Chapitre XXI
OÙ LE PATRON DE LA TANKADÈRE
RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME
DE DEUX CENTS LIVRES
Cétait
une aventureuse expédition que cette navigation de huit cents milles, sur une embarcation
de vingt tonneaux, et surtout à cette époque de lannée. Elles sont généralement
mauvaises, ces mers de la Chine, exposées à des coups de vent terribles, principalement
pendant les équinoxes, et on était encore aux premiers jours de novembre.
Ceût été, bien évidemment, lavantage du pilote de conduire ses passagers
jusquà Yokohama, puisquil était payé tant par jour. Mais son imprudence
aurait été grande de tenter une telle traversée dans ces conditions, et cétait
déjà faire acte daudace, sinon de témérité, que de remonter jusquà
Shangaï. Mais John Bunsby avait confiance en sa Tankadère, qui sélevait à la
lame comme une mauve, et peut-être navait-il pas tort.
Pendant les dernières heures de cette journée, la Tankadère navigua dans les passes
capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures, au plus près ou vent arrière,
elle se comporta admirablement.
Je nai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment où la goélette
donnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence possible.
Que Votre Honneur sen rapporte à moi, répondit John Bunsby. En fait de
voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter. Nos flèches ny
ajouteraient rien, et ne serviraient quà assommer lembarcation en nuisant à
sa marche.
Cest votre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous.
Phileas Fogg, le corps droit, les jambes écartées, daplomb comme un marin,
regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise à larrière, se
sentait émue en contemplant cet océan, assombri déjà par le crépuscule, quelle
bravait sur une frêle embarcation. Au-dessus de sa tête se déployaient les voiles
blanches, qui lemportaient dans lespace comme de grandes ailes. La goélette,
soulevée par le vent, semblait voler dans lair.
La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son insuffisante lumière
devait séteindre bientôt dans les brumes de lhorizon. Des nuages chassaient
de lest et envahissaient déjà une partie du ciel.
Le pilote avait disposé ses feux de position, précaution indispensable à prendre
dans ces mers très fréquentées aux approches des atterrages. Les rencontres de navires
ny étaient pas rares, et, avec la vitesse dont elle était animée, la goélette se
fût brisée au moindre choc.
Fix rêvait à lavant de lembarcation. Il se tenait à lécart, sachant
Fogg dun naturel peu causeur. Dailleurs, il lui répugnait de parler à cet
homme, dont il acceptait les services. Il songeait aussi à lavenir. Cela lui
paraissait certain que le sieur Fogg ne sarrêterait pas à Yokohama, quil
prendrait immédiatement le paquebot de San Francisco afin datteindre
lAmérique, dont la vaste étendue lui assurerait limpunité avec la
sécurité. Le plan de Phileas Fogg lui semblait on ne peut plus simple.
Au lieu de sembarquer en Angleterre pour les États-Unis, comme un coquin vulgaire,
ce Fogg avait fait le grand tour et traversé les trois quarts du globe, afin de gagner
plus sûrement le continent américain, où il mangerait tranquillement le million de la
Banque, après avoir dépisté la police. Mais une fois sur la terre de lUnion, que
ferait Fix ? Abandonnerait-il cet homme ? Non, cent fois non ! et jusquà ce
quil eût obtenu un acte dextradition, il ne le quitterait pas dune
semelle. Cétait son devoir, et il laccomplirait jusquau bout. En tout
cas, une circonstance heureuse sétait produite : Passepartout nétait plus
auprès de son maître, et surtout, après les confidences de Fix, il était important que
le maître et le serviteur ne se revissent jamais.
Phileas Fogg, lui, nétait pas non plus sans songer à son domestique, si
singulièrement disparu. Toutes réflexions faites, il ne lui sembla pas impossible que,
par suite dun malentendu, le pauvre garçon ne se fût embarqué sur le Carnatic, au
dernier moment. Cétait aussi lopinion de Mrs. Aouda, qui regrettait
profondément cet honnête serviteur, auquel elle devait tant. Il pouvait donc se faire
quon le retrouvât à Yokohama, et, si le Carnatic ly avait transporté, il
serait aisé de le savoir.
