Chapitre XXII
OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES,
IL EST PRUDENT DAVOIR
QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE
Le
Carnatic ayant quitté Hong-Kong, le 7 novembre, à six heures et demie du soir, se
dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon. Il emportait un plein chargement de
marchandises et de passagers. Deux cabines de larrière restaient inoccupées.
Cétaient celles qui avaient été retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.
Le lendemain matin, les hommes de lavant pouvaient voir, non sans quelque surprise,
un passager, lil à demi hébété, la démarche branlante, la tête
ébouriffée, qui sortait du capot des secondes et venait en titubant sasseoir sur
une drome.
Ce passager, cétait Passepartout en personne. Voici ce qui était arrivé.
Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçons avaient enlevé
Passepartout profondément endormi, et lavaient couché sur le lit réservé aux
fumeurs. Mais trois heures plus tard, Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars
par une idée fixe, se réveillait et luttait contre laction stupéfiante du
narcotique. La pensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce lit
divrognes, et trébuchant, sappuyant aux murailles, tombant et se relevant,
mais toujours et irrésistiblement poussé par une sorte dinstinct, il sortait de la
tabagie, criant comme dans un rêve : Le Carnatic ! le Carnatic !
Le paquebot était là fumant, prêt à partir. Passepartout navait que quelques pas
à faire. Il sélança sur le pont volant, il franchit la coupée et tomba inanimé
à lavant, au moment où le Carnatic larguait ses amarres.
Quelques matelots, en gens habitués à ces sortes de scènes, descendirent le pauvre
garçon dans une cabine des secondes, et Passepartout ne se réveilla que le lendemain
matin, à cent cinquante milles des terres de la Chine.
Voilà donc pourquoi, ce matin-là, Passepartout se trouvait sur le pont du Carnatic, et
venait humer à pleine gorgées les fraîches brises de la mer. Cet air pur le dégrisa.
Il commença à rassembler ses idées et ny parvint pas sans peine. Mais, enfin, il
se rappela les scènes de la veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.
Il est évident, se dit-il, que jai été abominablement grisé ! Que va
dire Mr. Fogg ? En tout cas, je nai pas manqué le bateau, et cest le
principal.
Puis, songeant à Fix :
Pour celui-là, se dit-il, jespère bien que nous en sommes débarrassés, et
quil na pas osé, après ce quil ma proposé, nous suivre sur le
Carnatic. Un inspecteur de police, un détective aux trousses de mon maître, accusé de
ce vol commis à la Banque dAngleterre ! Allons donc ! Mr. Fogg est un
voleur comme je suis un assassin !
Passepartout devait-il raconter ces choses à son maître ? Convenait-il de lui apprendre
le rôle joué par Fix dans cette affaire ? Ne ferait-il pas mieux dattendre son
arrivée à Londres, pour lui dire quun agent de la police métropolitaine
lavait filé autour du monde, et pour en rire avec lui ? Oui, sans doute. En tout
cas, question à examiner. Le plus pressé, cétait de rejoindre Mr. Fogg et de lui
faire agréer ses excuses pour cette inqualifiable conduite.
Passepartout se leva donc. La mer était houleuse, et le paquebot roulait fortement. Le
digne garçon, aux jambes peu solides encore, gagna tant bien que mal larrière du
navire.
Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître, ni à Mrs. Aouda.
Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couchée à cette heure. Quant à Mr. Fogg, il
aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant son habitude ...
Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg ny était pas. Passepartout
navait quune chose à faire : cétait de demander au purser quelle
cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui répondit quil ne connaissait aucun passager
de ce nom.
Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il sagit dun gentleman,
grand, froid, peu communicatif, accompagné dune jeune dame ...
Nous navons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au surplus, voici
la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.
Passepartout consulta la liste ... Le nom de son maître ny figurait pas.
Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau.
Ah çà ! je suis bien sur le Carnatic ? sécria-t-il.
Oui, répondit le purser.
En route pour Yokohama ?
Parfaitement.
Passepartout avait eu un instant cette crainte de sêtre trompé de navire !
Mais sil était sur le Carnatic, il était certain que son maître ne sy
trouvait pas.
Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. Cétait un coup de foudre. Et,
soudain, la lumière se fit en lui. Il se rappela que lheure du départ du Carnatic
avait été avancée, quil devait prévenir son maître, et quil ne
lavait pas fait ! Cétait donc sa faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient
manqué ce départ !
Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui, pour le séparer de son maître,
pour retenir celui-ci à Hong-Kong, lavait enivré! Car il comprit enfin la
manuvre de linspecteur de police. Et maintenant, Mr. Fogg, à coup sûr
ruiné, son pari perdu, arrêté, emprisonné peut-être ! ... Passepartout, à cette
pensée, sarracha les cheveux. Ah ! si jamais Fix lui tombait sous la main,
quel règlement de comptes !
Enfin, après le premier moment daccablement, Passepartout reprit son sang-froid et
étudia la situation. Elle était peu enviable. Le Français se trouvait en route pour le
Japon. Certain dy arriver, comment en reviendrait-il ? Il avait la poche vide. Pas
un shilling, pas un penny ! Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient
payés davance. Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti.
Sil mangea et but pendant cette traversée, cela ne saurait se décrire. Il mangea
pour son maître, pour Mrs. Aouda et pour lui-même. Il mangea comme si le Japon, où il
allait aborder, eût été un pays désert, dépourvu de toute substance comestible.
Le 13, à la marée du matin, le Carnatic entrait dans le port de Yokohama.
Ce point est une relâche importante du Pacifique, où font escale tous les steamers
employés au service de la poste et des voyageurs entre lAmérique du Nord, la
Chine, le Japon et les îles de la Malaisie. Yokohama est située dans la baie même de
Yeddo, à peu de distance de cette immense ville, seconde capitale de lempire
japonais, autrefois résidence du taïkoun, du temps que cet empereur civil existait, et
rivale de Meako, la grande cité quhabite le mikado, empereur ecclésiastique,
descendant des dieux.
Le Carnatic vint se ranger au quai de Yokohama, près des jetées du port et des magasins
de la douane, au milieu de nombreux navires appartenant à toutes les nations.
Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si curieuse des Fils du
Soleil. Il navait rien de mieux à faire que de prendre le hasard pour guide, et
daller à laventure par les rues de la ville.
Passepartout se trouva dabord dans une cité absolument européenne, avec des
maisons à basses façades, ornées de vérandas sous lesquelles se développaient
délégants péristyles, et qui couvrait de ses rues, de ses places, de ses docks,
de ses entrepôts, tout lespace compris depuis le promontoire du Traité
jusquà la rivière. Là, comme à Hong-Kong, comme à Calcutta, fourmillait un
pêle-mêle de gens de toutes races, Américains, Anglais, Chinois, Hollandais, marchands
prêts à tout vendre et à tout acheter, au milieu desquels le Français se trouvait
aussi étranger que sil eût été jeté au pays des Hottentots.
Passepartout avait bien une ressource : cétait de se recommander près des agents
consulaires français ou anglais établis à Yokohama ; mais il lui répugnait de raconter
son histoire, si intimement mêlée à celle de son maître, et avant den venir là,
il voulait avoir épuisé toutes les autres chances.
Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que le hasard
leût en rien servi, il entra dans la partie japonaise, décidé, sil le
fallait, à pousser jusquà Yeddo.
Cette portion indigène de Yokohama est appelée Benten, du nom dune déesse de la
mer, adorée sur les îles voisines. Là se voyaient dadmirables allées de sapins
et de cèdres, des portes sacrées dune architecture étrange, des ponts enfouis au
milieu des bambous et des roseaux, des temples abrités sous le couvert immense et
mélancolique des cèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient les
prêtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius, des rues
interminables où lon eût pu recueillir une moisson denfants au teint rose et
aux joues rouges, petits bonshommes quon eût dit découpés dans quelque paravent
indigène, et qui se jouaient au milieu de caniches à jambes courtes et de chats
jaunâtres, sans queue, très paresseux et très caressants.
