kong douze heures plus tôt sans prévenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours le prochain départ ! ”
En prononçant ces mots : “ huit jours ”, Fix sentait son cœur bondir de joie. Huit jours ! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong ! On aurait le temps de recevoir le mandat d’arrêt. Enfin, la chance se déclarait pour le représentant de la loi.
Que l’on juge donc du coup d’assommoir qu’il reçut, quand il entendit Phileas Fogg dire de sa voix calme :
“ Mais il y a d’autres navires que le Carnatic, il me semble, dans le port de Hong-Kong. ”
Et Mr. Fogg, offrant son bras à Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks à la recherche d’un navire en partance.
Fix, abasourdi, suivait. On eût dit qu’un fil le rattachait à cet homme.
Toutefois, la chance sembla véritablement abandonner celui qu’elle avait si bien servi jusqu’alors. Phileas Fogg, pendant trois heures, parcourut le port en tous sens, décidé, s’il le fallait, à fréter un bâtiment pour le transporter à Yokohama ; mais il ne vit que des navires en chargement ou en déchargement, et qui, par conséquent, ne pouvaient appareiller. Fix se reprit à espérer.
Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait pas, et il allait continuer ses recherches, dût-il pousser jusqu’à Macao, quand il fut accosté par un marin sur l’avant-port.
“ Votre Honneur cherche un bateau ? lui dit le marin en se découvrant.
– Vous avez un bateau prêt à partir demanda Mr. Fogg.
– Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote n° 43, le meilleur de la flottille.
– Il marche bien ?
– Entre huit et neuf milles, au plus près. Voulez-vous le voir ?
– Oui.
– Votre Honneur sera satisfait. Il s’agit d’une promenade en mer ?
– Non. D’un voyage.
– Un voyage ?
– Vous chargez-vous de me conduire à Yokohama ?  ”
Le marin, à ces mots, demeura les bras ballants, les yeux écarquillés.
“ Votre Honneur veut rire ? dit-il.
– Non ! j’ai manqué le départ du Carnatic, et il faut que je sois le 14, au plus tard, à Yokohama, pour prendre le paquebot de San Francisco.
– Je le regrette, répondit le pilote, mais c’est impossible.
– Je vous offre cent livres (2 500 F) par jour, et une prime de deux cents livres si j’arrive à temps.
– C’est sérieux ? demanda le pilote.
– Très sérieux ”, répondit Mr. Fogg.
Le pilote s’était retiré à l’écart. Il regardait la mer, évidemment combattu entre le désir de gagner une somme énorme et la crainte de s’aventurer si loin. Fix était dans des transes mortelles.

Pendant ce temps, Mr. Fogg s’était retourné vers Mrs. Aouda.
“ Vous n’aurez pas peur, madame ? lui demanda-t-il.
– Avec vous, non, monsieur Fogg ”, répondit la jeune femme.
Le pilote s’était de nouveau avancé vers le gentleman, et tournait son chapeau entre ses mains.
“ Eh bien, pilote ? dit Mr. Fogg.

– Eh bien, Votre Honneur, répondit le pilote, je ne puis risquer ni mes hommes, ni moi, ni vous-même, dans une si longue traversée sur un bateau de vingt tonneaux à peine, et à cette époque de l’année. D’ailleurs, nous n’arriverions pas à temps, car il y a seize cent cinquante milles de Hong-Kong à Yokohama.

– Seize cents seulement, dit Mr. Fogg.

– C’est la même chose. ”