Vers dix heures, la brise vint à fraîchir. Peut-être eût-il été prudent de prendre
un ris, mais le pilote, après avoir soigneusement observé létat du ciel, laissa
la voilure telle quelle était établie. Dailleurs, la Tankadère portait
admirablement la toile, ayant un grand tirant deau, et tout était paré à amener
rapidement, en cas de grain.
A minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine. Fix les y avait
précédés, et sétait étendu sur lun des cadres. Quant au pilote et à ses
hommes, ils demeurèrent toute la nuit sur le pont.
Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la goélette avait fait plus de cent milles.
Le loch, souvent jeté, indiquait que la moyenne de sa vitesse était entre huit et neuf
milles. La Tankadère avait du largue dans ses voiles qui portaient toutes et elle
obtenait, sous cette allure, son maximum de rapidité. Si le vent tenait dans ces
conditions, les chances étaient pour elle.
La Tankadère, pendant toute cette journée, ne séloigna pas sensiblement de la
côte, dont les courants lui étaient favorables. Elle lavait à cinq milles au plus
par sa hanche de bâbord, et cette côte, irrégulièrement profilée, apparaissait
parfois à travers quelques éclaircies. Le vent venant de terre, la mer était moins
forte par là même : circonstance heureuse pour la goélette, car les embarcations
dun petit tonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitesse, qui
les tue , pour employer lexpression maritime.
Vers midi, la brise mollit un peu et hâla le sud-est. Le pilote fit établir les flèches
; mais au bout de deux heures, il fallut les amener, car le vent fraîchissait à nouveau.
Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement réfractaires au mal de mer, mangèrent avec
appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix fut invité à partager leur repas et
dut accepter, sachant bien quil est aussi nécessaire de lester les estomacs que les
bateaux, mais cela le vexait ! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses
propres vivres, il trouvait à cela quelque chose de peu loyal. Il mangea cependant,
sur le pouce, il est vrai, mais enfin il mangea.
Toutefois, ce repas terminé, il crut devoir prendre le sieur Fogg à part, et il lui dit
:
Monsieur ...
Ce monsieur lui écorchait les lèvres, et il se retenait pour ne pas mettre
la main au collet de ce monsieur !
Monsieur, vous avez été fort obligeant en moffrant passage à votre bord.
Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas dagir aussi largement que vous,
jentends payer ma part ...
Ne parlons pas de cela, monsieur, répondit Mr. Fogg.
Mais si, je tiens ...
Non, monsieur, répéta Fogg dun ton qui nadmettait pas de réplique.
Cela entre dans les frais généraux !
Fix sinclina, il étouffait, et, allant sétendre sur lavant de la
goélette, il ne dit plus un mot de la journée.
Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs fois il dit à Mr.
Fogg quon arriverait en temps voulu à Shangaï. Mr. Fogg répondit simplement
quil y comptait. Dailleurs, tout léquipage de la petite goélette y
mettait du zèle. La prime affriolait ces braves gens. Aussi, pas une écoute qui ne fût
consciencieusement raidie ! Pas une voile qui ne fût vigoureusement
étarquée ! Pas une embardée que lon pût reprocher à lhomme de
barre ! On neût pas manuvré plus sévèrement dans une régate du
Royal-Yacht-Club.
Le soir, le pilote avait relevé au loch un parcours de deux cent vingt milles depuis
Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait espérer quen arrivant à Yokohama, il
naurait aucun retard à inscrire à son programme. Ainsi donc, le premier
contretemps sérieux quil eût éprouvé depuis son départ de Londres ne lui
causerait probablement aucun préjudice.
Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la Tankadère entrait franchement
dans le détroit de Fo-Kien, qui sépare la grande île Formose de la côte chinoise, et
elle coupait le tropique du Cancer. La mer était très dure dans ce détroit, plein de
remous formés par les contre-courants. La goélette fatigua beaucoup. Les lames courtes
brisaient sa marche. Il devint très difficile de se tenir debout sur le pont.