Dans les rues, ce nétait que fourmillement, va-et-vient incessant : bonzes passant
processionnellement en frappant leurs tambourins monotones, yakounines, officiers de
douane ou de police, à chapeaux pointus incrustés de laque et portant deux sabres à
leur ceinture, soldats vêtus de cotonnades bleues à raies blanches et armés de fusil à
percussion, hommes darmes du mikado, ensachés dans leur pourpoint de soie, avec
haubert et cotte de mailles, et nombre dautres militaires de toutes conditions,
car, au Japon, la profession de soldat est autant estimée quelle est
dédaignée en Chine. Puis, des frères quêteurs, des pèlerins en longues robes, de
simples civils, chevelure lisse et dun noir débène, tête grosse, buste
long, jambes grêles, taille peu élevée, teint coloré depuis les sombres nuances du
cuivre jusquau blanc mat, mais jamais jaune comme celui des Chinois, dont les
Japonais différent essentiellement. Enfin, entre les voitures, les palanquins, les
chevaux, les porteurs, les brouettes à voile, les norimons à parois de
laque, les cangos moelleux, véritables litières en bambou, on voyait
circuler, à petits pas de leur petit pied, chaussé de souliers de toile, de sandales de
paille ou de socques en bois ouvragé, quelques femmes peu jolies, les yeux bridés, la
poitrine déprimée, les dents noircies au goût du jour, mais portant avec élégance le
vêtement national, le kirimon , sorte de robe de chambre croisée
dune écharpe de soie, dont la large ceinture sépanouissait derrière en un
nud extravagant, que les modernes Parisiennes semblent avoir emprunté aux
Japonaises.
Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette foule bigarrée,
regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques, les bazars où sentasse tout
le clinquant de lorfèvrerie japonaise, les restaurations ornées
de banderoles et de bannières, dans lesquelles il lui était interdit dentrer, et
ces maisons de thé où se boit à pleine tasse leau chaude odorante, avec le
saki , liqueur tirée du riz en fermentation, et ces confortables tabagies où
lon fume un tabac très fin, et non lopium, dont lusage est à peu près
inconnu au Japon.
Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses rizières. Là
sépanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs dernières couleurs et leurs
derniers parfums, des camélias éclatants, portés non plus sur des arbrisseaux, mais sur
des arbres, et, dans les enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que
les indigènes cultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et que des
mannequins grimaçants, des tourniquets criards défendent contre le bec des moineaux, des
pigeons, des corbeaux et autres volatiles voraces. Pas de cèdre majestueux qui
nabritât quelque grand aigle ; pas de saule pleureur qui ne recouvrît de son
feuillage quelque héron mélancoliquement perché sur une patte ; enfin, partout des
corneilles, des canards, des éperviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces grues
que les Japonais traitent de Seigneuries , et qui symbolisent pour eux la
longévité et le bonheur.
En errant ainsi, Passepartout aperçut quelques violettes entre les herbes :
Bon ! dit-il, voilà mon souper.
Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.
Pas de chance ! pensa-t-il.
Certes, lhonnête garçon avait, par prévision, aussi copieusement déjeuné
quil avait pu avant de quitter le Carnatic ; mais après une journée de promenade,
il se sentit lestomac très creux. Il avait bien remarqué que moutons, chèvres ou
porcs, manquaient absolument aux étalages des bouchers indigènes, et, comme il savait
que cest un sacrilège de tuer les bufs, uniquement réservés aux besoins de
lagriculture, il en avait conclu que la viande était rare au Japon. Il ne se
trompait pas ; mais à défaut de viande de boucherie, son estomac se fût fort accommodé
des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du
poisson, dont les Japonais se nourrissent presque exclusivement avec le produit des
rizières. Mais il dut faire contre fortune bon cur, et remit au lendemain le soin
de pourvoir à sa nourriture.
La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigène, et il erra dans les rues au
milieu des lanternes multicolores, regardant les groupes de baladins exécuter leurs
prestigieux exercices, et les astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de
leur lunette. Puis il revit la rade, émaillée des feux de pêcheurs, qui attiraient le
poisson à la lueur de résines enflammées.