Fix respira un bon coup d’air.
“ Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-être moyen de s’arranger autrement. ”
Fix ne respira plus.
“ Comment ? demanda Phileas Fogg.
– En allant à Nagasaki, l’extrémité sud du Japon, onze cents milles, ou seulement à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette dernière traversée, on ne s’éloignerait pas de la côte chinoise, ce qui serait un grand avantage, d’autant plus que les courants y portent au nord.
– Pilote, répondit Phileas Fogg, c’est à Yokohama que je dois prendre la malle américaine, et non à Shangaï ou à Nagasaki.
– Pourquoi pas ? répondit le pilote. Le paquebot de San Francisco ne part pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki, mais son port de départ est Shangaï.
– Vous êtes certain de ce vous dites ?
– Certain.
– Et quand le paquebot quitte-t-il Shangaï ?
– Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant nous. Quatre jours, c’est quatre-vingt-seize heures, et avec une moyenne de huit milles à l’heure, si nous sommes bien servis, si le vent tient au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les huit cents milles qui nous séparent de Shangaï.
– Et vous pourriez partir ? ...
– Dans une heure. Le temps d’acheter des vivres et d’appareiller.
– Affaire convenue ... Vous êtes le patron du bateau ?
– Oui, John Bunsby, patron de la Tankadère.
– Voulez-vous des arrhes ?
– Si cela ne désoblige pas Votre Honneur.
– Voici deux cents livres à compte ... Monsieur, ajouta Phileas Fogg en se retournant vers Fix, si vous voulez profiter ...
– Monsieur, répondit résolument Fix, j’allais vous demander cette faveur.
– Bien. Dans une demi-heure nous serons à bord.
– Mais ce pauvre garçon ... dit Mrs. Aouda, que la disparition de Passepartout préoccupait extrêmement.
– Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire ”, répondit Phileas Fogg.
Et, tandis que Fix, nerveux, fiévreux, rageant, se rendait au bateau-pilote, tous deux se dirigèrent vers les bureaux de la police de Hong-Kong. Là, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout, et laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Même formalité fut remplie chez l’agent consulaire français, et le palanquin, après avoir touché à l’hôtel, où les bagages furent pris, ramena les voyageurs à l’avant-port.
Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote n° 43, son équipage à bord, ses vivres embarqués, était prêt à appareiller.
C’était une charmante petite goélette de vingt tonneaux que la Tankadère, bien pincée de l’avant, très dégagée dans ses façons, très allongée dans ses lignes d’eau. On eût dit un yacht de course. Ses cuivres brillants, ses ferrures galvanisées, son pont blanc comme de l’ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s’entendait à la tenir en bon état. Ses deux mâts s’inclinaient un peu sur l’arrière. Elle portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches, et pouvait gréer une fortune pour le vent arrière. Elle devait merveilleusement marcher, et, de fait, elle avait déjà gagné plusieurs prix dans les “ matches ” de bateaux-pilotes.
L’équipage de la Tankadère se composait du patron John Bunsby et de quatre hommes. C’étaient de ces hardis marins qui, par tous les temps, s’aventurent à la recherche des navires, et connaissent admirablement ces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux, noir de hâle, le regard vif, la figure énergique, bien d’aplomb, bien à son affaire, eût inspiré confiance aux plus craintifs.
Phileas Fogg et Mrs. Aouda passèrent à bord. Fix s’y trouvait déjà. Par le capot d’arrière de la goélette, on descendait dans une chambre carrée, dont les parois s’évidaient en forme de cadres, au dessus d’un divan circulaire. Au milieu, une table éclairée par une lampe de roulis. C’était petit, mais propre.

“ Je regrette de n’avoir pas mieux à vous offrir ”, dit Mr. Fogg à Fix, qui s’inclina sans répondre.
L’inspecteur de police éprouvait comme une sorte d’humiliation à profiter ainsi des obligeances du sieur Fogg.
“ A coup sûr, pensait-il, c’est un coquin fort poli, mais c’est un coquin ! ”
A trois heures dix minutes, les voiles furent hissées. Le pavillon d’Angleterre battait à la corne de la goélette. Les passagers étaient assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier regard sur le quai, afin de voir si Passepartout n’apparaîtrait pas.
Fix n’était pas sans appréhension, car le hasard aurait pu conduire en cet endroit même le malheureux garçon qu’il avait si indignement traité, et alors une explication eût éclaté, dont le détective ne se fût pas tiré à son avantage. Mais le Français ne se montra pas, et, sans doute, l’abrutissant narcotique le tenait encore sous son influence.
Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la Tankadère, prenant le vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s’élança en bondissant sur les flots.

