Chapitre XXIII
DANS LEQUEL LE NEZ
DE PASSEPARTOUT SALLONGE
DÉMESURÉMENT
Le
lendemain, Passepartout, éreinté, affamé, se dit quil fallait manger à tout
prix, et que le plus tôt serait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre sa
montre, mais il fût plutôt mort de faim. Cétait alors le cas ou jamais, pour ce
brave garçon, dutiliser la voix forte, sinon mélodieuse, dont la nature
lavait gratifié.
Il savait quelques refrains de France et dAngleterre, et il résolut de les essayer.
Les Japonais devaient certainement être amateurs de musique, puisque tout se fait chez
eux aux sons des cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient
quapprécier les talents dun virtuose européen.
Mais peut-être était-il un peu matin pour organiser un concert, et les dilettanti,
inopinément réveillés, nauraient peut-être pas payé le chanteur en monnaie à
leffigie du mikado.
Passepartout se décida donc à attendre quelques heures ; mais, tout en cheminant, il fit
cette réflexion quil semblerait trop bien vêtu pour un artiste ambulant, et
lidée lui vint alors déchanger ses vêtements contre une défroque plus en
harmonie avec sa position. Cet échange devait, dailleurs, produire une soulte,
quil pourrait immédiatement appliquer à satisfaire son appétit.
Cette résolution prise, restait à lexécuter. Ce ne fut quaprès de longues
recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène, auquel il exposa sa
demande. Lhabit européen plut au brocanteur, et bientôt Passepartout sortait
affublé dune vieille robe japonaise et coiffé dune sorte de turban à
côtes, décoloré sous laction du temps. Mais, en retour, quelques piécettes
dargent résonnaient dans sa poche.
Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval !
Le premier soin de Passepartout, ainsi japonaisé , fut dentrer
dans une tea-house de modeste apparence, et là, dun reste de volaille
et de quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le dîner serait encore un
problème à résoudre.
Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il sagit de ne pas
perdre la tête. Je nai plus la ressource de vendre cette défroque contre une autre
encore plus japonaise. Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus promptement
possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai quun lamentable souvenir !
Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour lAmérique. Il
comptait soffrir en qualité de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute
rétribution que le passage et la nourriture. Une fois à San Francisco, il verrait à se
tirer daffaire. Limportant, cétait de traverser ces quatre mille sept
cents milles du Pacifique qui sétendent entre le Japon et le Nouveau Monde.
Passepartout, nétant point homme à laisser languir une idée, se dirigea vers le
port de Yokohama. Mais à mesure quil sapprochait des docks, son projet, qui
lui avait paru si simple au moment où il en avait eu lidée, lui semblait de plus
en plus inexécutable. Pourquoi aurait-on besoin dun cuisinier ou dun
domestique à bord dun paquebot américain, et quelle confiance inspirerait-il,
affublé de la sorte ? Quelles recommandations faire valoir ? Quelles références
indiquer ?
Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense affiche quune
sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche était ainsi libellée
en anglais :
TROUPE
JAPONAISE
ACROBATIQUE
DE
LHONORABLE WILLIAM
BATULCAR
DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS
Avant leur départ
pour les États-Unis dAmérique
DES
LONGS-NEZ-LONGS-NEZ
SOUS LINVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU
Grande Attraction !
Les États-Unis dAmérique ! sécria Passepartout, voilà justement mon
affaire ! ...
Il suivit lhomme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientôt dans la ville
japonaise. Un quart dheure plus tard, il sarrêtait devant une vaste case, que
couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont les parois extérieures
représentaient, sans perspective, mais en couleurs violentes, toute une bande de
jongleurs.
Cétait létablissement de lhonorable Batulcar, sorte de Barnum
américain, directeur dune troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates,
équilibristes, gymnastes, qui, suivant laffiche, donnait ses dernières
représentations avant de quitter lempire du Soleil pour les États de lUnion.
Passepartout entra sous un péristyle qui précédait la case, et demanda Mr. Batulcar.
Mr. Batulcar apparut en personne.
Que voulez-vous ? dit-il à Passepartout, quil prit dabord pour un
indigène.