Enfin les rues se dépeuplèrent. A la foule succédèrent les rondes des yakounines. Ces
officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieu de leur suite, ressemblaient à
des ambassadeurs, et Passepartout répétait plaisamment, chaque fois quil
rencontrait quelque patrouille éblouissante :
Allons, bon ! encore une ambassade japonaise qui part pour
lEurope !
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Chapitre XXII
OÙ PATTE DOURS NOTE QUE
SOUS TOUS LES CIEUX
CEINTURE DORÉE VAUT MIEUX
QUE BONNE RENOMMÉE
LOursnatic
qui avait pris la mer une heure après le coucher du soleil le 5 du mois dAs filait
maintenant en direction du JapOurson. De très nombreux ours avaient grimpé à bord
et ses cales regorgeaient de fret. Mais ses quatre plus confortables refuges demeuraient
vides.
Le 6 au soleil levant, des gars-ours marins assez étonnés découvrirent, remontant des
tanières de repos en vacillant, un pérégrin hagard, la fourrure en bataille, le regard
torve. Il saffaissa sur un faisceau de pièces de mâture et sagriffa au
bastingage.
On aura reconnu Patte dOurs. Mais comment se trouvait-il là ?
Dès que Fixidore Fixours fut sorti de la caverne à laper, des gars-ours avaient grippé
solidement Patte dOurs inconscient et lavaient balancé sur la paille de la
litière, entre deux occupants groggys. Tenaillé par le remords, Patte dOurs
ny reposait pas calmement. Il se tordait sur sa couche, tentant désespérément
démerger de son état dabrutissement. Après de longues heures de tourment,
dormant encore, il se dressa soudain sur le grabat des drogués fouaillé par sa mauvaise
conscience et, tout chancelant, piétinant les corps inertes, avançant péniblement,
progressant à quatre pattes, il chercha lembarcadère en somnambule, glapissant
dans son sommeil : LOursnatic !
LOursnatic !
Ses machines sous pression le hauturier appareillait et se détachait déjà de la
passerelle dembarquement quand Patte dOurs,hors dhaleine, fit un bond
formidable au-dessus du vide et sécroula aussitôt, sans être sorti de sa stupeur
mais enfin calme, tandis que LOursnatic gagnait le large.
Trois gars-ours marins, accoutumés aux bordées tumultueuses, grippèrent fermement le
malheureux et linstallèrent dans la cage de dégrisement, un vaste refuge bien
paillé. Il ne revint à lui quaux premiers rayons du soleil, à vingt et une Nages
dOurs et vingt-six Coulées au large du PandaLand.
Cest ainsi que Patte dOurs, agriffé au bastingage, reniflait à larges
narines détranges fragrances épicées. Cela lui ouvrit lappétit.
Néanmoins, la langue saburrale comme une wassingue sale et le front halitueux, il lui
fallut un certain temps pour se remémorer sa virée avec Fixidore Fixours noyée sous
tant doursaines de calebasses.
Par lOurse-Bleue, grognonna-t-il, jai lapé sans
modération ! Qui ce sera occupé de Myb. Lupp ? Au moins, ai-je bien grimpé
sur ce navire ! La Grande-Ourse seule sait comment !
Il repensa alors aux assertions de Fixours :
La sale bête, ragea-t-il, quil aille à lOurse-Noire avec toutes
ses menteries ! Un gars-ours pandore qui bave sur mon ours-maître et se répand en
sornettes sur un brigandage perpétré à Grisbi-Place ! Est-il sain
desprit ? Myb. Lupp un brigand ? Et pourquoi pas un
égorgeur ? !
Fallait-il rapporter toute lhistoire à son ours-maître ? Démasquer
Fixours ? Non ! Le gentillours allait se sentir insulté. Autant ne le mettre au
courant quà LongOurs : apprenant alors quun gars-ours pandore
avait reniflé sa piste sur tout le globe il en plisserait peut-être la truffe
damusement. Pour linstant, il importait de retrouver Myb. Lupp et de se faire
pardonner sa honteuse beuverie.
Le hauturier tanguait durement. Patte dOurs se redressa avec peine et, mal
équilibré sur ses pattes, zigzagua vers le gaillard davant.