Chapitre XX

DANS LEQUEL FIXIDORE FIXOURS
S’AGRIFFE SOLIDEMENT
À TIOMIEZ LUPP

Myb. Lupp ignorant tout des orages amoncelés au-dessus de sa tête faisait visiter la cité à Sheb. Aourseda. Maintenant qu’il s’était chargé de la mener en Oursope, il se préoccupait de son confort. Si son domestique et lui pouvaient courir le globe baluchon à l’épaule, une jeune oursonne de sa qualité se devait de toujours trouver à portée de patte ses accessoires et affiquets, fanfreluches, breloques et autres colifichets. Myb. Lupp y pourvut tout naturellement et lorsqu’elle protestait, craignant de lui être une trop lourde charge, ou une gêne, il grommelait :

“ Ne vous souciez point, monourse, rien de tout cela n’entrave la bonne marche de mon projet. ”
Ils firent porter le tout à la caverne de repos et soupèrent à la grande roche commune, couverte de mets succulents. Sheb. Aourseda, un peu lasse, ayant à la mode de son pays reniflé la patte et la truffe de Myb. Lupp, regagna sa tanière.

Notre gentillours déchiffra encore, des heures durant, de vieux numéros du Temps et du Long’Ours Illustré.

Remarqua-t-il l’absence de son gars-ours domestique ce soir-là ? Peut-être. Cela, en tout cas, ne l’empêcha pas de dormir parfaitement. Bien reposé par sa nuit et désireux de se préparer, il constata simplement que Patte d’Ours ne répondait pas à son appel.

Nulours n’eût noté la moindre inquiétude chez celui qui rassembla lui-même son baluchon avant de mander qu’on réveille Sheb. Aourseda et qu’on fasse venir deux gars-ours porteurs et un diable.
Le soleil était levé depuis deux heures et il s’en fallait encore de presque autant avant la marée haute qui permettrait à L’Oursnatic de décoster.
Dès l’apparition des gars-ours porteurs, Myb. Lupp et Sheb. Aourseda, ayant confié leurs balluchons au diable, grimpèrent dans leur hotte.
En trois fois ourse minutes les pérégrins rejoignaient la rade.

Myb. Lupp, n’apercevant ni le hauturier ni son gars-ours domestique, ne se montra pas plus surpris qu’agacé. A Sheb. Aourseda épeurée, qui le reniflait nerveusement, il grommela, rassurant :

“ Une simple péripétie, monourse. ”
Fixidore Fixours les pistait depuis la caverne de repos. Il se montra alors, renifla très poliment et grognonna :
“ Nous étions ensemble sur le Rangours, il me semble ?

– En effet, grommela Myb. Lupp.

– J’espérais rejoindre votre gars-ours domestique sur ce quai.
– L’avez-vous vu récemment, monours ? ” guiora la jeune oursonne pleine d’espoir.
Fixidore Fixours joua les étonnés :
“ Nenni ! Je le croyais en votre compagnie.
– Hélas ! Il semble s’être volatilisé. Aurait-il pu prendre place sur L’Oursnatic ?
– Tout seul ? s’étonna le gars-ours pandore. Ne devait-il pas vous attendre ?
– Certes, monours, vous avez raison.
– Je devrais me trouver moi-même sur ce navire, monourse, et me voilà bigrement chagriné. L’Oursnatic, après un rafistolage tôtif, a filé comme un voleur à la dernière marée, et nous devrons patienter ourse et cinq marées avant de pouvoir repartir ! ”
Combien Fixidore Fixours savourait ce “ ourse et cinq marées ” ! Lupp bloqué à King-Kong-Bear ourse et cinq marées ! La fortune lui souriait enfin ! Le blanc-seing allait pouvoir les rejoindre.
Aussi, quel choc, quand Tiomiez Lupp grommela avec flegme :
“ L’Oursnatic serait-il le seul hauturier de King-Kong-Bear ? ”
Lui tournant alors le dos, Myb. Lupp entraîna Sheb. Aourseda en direction des autres embarcadères pour se renseigner sur les départs.