Avec le lever du jour, le vent fraîchit encore. Il y avait dans le ciel lapparence
dun coup de vent. Du reste, le baromètre annonçait un changement prochain de
latmosphère ; sa marche diurne était irrégulière, et le mercure oscillait
capricieusement. On voyait aussi la mer se soulever vers le sud-est en longues houles
qui sentaient la tempête . La veille, le soleil sétait couché dans
une brume rouge, au milieu des scintillations phosphorescentes de locéan.
Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entre ses dents des
choses peu intelligibles. A un certain moment, se trouvant près de son passager :
On peut tout dire à Votre Honneur ? dit-il à voix basse.
Tout, répondit Phileas Fogg.
Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.
Viendra-t-il du nord ou du sud ? demanda simplement Mr. Fogg.
Du sud. Voyez. Cest un typhon qui se prépare !
Va pour le typhon du sud, puisquil nous poussera du bon côté, répondit Mr.
Fogg.
Si vous le prenez comme cela, répliqua le pilote, je nai plus rien à
dire !
Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. A une époque moins avancée de
lannée, le typhon, suivant lexpression dun célèbre météorologiste,
se fût écoulé comme une cascade lumineuse de flammes électriques, mais en équinoxe
dhiver il était à craindre quil ne se déchaînât avec violence.
Le pilote prit ses précautions par avance. Il fit serrer toutes les voiles de la
goélette et amener les vergues sur le pont. Les mots de flèche furent dépassés. On
rentra le bout-dehors. Les panneaux furent condamnés avec soin. Pas une goutte deau
ne pouvait, dès lors, pénétrer dans la coque de lembarcation. Une seule voile
triangulaire, un tourmentin de forte toile, fut hissé en guise de trinquette, de manière
à maintenir la goélette vent arrière. Et on attendit.
John Bunsby avait engagé ses passagers à descendre dans la cabine ; mais, dans un
étroit espace, à peu près privé dair, et par les secousses de la houle, cet
emprisonnement navait rien dagréable. Ni Mr. Fogg, ni Mrs. Aouda, ni Fix
lui-même ne consentirent à quitter le pont.
Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord. Rien quavec son
petit morceau de toile, la Tankadère fut enlevée comme une plume par ce vent dont on ne
saurait donner une idée exacte, quand il souffle en tempête. Comparer sa vitesse à la
quadruple vitesse dune locomotive lancée à toute vapeur, ce serait rester
au-dessous de la vérité.
Pendant toute la journée, lembarcation courut ainsi vers le nord, emportée par les
lames monstrueuses, en conservant heureusement une rapidité égale à la leur. Vingt fois
elle faillit être coiffée par une de ces montagnes deau qui se dressaient à
larrière ; mais un adroit coup de barre, donné par le pilote, parait la
catastrophe. Les passagers étaient quelquefois couverts en grand par les embruns
quils recevaient philosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais
lintrépide Aouda, les yeux fixés sur son compagnon, dont elle ne pouvait
quadmirer le sang-froid, se montrait digne de lui et bravait la tourmente à ses
côtés. Quant à Phileas Fogg, il semblait que ce typhon fît partie de son programme.
Jusqualors la Tankadère avait toujours fait route au nord ; mais vers le soir,
comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois quarts, hâla le nord-ouest. La
goélette, prêtant alors le flanc à la lame, fut effroyablement secouée. La mer la
frappait avec une violence bien faite pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle
solidité toutes les parties dun bâtiment sont reliées entre elles.
Avec la nuit, la tempête saccentua encore. En voyant lobscurité se faire, et
avec lobscurité saccroître la tourmente, John Bunsby ressentit de vives
inquiétudes. Il se demanda sil ne serait pas temps de relâcher, et il consulta son
équipage.
Ses hommes consultés, John Bunsby sapprocha de Mr. Fogg, et lui dit :
Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des ports de la côte.
Je le crois aussi, répondit Phileas Fogg.
Ah ! fit le pilote, mais lequel ?
Je nen connais quun, répondit tranquillement Mr. Fogg.
Et cest ! ...
Shangaï.
Cette réponse, le pilote fut dabord quelques instants sans comprendre ce
quelle signifiait, ce quelle renfermait dobstination et de ténacité.