Avez-vous besoin dun domestique ? demanda Passepartout.
Un domestique, sécria le Barnum en caressant lépaisse barbiche grise
qui foisonnait sous son menton, jen ai deux, obéissants, fidèles, qui ne
mont jamais quitté, et qui me servent pour rien, à condition que je les nourrisse
... Et les voilà, ajouta-t-il en montrant ses deux bras robustes, sillonnés de veines
grosses comme des cordes de contrebasse.
Ainsi, je ne puis vous être bon à rien ?
habit
A rien.
Diable ! ça maurait pourtant fort convenu de partir avec vous.
Ah çà ! dit lhonorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un
singe ! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte ?
On shabille comme on peut !
Vrai, cela. Vous êtes un Français, vous ?
Oui, un Parisien de Paris.
Alors, vous devez savoir faire des grimaces ?
Ma foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité provoquer cette
demande, nous autres Français, nous savons faire des grimaces, cest vrai, mais pas
mieux que les Américains !
Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre
comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on exhibe des farceurs étrangers, et
à létranger, des farceurs français !
Ah !
Vous êtes vigoureux, dailleurs ?
Surtout quand je sors de table.
Et vous savez chanter ?
Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans quelques
concerts de rue.
Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur la plante du
pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du pied droit ?
Parbleu ! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de
son jeune âge.
Cest que, voyez-vous, tout est là ! répondit lhonorable
Batulcar.
Lengagement fut conclu hic et nunc.
Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour tout faire dans la
célèbre troupe japonaise. Cétait peu flatteur, mais avant huit jours il serait en
route pour San Francisco.
La représentation, annoncée à grand fracas par lhonorable Batulcar, devait
commencer à trois heures, et bientôt les formidables instruments dun orchestre
japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte. On comprend bien que Passepartout
navait pu étudier un rôle, mais il devait prêter lappui de ses solides
épaules dans le grand exercice de la grappe humaine exécuté par les
Longs-Nez du dieu Tingou. Ce great attraction de la représentation
devait clore la série des exercices.
Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. Européens et
indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants, se précipitaient sur les
étroites banquettes et dans les loges qui faisaient face à la scène. Les musiciens
étaient rentrés à lintérieur, et lorchestre au complet, gongs, tam-tams,
cliquettes, flûtes, tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur.
Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions dacrobates. Mais il
faut bien avouer que les Japonais sont les premiers équilibristes du monde. Lun,
armé de son éventail et de petits morceaux de papier, exécutait lexercice si
gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée odorante de sa pipe,
traçait rapidement dans lair une série de mots bleuâtres, qui formaient un
compliment à ladresse de lassemblée. Celui-ci jonglait avec des bougies
allumées, quil éteignit successivement quand elles passèrent devant ses lèvres,
et quil ralluma lune à lautre sans interrompre un seul instant sa
prestigieuse jonglerie. Celui-là reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus
invraisemblables combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient
sanimer dune vie propre dans leur interminable giration ; elles couraient sur
des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des fils de fer, véritables cheveux
tendus dun côté de la scène à lautre ; elles faisaient le tour de grands
vases de cristal, elles gravissaient des échelles de bambou, elles se dispersaient dans
tous les coins, produisant des effets harmoniques dun étrange caractère en
combinant leurs tonalités diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles
tournaient dans lair ; ils les lançaient comme des volants, avec des raquettes de
bois, et elles tournaient toujours ; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les
retiraient, elles tournaient encore, jusquau moment où un ressort détendu
les faisait sépanouir en gerbes dartifice !
Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe.
Les tours de léchelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, etc. furent
exécutés avec une précision remarquable. Mais le principal attrait de la
représentation était lexhibition de ces Longs-Nez , étonnants
équilibristes que lEurope ne connaît pas encore.