Aucune odeur ne lui indiquait le passage éventuel de son ours-maître ou de
loursonne.
Il est tôt, Sheb. Aourseda doit dormir, se rassura-t-il. Et je gagerais bien
que Myb. Lupp, ayant déjà fait connaissance de deux ou trois bridgeurs, ne pense plus à
rien ...
Mais point de Myb. Lupp dans la grande tanière dapparat ! Il alla se
renseigner auprès du sous-verge. En vain.
Faites excuse si je mobstine, grogna Patte dOurs. Un gentillours
élancé, flegmatique, point grommeleur, avec une oursonne bien jolie ...
Pas même une laide, grogna le sous-verge en lui tendant le recensement des
pérégrins. Reniflez donc vous-même.
Patte dOurs déchiffra tous les surnoms gravés sans trouver ceux quil
cherchait.
Il chancela et sinquiéta :
Par lOurse-Bleue ! Sur quelle galère me suis-je donc
embarqué ?
Sur LOursnatic, grogna le sous-verge.
Celui de YokoholOurse ?
Il ny en a quun.
Patte dOurs se trouva en partie soulagé. Mais où étaient donc passés son
ours-maître et Sheb. Aourseda ?
Désorienté, il saffaissa sur une souche et, brutalement, la vérité lui
revint : lappareillage de LOursnatic plus tôt que prévu et Myb. Lupp
qui nen était pas averti ! Bougre dOurse-Noire, mais cétait bien
sûr ! A cause de sa coupable négligence, Sheb. Aourseda et lui étaient restés à
King-Kong-Bear !
Et la calebasse de suc de pavot resurgit à son tour. Sil avait failli,
cétait trompé par les abjectes manigances de lautre canaille qui
contrecarrait ainsi les projets de son ours-maître, le paralysait, limmobilisait à
King-Kong-Bear ! Myb. Lupp anéanti ! En cage ! Sans plus aucun
espoir ! ... Patte dOurs geignait et se mordait les pattes. Que ce Fixidore
passe seulement à sa portée ! Il le dépiauterait, il le désosserait, il le
désintègrerait congrûment, il léparpillerait par petits bouts façon
puzzle !
Son solide bon sens le retint de se lamenter plus longtemps et il sefforça de
saisir le bon bout de la raison pour considérer son avenir. Pas brillant ! Certes,
il naviguait vers le JapOurson et y débarquerait. Mais pourrait-il en
repartir ? Sa ceinture avait la raideur dun passe-lacet ! Plus un Pénis
dOurs dor, ni une Canine, ni même un Oursing ! Pour lheure et les
quelques ours à venir sa paille et sa graille étaient déjà marchandées songea-t-il
avec satisfaction. Inutile de préciser quil en profita à sen faire péter la
sous-ventrière : chaque ours il croqua la part de son ours-maître, grignota celle
de Sheb. Aourseda, et bâfra en sus la sienne et celle de Fixours. Il mastiqua
férocement, persuadé de débarquer bientôt dans un endroit si aride et si pauvre
quil ny trouverait pas le moindre grain de vermisseau à se mettre sous la
dent.
Le 11 avant cinq heures LOursnatic sancrait en rade de YokoholOurse,
mouillage obligé des navires transportant fret et pérégrins de lAmerOurse
septentrionale au PandaLand, au JapOurson et en Néméozoï.
YokoholOurse se trouve non loin dAiggü, la Porte de
lEstuaire qui, aux Temps des Ours Anciens, abritait la grotte
préférée de la Fille du Ciel, Ursa-Major des mystagogues et petite-nièce des
Grandes-Ourses Originelles, avant quelle ne soit assassinée.
LOursnatic samarra au débarcadère à odeur de narine des estacades, des
brise-lames et des cavernes doctroi, dans un encombrement de bâtiments des plus
variés et, très abattu, Patte dOurs planta griffe dans ce beau pays des Ours du
Levant. En compagnie dun gros cafard et dun bourdon pesant, désuvré,
sans but, il sen remit à son instinct pour choisir sa route.