Puis il sécria :
Eh bien, oui ! Votre Honneur a raison. A Shangaï !
Et la direction de la Tankadère fut imperturbablement maintenue vers le nord.
Nuit vraiment terrible ! Ce fut un miracle si la petite goélette ne chavira pas.
Deux fois elle fut engagée, et tout aurait été enlevé à bord, si les saisines eussent
manqué. Mrs. Aouda était brisée, mais elle ne fit pas entendre une plainte. Plus
dune fois Mr. Fogg dut se précipiter vers elle pour la protéger contre la violence
des lames.
Le jour reparut. La tempête se déchaînait encore avec une extrême fureur. Toutefois,
le vent retomba dans le sud-est. Cétait une modification favorable, et la
Tankadère fit de nouveau route sur cette mer démontée, dont les lames se heurtaient
alors à celles que provoquait la nouvelle aire du vent. De là un choc de contre-houles
qui eût écrasé une embarcation moins solidement construite.
De temps en temps on apercevait la côte à travers les brumes déchirées, mais pas un
navire en vue. La Tankadère était seule à tenir la mer.
A midi, il y eut quelques symptômes daccalmie, qui, avec labaissement du
soleil sur lhorizon, se prononcèrent plus nettement.
Le peu de durée de la tempête tenait à sa violence même. Les passagers, absolument
brisés, purent manger un peu et prendre quelque repos.
La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit rétablir ses voiles au bas ris. La
vitesse de lembarcation fut considérable. Le lendemain, 11, au lever du jour,
reconnaissance faite de la côte, John Bunsby put affirmer quon nétait pas à
cent milles de Shangaï.
Cent milles, et il ne restait plus que cette journée pour les faire ! Cétait
le soir même que Mr. Fogg devait arriver à Shangaï, sil ne voulait pas manquer le
départ du paquebot de Yokohama. Sans cette tempête, pendant laquelle il perdit plusieurs
heures, il neût pas été en ce moment à trente milles du port.
La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la Mer tombait avec elle. La goélette
se couvrit de toile. Flèches, voiles détais, contre-foc, tout portait, et la mer
écumait sous létrave.
A midi, la Tankadère nétait pas à plus de quarante-cinq milles de Shangaï. Il
lui restait six heures encore pour gagner ce port avant le départ du paquebot de
Yokohama.
Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix. Tous Phileas
Fogg excepté sans doute sentaient leur cur battre dimpatience. Il
fallait que la petite goélette se maintint dans une moyenne de neuf milles à
lheure, et le vent mollissait toujours ! Cétait une brise irrégulière,
des bouffées capricieuses venant de la côte. Elles passaient, et la mer se déridait
aussitôt après leur passage.
Cependant lembarcation était si légère, ses voiles hautes, dun fin tissu,
ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant, à six heures, John Bunsby
ne comptait plus que dix milles jusquà la rivière de Shangaï, car la ville
elle-même est située à une distance de douze milles au moins au-dessus de
lembouchure.
A sept heures (19h), on était encore à trois milles de Shangaï. Un formidable juron
séchappa des lèvres du pilote ... La prime de deux cents livres allait évidemment
lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassible, et cependant sa fortune
entière se jouait à ce moment ...
A ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné dun panache de fumée, apparut au
ras de leau. Cétait le paquebot américain, qui sortait à lheure
réglementaire.
Malédiction ! sécria John Bunsby, qui repoussa la barre dun bras
désespéré.
Des signaux ! dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon de bronze
sallongeait à lavant de la Tankadère. Il servait à faire des signaux par
les temps de brume.
Le canon fut chargé jusquà la gueule, mais au moment où le pilote allait
appliquer un charbon ardent sur la lumière :
Le pavillon en berne , dit Mr. Fogg.
Le pavillon fut amené à mi-mât. Cétait un signal de détresse, et lon
pouvait espérer que le paquebot américain, lapercevant, modifierait un instant sa
route pour rallier lembarcation.
Feu ! dit Mr. Fogg.
Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans lair.