Anéanti et comme lié à eux, Fixours leur emboîta le pas.
Tiomiez Lupp fureta vainement partout, la matinée entière, interrogeant tous les gars-ours marins et dockers qu’il croisait, reniflant jusqu’aux plus petites barcasses, offrant de noliser à bon poids d’or toute embarcation capable de les conduire à Yokohol’Ourse. Et le guignon de l’un redorant l’étoile de l’autre, le gars-ours pandore s’en trouva tout ravigoté.
Myb. Lupp songeait déjà à se rendre à Nedeü pour y poursuivre sa quête lorsqu’un gars-ours marin l’aborda et, le reniflant :

“ Sa Grande-Ourse veut sortir en mer ?

– Pourriez-vous m’emmener immédiatement ?
– Certes, et sur le plus valeureux cabotier du port.
– Son allure ?
– Un Vit d’Ours Blanc, mille neuf cent treize Souffles et neuf Coulées, sans forcer. Cela vous agrée-t-il ?
– Parfaitement.
– Sa Grande-Ourse désire passer une oursée sur l’eau ?
– Nenni. C’est l’affaire de six ou sept ours.
– Une croisière ?
– Je me rends à Yokohol’Ourse.”
Gueule ouverte et babines retroussées, se dandinant gauchement, le gars-ours marin gronda du fond de la gorge :

“ Sa Grande-Ourse se moque ?
– Pas du tout ! L’Oursnatic a déguerpi sans moi. Or je dois attraper la correspondance de Safrasiz’Ours le 12, à Yokohol’Ourse.
– Il n’en est pas question, ronchonna le gars-ours marin.
– Même contre deux cent quatre-vingt-cinq Ours d’or, deux Pénis, quinze Canines et cinq cent quatre-vingt-deux Oursings l’oursée, et une gratification de cinq cents soixante-dix Ours d’or pour traverser dans les délais ?
– L’affaire est donc si grave ? s’enquit le gars-ours marin.
– Bigrement grave, oui ”.
Le gars-ours s’éloigna lentement, contemplant l’horizon. Que décider ? Pouvait-il refuser un tel pactole ? Mais risquer son embarcation et ses gars-ours dans un si périlleux parcours ! Dans son coin, Fixours trépignait.
Myb. Lupp lui, ne se préoccupait que de Sheb. Aourseda.
“ Cela sera peu confortable monourse et peut-être dangereux.
– Je vous suivrai en toute confiance, monours Lupp ”, lui assura-t-elle.
Le gars-ours marin revint.
“ Je vous écoute, grommela Myb. Lupp.
– Ma Tankadoursère ne jauge que dix-sept Ours-Cubiques et cinq cent trente-quatre oursièmes. La course est d’importance et les mers sont mauvaises en cette saison. Je me dois donc de refuser car c’est la vie de mes gars-ours et la vôtre que je mettrais en grand péril. De toute façon, il s’agit de parcourir deux cent quarante Nages d’Ours jusqu’à Yokohol’Ourse : nous n’y serions jamais le 12.
– Deux cent trente-trois Nages d’Ours, huit Coulées et cent soixante-six oursièmes, rectifia Myb. Lupp.
– Cela ne change rien, nous manquerons de temps. ”
Fixidore Fixours revivait.
“ Cependant votre offre est bien belle et je peux vous proposer une autre solution. ”
Fixours sentit son cœur cesser de battre.
“ J’écoute, grommela Tiomiez Lupp.
– En quatre ours je peux parcourir cent soixante nages d’Ours et vous conduire à Repézéqõ, au sud du Jap’Ourson. Ou mieux encore, ne vous mener qu’à Chand’Oursaille, à cent seize Nages d’Ours d’ici. Je caboterais alors le long des côtes panda’landaises, favorisé par les vents dominants.
– Ma correspondance, le coupa Tiomiez Lupp, est à Yokohol’Ourse, pas à Chand’Oursaille ou Repézéqõ.
– Peut-être, mais Yokohol’Ourse et Repézéqõ ne sont que des étapes vers Safrasiz’Ours. La tête de ligne est Chand’Oursaille.
– Réellement ?
– Mais oui, monours.
– Et à Chand’Oursaille, l’embarquement a lieu ?
– Le 9, à l’apparition de la lune. Il nous faudrait, je le répète, traverser en un peu moins de neuf oursaines d’heures. Je peux vous garantir une allure d’un Vit d’Ours blanc, dix-neuf Coulées et cinq cent soixante-sept oursièmes par bonnes conditions. Cent seize nages d’Ours et quelques Coulées jusqu’à Chand’Oursaille, cela reste à notre portée.