Il séloigna du rivage, découvrant une bourgade caricaturalement oursopéenne, de
rigides alignements de cavernes creusées dans des falaises blanches, des portiques aux
grossières colonnades, des terrains mal défrichés, des quais sales et des cavernes aux
marchandises clinquantes. On assistait en ces lieux à un incroyable brassage
dindividus. Patte dOurs, qui avait pourtant connu King-Kong-Bear et
KelkudOurse, sébaudissait devant cette palette de tous les ours de la
planète : AmerOursains bonsoursons, OurseTerriens un peu guindés,
PandaLandais affairés et OurseLandais au regard cupide ; mais aussi des
gars-ours géants à la mine patibulaire qui avançaient en aveugles, dautres,
minuscules, sautillant nerveusement de gauche et de droite pour éviter dêtre
broyés, et des ours pie dont il crut un moment quils sentouraient dans
détranges réchauffe-fourrures noir et blanc. Tous palabraient et bibelotaient
furieusement pour gagner leur miel. Prisonnier au pays des Houyhnhnms, notre gars-ours ne
se serait pas senti plus dépaysé.
Ayant traversé le centre oursopéen, il sengagea dans les anciennes voies
japoursonaises.
Dans ce faubourg que ses habitants surnomment Cirvir en lhonneur de la Grande-Ourse
marine, Patte dOurs passa sous de vénérables abies hauts de plus de cinq cent
soixante-dix Griffes. Il longea de gigantesques mégalithes inclinés, vestiges dune
insolite dévotion des Temps des Ours Anciens, et franchit de fragiles passerelles de
lianes tressées. Il évita les cavernes taboues cachées sous les ramures darbres
odorants, ne reniflant que de loin les misérables ermitages des mystagogues et les
moustiers des zélateurs dOurs-Confus. Il trotta, encore et encore, le long de
ruelles où des nuées doursons au pelage clair et aux yeux ronds véritables
poupées précieuses sébattaient avec des griffons, rivalisaient à la
course avec de gracieux greyhounds et câlinaient de malingres greffiers, mistigris
grisâtres, anoures, lymphatiques mais prodigieusement ronronnants.
Le monde effervescent autour de lui bruissait : gabelours aux casques lancéolés et
acuminés arborant de longues rapières, gars-ours mercenaires ceints de pilou pelucheux
multicolore brandissant des casse-gueule, gars-ours guerriers emberlificotés dans leur
jaseran de soie grège, bref, une multitude soldatesque de tout poil tant il est
vrai quau JapOurson être gars-ours combattant est aussi prisé que méprisé
en PandaLand. Patte dOurs croisa aussi des gars-ours lamas défilant au son
cadencé des tam-tams, des gars-ours mystagogues aux longs poils mal léchés et
dordinaires gars-ours combourgeois, petits, gras de gueule, les pattes torses et la
fourrure nattée quand ils étaient PandaLandais. Il se faufila parmi les troncs à
roues pleines, les nacelles accrochées aux dos des onagres, les gars-ours coltineurs
le plus souvent des grizzlys chargés dune hotte , les basternes
vernissées et les confortables et larges brancards de paille tressée. Il évita
adroitement des groupes doursonnes plutôt disgracieuses, la truffe sèche et
flétrie, les dents blanchies à la façon incongrue de ce pays-là. Elles étaient
néanmoins vêtues dun seyant réchauffe-fourrure quun précieux foulard
nouait de façon pioupiesque mode que les ParIsoursonnes ont eu la plus
grande hâte de plagier et trottinaient en courtes foulées, leurs longues griffes
contraintes dans des protège-coussinets de hêtre ciselé, bien trop petits pour elles.
Patte dOurs badaudait sans voir le temps passer parmi ces gens baroques et
singuliers, admirant les étranges et riches cavernes aux fanfreluches, la camelote des
ferblantiers, et surtout les cavernes à grignoter décorées de trigrammes peints sur des
calicots, où il regrettait de ne pouvoir pénétrer faute de blé ou doseille. Il
en renifla longuement lentrée délicieux parfums de bouillantes boissons et
dalcool de grain et huma aussi les fragrances des belles cavernes à pétuner
doù le pavot est strictement banni depuis les Temps des Ours Anciens.