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Chapitre XXI
OÙ UN GARS-OURS MARIN CRAINT
QUE CINQ CENT SOIXANTE-DIX OURS DOR
LUI PASSENT SOUS LA TRUFFE
Dès
le 14 du mois dAbsolu le large du PandaLand est secoué et balayé par de
très violents ouragans, et tous les gars-ours marins tremblent de sy retrouver.
La cupidité ne sagissait-il pas de gagner deux cent quatre-vingt-cinq Ours
dor, deux Pénis, quinze Canines et cinq cent quatre-vingt-deux Oursings par ours de
mer ? aurait peut-être poussé tout autre que Björn Cyrzca à prendre
inconsidérément le risque de gagner YokoholOurse.
Mais lui, qui ne manquait pourtant pas de courage et se fiait presque aveuglément à sa
Tankadoursère, capable de fendre les vagues tel un oiseau de mer par tous les temps,
savait bien que caboter jusquà
ChandOursaille sur un petit bâtiment jaugeant à peine plus de dix-sept
ours-cubiques constituait, en cette saison, un exploit suffisant.
Il fallut longtemps pour sortir des dangereux chenaux de King-Kong-Bear mais la
Tankadoursère, que la brise souffle de terre ou de mer, se manuvrait sans souci.
Nous filons bonne allure, grommela Tiomiez Lupp.
Je ne saurais en effet gréer une griffe de toile supplémentaire.
Bien.
Tiomiez Lupp, campé sur ses pattes aussi solidement quun gars-ours marin,
contemplait la forte ondulation des flots. Quant à Sheb. Aourseda, pensive à la poupe
de ce fragile esquif, elle se trouvait bien petite sous le ciel immense. Les yeux dans le
vague, elle croyait découvrir dans les toiles gonflées le corps dun fabuleux
oiseau les enlevant dans les nues.
La brune était sombre. Un très mince croissant lumineux disparaissait presque derrière
les gris stratus qui samoncelaient.
Des quinquets avaient été hissés aux mâts pour éviter les malencontres toujours
possibles si près des côtes, là où croisent de nombreuses embarcations. A cette
allure, un éperonnage eût été fatal.
Fixidore Fixours, seul à la proue, éclaboussé dembruns, froissé dêtre
lobligé de son ennemi, boudait et ruminait de sombres perspectives. Lupp sauterait
à YokoholOurse sur le hauturier de SafrasizOurs et filerait illico en
AmerOurse ! A lui, alors, les grands espaces et la liberté ! Il reniflait
lesprit de ce gredin comme il leût fait dun bouquin en son gîte. Trop
fine mouche pour avoir rejoint directement lAmerOurse au départ de
lOurseTerre, loursard sétait risqué à passer sous le vent de
tous les gars-ours pandores, zigzagant sur des voies détournées pour brouiller
définitivement sa piste. Enfin en sûreté il grignoterait en toute quiétude la cagnotte
de Grisbi-Place. Mais il ne connaissait pas Fixours ! Dût-il courir jusquà
lOurse-Noire pour lencager, il ne lâcherait pas sa trace ! Cest
quil était têtu, le Fixidore ! Entêté ! Obstiné !
Acharné ! Opiniâtre ! Coriace ! Il avait dailleurs marqué un point
en éliminant Patte dOurs, témoin gênant de ses confessions.
Tiomiez Lupp, de son côté, se demandait pourquoi son serviteur dévoué et fidèle les
aurait abandonnés et Sheb. Aourseda, qui ressentait une grande affection pour le jovial
et valeureux gars-ours, souhaitait vivement quil ait grimpé sur le pont de
LOursnatic. Tous deux en tous cas comptaient reprendre leurs recherches à
YokoholOurse.
Soudain perroquets et cacatois se tendirent. Björn Cyrzca renifla longuement lair
qui venait de terre, hésitant à les border sur les bômes. Finalement il ne toucha à
rien. Il avait confiance en sa Tankadoursère : quelles que soient les conditions,
aucune vaigre jamais navait cédé sous la flottaison !
Tiomiez Lupp et Sheb. Aourseda rejoignirent à la mi-nuit les litières sur lesquelles
Fixidore Fixours ronflait déjà. Les gars-ours marins veillèrent à leurs postes
jusquau matin.