– Quel délai pour décoster ?

– Cinquante minutes pour marchander quelques provisions et vérifier l’équipement.
– Marché conclu ! Vous êtes le propriétaire ?
– Et le capitaine, Björn Cyrzca.
– Souhaitez-vous une avance ?
– Pour les provisions, oui.
– Prenez déjà ces cinq cent soixante-dix Ours d’or, cinq Pénis, huit Canines et cent soixante-quatre Oursings. Monours, grommela Tiomiez Lupp à Fixidore Fixours, puis-je vous proposer ...
– Volontiers Monours, vous m’obligez grandement. ”
Voilà que le guignon revenait dans son camp. Tout ébouriffé, Fixours grimpa aussitôt sur le pont, râlant et écumant in petto.
“ Nous ne pouvons abandonner ce malheureux gars-ours, guiora Sheb. Aourseda fort chagrinée à la pensée de Patte d’Ours.
– Je m’en occupe ”, la rassura Tiomiez Lupp.
Ils gagnèrent la caverne du capitoul de King-Kong-Bear et Tiomiez Lupp grava sur une tablette d’argile le grognottement de Patte d’Ours. Il déposa aussi assez de poudre d’or pour assurer son retour au pays.

En milieu d’après midi, toutes les provisions étaient en cale et ses gars-ours marins, rameutés, avaient rejoint la Tankadoursère.

Il s’agissait d’une belle embarcation à mâts obliques, de dix-sept Ours-Cubiques et cinq cent trente-quatre oursièmes de jauge, élancée et fine, racée comme un animal de compétition. L’amour de son propriétaire se lisait dans le clinquant de ses structures métalliques et le pimpant de la passerelle et des boiseries. Rien ne manquait à sa voilure, pas même génois, perroquet ou cacatois. Elle se comportait parfaitement par tous les temps et avait remporté maintes coupes lors des compétitions locales et régionales.

Trois gars-ours, sous les ordres de Björn Cyrzca, suffisaient à la manœuvrer. Ils étaient tous fort amarinés et endurcis, ne redoutant ni les récifs ni les écueils. Dans la force de l’âge, robuste et découplé, le poil d’ébène, l’œil sombre, le museau carré, la truffe large, les pattes trapues, résolu et courageux, Björn Cyrzca était ours à rassurer le plus effarouché des Koalas.
Tiomiez Lupp et Sheb. Aourseda rejoignirent sur le pont Fixidore Fixours. A la poupe, une échelle de teck conduisait à une tanière boisée : au centre se balançait un tronc coupé en deux, suspendu de façon à garder une assise stable même par gros temps. Des ouvertures ovales permettaient d’accéder à une litière commune. L’ensemble, bien que peu confortable, était coquet et soigné.
“ Pardonnez-moi, monours Fixours, ces conditions austères ”, grommela Myb. Lupp. L’autre, plutôt mortifié, branla du chef en silence.
“ Sachez, oursard Lupp, se grognonnait-il, qu’un gredin même bien élevé reste quand même un gredin ! ”
On envoya toute la voilure, aussitôt gonflée par une brise soutenue. Les pérégrins se tenaient au bastingage et Sheb. Aourseda scrutait le port, espérant encore la survenue de Patte d’Ours.
Fixidore Fixours, animé par la crainte, scrutait lui aussi. Que le gars-ours grugé apparaisse maintenant, et quel grabuge ! Il eût été grillé et risquait l’étripage.
On atteignit la haute mer et la Tankadoursère fila, cap au septentrion.
Notre gars-ours, hébété par la drogue, devait toujours ronfler dans son coin.

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