Il envisagea alors daller grogner famine chez le gars-ours capitoul dAiggü,
ville voisine, mais sa fierté en aurait souffert. Et comment évoquer ses mésaventures
sans mentionner son ours-maître ? Il préféra se débrouiller par lui-même.
Quittant le faubourg il erra par les grèves et par les champs, hélas vides dépis,
découvrant bien de très grandes plantes arborescentes à la floraison blanche, rose ou
rouge, mais à feuilles trop coriaces pour être plaisamment grignotées. Dans des vergers
protégés de grisards, hauts pinceaux tremblant au vent, il halena de loin des
griottiers, des prunelliers épineux, des merisiers aussi, que les ours de ces contrées
ne jardinent que par sens esthétique. Des grizzlys de paille, grignards, griffus et
grotesques, munis de crécelles éoliennes cliquetantes, les protégent des gros-becs
affamés, des grisets insatiables, des grimpereaux gourmands, des gravissets boulimiques
et de toute autre calamité emplumée. Dans des pins parasols, allongés en une mince
ligne sur une crête contre le soleil couchant, logeaient circaètes, pygargues,
gypaètes, uraètes et harpies. Les halliers à la ramure tombante protégeaient tous
quelque oiseau au long bec emmanché dun long cou, guettant les escargots. Patte
dOurs faisait lever de toutes parts des vols de choucas, de corvidés, de freux,
danatidés et de gerfauts loin du charnier natal. Il observa à son aise des
bernaches et nombre de ces grands oiseaux migrateurs, emblèmes pour les
JapOursonais du temps qui passe et de lextase.
Dans un trou de verdure où chantait une rivière, le glaïeul, laissant fléchir ses
glaives avec un abandon royal, étendait sur leupatoire et la grenouillette au pied
mouillé les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son spectre lacustre.
Enfin ! grogna-t-il, je vais me régaler !
Hélas, ni leupatoire ni la grenouillette ne dégageaient cet arôme suave et
pénétrant qui, en Oursope, chatouille agréablement la narine !
Ursa Mala ! se grognonna-t-il en mâchouillant tristement,
rêvant de narcisses grillets, de gratte-cul charnus ou même de vulgaires graterons.
Notre gars-ours sétait empli la panse autant quil était possible avant de
débarquer de LOursnatic et pourtant, achevant sa longue course au soir tombant, son
ventre était déjà bien vide. Or rien ne pèse plus lourd quun ventre vide !
Patte dOurs avait appris aux cuisines du bord que nulours en ce pays ne croquait
astrakans, biques ou gorets, et encore moins de ces grands bovidés faméliques malgré
leur gibbosité graisseuse dont la seule fonction était ici de travailler aux champs. Il
croyait donc quon ne trouvait aucune nourriture carnée au JapOurson.
Cest vrai quil y en a peu, mais notre glouton aurait pu se régaler de
venaisons dartiodactyles, de galliformes, de grianeaux, de grouses ou de tétras,
ainsi que des congres ou des pagres que pêchent les JapOursonais pour agrémenter
leurs graminées céréalières. Quoique gargouillant, il sut se montrer philosophe et
décida quil trouverait à se sustenter dès laube suivante, à lheure
où fleurit la campagne.
Bientôt ce fut la brune. Patte dOurs regagna le faubourg populaire et y dériva au
hasard. Il fut attiré par les quinquets charbonneux et captivé par les acrobaties,
supercheries, manipulations et tromperies des histrions et bateleurs. Il se laissa
ensorceler par les aruspices et charlatans qui abreuvaient tous les ours alentour de
grandes sottises. Plus tard il revint vers la mer où des gars-ours armés de pharillons
leurraient des myriades dhémigrammus nains.
Puis il se retrouva seul. Des patrouilles de gars-ours soldats couraient le pavé. Mieux
valait éviter ces guerriers aux splendides fourrures tressées de perles et dor,
qui surpassaient en apparat les plénipotentiaires oursopéens. Roulé en boule sous une
haie Patte dOurs gloussait invariablement à leur passage :
JapOursonois, quand je te vois, cest lOurse-Noire,
quest devant moi !
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