Le 6 du mois dAs, à laube, ils avaient franchi près de quinze Nages
dOurs. Le gars-ours capitaine assura quils dépassaient largement un Vit
dOurs Blanc et mille deux cent quatre-vingt-douze Souffles à lheure. La
Tankadoursère, toilée au maximum, naurait craint aucun rival dans cette course.
Que cette allure se maintienne, et Björn Cyrzca était bien certain de sa gratification.
Des heures durant on cabota à odeur du rivage dont on ne sécarta jamais de plus de
vingt-trois Coulées, et quon apercevait par moment dans des trouées de brume. On
échappait ainsi aux violences du large qui auraient considérablement entravé
matraqué , en jargon déquipage la marche de ce
navire de peu dours-cubiques.
A la mi-oursée le foc faseya légèrement et un gars-ours marin appuya les cordages et
borda les trinquettes bessonnes.
Myb. Lupp et Sheb. Aourseda ignoraient nausées et haut-le-cur. Ils grignotèrent à
bonnes dents les graminées grillées chargées en cale et se rafraîchirent de quelques
agrumes. Fixidore Fixours se résolut, malgré sa rage, à pignocher en leur compagnie,
sentant limpérieuse nécessité de salourdir la panse. Il fulminait en
silence den être réduit à saccrocher aux poils de jarre de ce gredin, de
manger son grain et de partager sa couche. Il picora donc, mais bien ostensiblement sur la
griffe, et à petite babine.
Cependant la collation lui restait sur lestomac ! Sapprochant de Lupp, il
grognonna :
Monours ...
Feindre un tel respect lui arrachait la gueule, lui qui ne rêvait que de gripper
loursard à la gorge !
Monours, vous agissez en tout avec moi en ours bien léché. Je ne suis pas
bien riche mais je veux apporter mon écot ...
Inutile.
Permettez ...
Inutile, monours, grommela Lupp catégorique. Il ne men coûte
rien !
Fixours recula. Il manquait dair ! Il suffoquait ! Il se réfugia à la
proue, remâchant sa rancune en silence.
La Tankadoursère courait sur les vagues. Björn Cyrzca était optimiste et assura à
maintes reprises quon gagnerait ChandOursaille dans les délais, si
lOurse-Noire ny fourrait pas la truffe. Myb. Lupp, bien sûr, ne grommela
rien. Les gars-ours marins du bord, alléchés par la gratification promise, veillaient au
grain : chaque grelin sonnait la note juste dans le vent, chaque perruche ou
perroquet était hissé au plus haut des mâts, tendu et bordé à la perfection. Le
navire suivait la ligne idéale ! On aurait cru assister à une démonstration
donnée en lhonneur de sa Très Grincheuse Ursidée.
A la brune, Björn Cyrzca signala quon avait déjà effectué une course de
trente-deux Nages dOurs, deux Coulées et deux cent soixante-dix-sept oursièmes, et
Tiomiez Lupp en conclut quil atteindrait YokoholOurse sans malus.
Lalerte avait été chaude cette fois, mais son miel nen serait point gâté.
Avant laube la Tankadoursère pénétrait dans la passe de Lu-Qoïr, entre Lusnuzï
et le continent pandalandais : on atteignait cette zone où, chaque 7 Gidouille
à midi, lours perd son ombre. Dans cet étroit passage la Tankadoursère lutta
contre des tourbillons violents et de fortes vagues qui lui hachaient lallure. Tous
à bord trouvèrent bigrement compliqué de garder leur équilibre.
Et aux premières lueurs de lours on devina dans lair les effluves dun
coup de chien. Le barothermographe, tremblant spasmodiquement, saffolissait : de
fortes turbulences accouraient du grand large.
Le gars-ours capitaine renifla soigneusement tous les souffles de lair et marmotta,
mâchoires serrées. Il sapprocha de Tiomiez Lupp :
Puis-je être franc ?
Je vous écoute.
Une méchante colère dours se prépare, monours.
Du septentrion ? senquit calmement Myb. Lupp.
Nenni, du midi.
Donc cette colère dours nous conduira plus rapidement là où nous voulons
aller.
Nous allons êtes secoués, monours. Je songe surtout à votre oursonne. Mais
puisque vous le désirez, continuons notre route !
Björn Cyrzca ne sinquiétait pas à la légère. Dans une autre saison la colère
dours eût passé sur eux sans réel danger. En pleine période dhibernation,
en revanche, elle pouvait sacharner avec la hargne de dix mille grizzlys enragés.
Le gars-ours capitaine donna ses ordres. On réduisit la voilure au maximum, ne gardant
quun petit foc de gros grain solidement étarqué. On attacha fermement tout ce qui
était sur le pont. On coucha le mât dartimon. On calfeutra soigneusement les
écoutilles. Il ne restait plus quà voir venir.
Björn Cyrzca suggéra que ses pérégrins se réfugient dans le ventre du navire. En
vain. Tous, sans exception, préféraient affronter le danger en face, à lair
libre. Ils acceptèrent cependant de sencorder au bastingage par mesure de
sécurité.
Et la terrible colère dours sabattit sur eux. Malgré sa voilure réduite la
Tankadoursère fut arrachée, simple fétu pour cette première attaque. Nulours, tant
quil nen a pas affronté, ne pourrait imaginer la démesure de ces colères
dours. On prétend quelles ont la force dourse motrices chauffées au
rouge et cest certainement très en deçà de la terrifiante réalité.
Loursée durant la Tankadoursère fut poussée au septentrion, surfant sur la
crêtes de rouleaux colossaux. Souvent on la crut submergée sous les fantastiques murs
liquides qui surgissaient derrière elle. Cétait compter sans le gars-ours
capitaine qui, dune vigoureuse poussée sur le gouvernail, esquivait chaque fois la
charge brutale. Les pérégrins supportaient sereinement dêtre trempés
jusquaux os. La jeune Aourseda, courageuse et exaltée, imitant le calme et le
flegme de son héros Tiomiez Lupp en effet considérait cette colère dours
comme une péripétie bel et bien prévue à son planigramme , toisait la tornade
sans que jamais un frisson ne lui grippât la peau du dos. Fixidore Fixours, maudissant
intérieurement son guignon, nappréciait que fort peu cette rapide avancée vers le
septentrion mais nen montrait rien.
Peu avant la nuit, hélas, la colère dours changea brutalement de direction, ce que
Björn Cyrzca redoutait depuis quelques heures. Attaqués sur bâbord, ils furent alors
épouvantablement brinquebalés et malmenés. Les vagues assenaient des coups dune
brutalité exceptionnelle, même pour le gars-ours le mieux amariné.
Et dans les ténèbres la colère dours redoubla de férocité. Björn Cyrzca, qui
navait jamais essuyé conditions si effroyables, douta de pouvoir poursuivre
impunément. Fallait-il chercher leur salut à la côte ? Il interrogea ses gars-ours
marins et, tous étant du même avis, il rejoignit Myb. Lupp :
Monours, nous devrions accoster au plus vite.
Evidemment, grommela Tiomiez Lupp.
Bien ! glapit le gars-ours marin soulagé, mais où nous réfugier ?
Dans une place sûre.
Oui ?
ChandOursaille.
Björn Cyrzca nétait pas certain davoir bien entendu. Puis il eut honte de sa
pusillanimité face à cet ours pugnace et calme, et il gronda :
A ChandOursaille, certes ! Sa Grande-Ourse voit
juste !
Et lon força obstinément la route septentrionale.
Suivirent des heures dépouvante ! Par quel prodige dadresse et de
détermination le gars-ours de barre évita-t-il que la Tankadoursère ne sombrât et ne
sabîmât par le fond ? A trois reprises le mât toucha leau, et tous
auraient été emportés sans les grelins qui les arrimaient solidement. Bien que rompue
et épuisée, Sheb. Aourseda ne laissait pas un son franchir sa gorge. Myb. Lupp
lentourait de ses larges pattes cherchant à lui adoucir la brutalité des chocs.
La nuit passa. La colère dours hurlait toujours mais on sentait quelle
glissait sur larrière tribord. La Tankadoursère profita courageusement de ce
retournement et reprit sa course sur les flots déchaînés qui explosaient dans de grands
jaillissements décume. Björn Cyrzca, sa confiance ébranlée, craignait de la voir
impitoyablement broyée.
Une rapide éclaircie entraînait parfois le regard plus loin : nulours à part eux
naffrontait ces éléments déchaînés.
Vers la mi-oursée on renifla enfin comme un début dapaisement. Il se confirma au
crépuscule.
Les pérégrins, éreintés, grignotèrent quelques gressins, du grana à forte fragrance,
une poignée de grossanes vertes et des griottes aigres, avant de regagner les litières
du bord.
A lexception du gars-ours de quart, on dormit enfin. Toutes la voilure avait été
gréée à nouveau et lon retrouva une allure rapide. Aux premières lueurs de
lours, le 9, ayant longuement reniflé les odeurs portées par la brise, Björn
Cyrzca fit le point : on se trouvait à quatorze Nages dOurs, dix sept Coulées
et neuf cent dix-sept oursièmes de ChandOursaille.
Près de quinze Nages dOurs ! Alors quon aurait pu croiser à quatre
Nages dOurs seulement du but ! Et le hauturier de YokoholOurse qui
décostait dans quelques heures !
Le vent faiblissait trop rapidement maintenant ce qui, en compensation, apaisait
également les vagues. On remit le mât dartimon à loblique. On gréa
perruches et perroquets, trinquettes bessonnes, génois, auriques et marconis. Le fier
navire fila alors, creusant un large sillage à sa poupe.
Cétait déjà la mi-oursée. Il aurait fallu entrer à ChandOursaille, à
sept Nages dOurs de là, avant le crépuscule.
La gageure était fort compromise. Chacun sauf le flegmatique Tiomiez Lupp et
Fixidore Fixours bien évidemment enrageait à lidée de ne pas arriver dans
les délais. Pour couronner le tout, alors quil était impératif de maintenir une
vitesse horaire dun Vit dOurs Blanc, mille neuf cent treize Souffles et neuf
Coulées, on tombait dans la pétole et déphémères risées moutonnaient la mer,
faisant faseyer doucement les voiles avant de mourir.
Et même si la Tankadoursère, en vraie bête de course, profitait toujours au mieux du
moindre souffle, une heure après le coucher du soleil il nen restait pas moins une
Nage dOurs, quatorze Coulées et cent quatre-vingt-huit oursièmes avant le delta du
HouangpOurs, et une Nage dOurs, vingt-trois Coulées et deux cent vingt-six
oursièmes de plus pour atteindre le port.
Or, à la nuit, on navait parcouru moins de deux Nages dOurs et vingt-quatre
Coulées. Le gars-ours capitaine accroché à la barre grondait sans discontinuer, les
babines largement retroussées : la gratification était en train de lui passer sous
la truffe ! Reniflant alors Myb. Lupp, il ne nota pas la plus petite différence
dodeur chez lui. Cétait pourtant tout son or qui senvolait en cet
instant ...
En ce même instant le gars-ours de vigie signala un magnifique navire à coque
métallique fonçant vers lhorizon dans un bouillonnement de vapeur. La
correspondance pour SafrasizOurs avait appareillé comme gravé au planigramme.
Ursa mala ! glapit Björn Cyrzca en assénant sur le bastingage un
violent coup de patte.
La crapouillette ! commanda tranquillement Tiomiez Lupp.
Un mortier boucanier était riveté sur le pont de la Tankadoursère. On ne
lutilisait plus que pour communiquer, lorsque le brouillard ne permettait pas le
langage des signes.
On bourra la crapouillette et, comme un gars-ours marin allait allumer la mèche :
Redressez lartimon , grommela encore Myb. Lupp.
Sheb. Aourseda elle-même aida à la manuvre. Il ny a pas sur toutes les mers
du globe dappel au secours plus impératif que de naviguer sous un mât vertical, et
le hauturier ameroursain ne pouvait que se dérouter immédiatement vers eux.
Embrasement et calcination ! ordonna Myb. Lupp, usant de la
formule consacrée.
Et la crapouillette péta.
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