Ces Longs-Nez forment une corporation particulière placée sous linvocation directe
du dieu Tingou. Vêtus comme des hérauts du Moyen Age, ils portaient une splendide paire
dailes à leurs épaules. Mais ce qui les distinguait plus spécialement,
cétait ce long nez dont leur face était agrémentée, et surtout lusage
quils en faisaient. Ces nez nétaient rien moins que des bambous, longs de
cinq, de six, de dix pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là
verruqueux. Or, cétait sur ces appendices, fixés dune façon solide, que
sopéraient tous leurs exercices déquilibre. Une douzaine de ces sectateurs
du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et leurs camarades vinrent sébattre sur
leurs nez, dressés comme des paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là,
et exécutant les tours les plus invraisemblables.
Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide humaine, dans
laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le Char de Jaggernaut
. Mais au lieu de former cette pyramide en prenant leurs épaules pour point
dappui, les artistes de lhonorable Batulcar ne devaient semmancher que
par leur nez. Or, lun de ceux qui formaient la base du char avait quitté la troupe,
et comme il suffisait dêtre vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi
pour le remplacer.
Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand triste souvenir de sa
jeunesse il eut endossé son costume du Moyen Age, orné dailes multicolores,
et quun nez de six pieds lui eut été appliqué sur la face ! Mais enfin, ce
nez, cétait son gagne-pain, et il en prit son parti.
Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses collègues qui devaient
figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous sétendirent à terre, le nez dressé
vers le ciel. Une seconde section déquilibristes vint se poser sur ces longs
appendices, une troisième sétagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez
qui ne se touchaient que par leur pointe, un monument humain séleva bientôt
jusquaux frises du théâtre.
Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de lorchestre éclataient
comme autant de tonnerres, quand la pyramide sébranla, léquilibre se rompit,
un des nez de la base vint à manquer, et le monument sécroula comme un château de
cartes ...
Cétait la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe
sans le secours de ses ailes, et grimpant à la galerie de droite, tombait aux pieds
dun spectateur en sécriant :
Ah ! mon maître ! mon maître !
Vous ?
Moi !
Eh bien ! en ce cas, au paquebot, mon garçon ! ...
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui laccompagnait, Passepartout sétaient précipités
par les couloirs au-dehors de la case. Mais, là, ils trouvèrent lhonorable
Batulcar, furieux, qui réclamait des dommages-intérêts pour la casse .
Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant une poignée de bank-notes. Et, à six heures
et demie, au moment où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le
paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la face ce nez de
six pieds quil navait pas encore pu arracher de son visage !
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Chapitre XXIII
DANS LEQUEL LA TRUFFE
DE PATTE DOURS POUSSE
CONSIDÉRABLEMENT
A
laube, Patte dOurs flapi et courbatu, écoutant tristement gargouiller son
ventre creux, trouva urgent de le remplir. Mais comment sy prendre ? Il jeta un
regard à son chronographe. Non ! Il eût préféré sécher sur pattes que de
sen séparer !
Il se souvint alors à propos avoir été grisolleur ambulant dans son jeune âge. Il lui
restait en mémoire de nombreuses complaintes et rengaines drolatiques, entraînantes ou
polissonnes. Pourquoi ne pas tenter de gagner ainsi son miel ? Les JapOursonais
rythmant la moindre de leurs activités à la grosse-caisse, un maestro oursopéen tel que
lui leur plairait à coup sûr !
Hélas ! Une sérénade au soleil levant serait sans doute peu appréciée des
véritables esthètes, qui risquaient de récompenser le grisolleur matinal en monnaie de
singe !
Il lui fallait absolument patienter jusquà la nuit. Tandis quil démêlait
négligemment sa fourrure du peigne de ses griffes, il songea que son allure nétait
pas celle dun grisolleur forain et décida de troquer ses accessoires oursopéens
pour des colifichets, affiquets et brimborions mieux à même dinspirer aux amateurs
lenvie douvrir leur bourse. Il espérait bien gratter un bonus dans son
marchandage et linvestir aussitôt dans un gros grignotage sans grivèlerie.
Patte dours nétait pas ours à laisser refroidir le fer quil avait
décidé de battre et se mit donc aussitôt en route. Il avisa un regrattier marchandant
des articles de seconde patte et lui grogna sa proposition. La ceinture et lécharpe
oursopéennes enchantèrent le vieux pleure-misère et, sans tarder, Patte dOurs se
retrouva sanglé dans une antique ceinture japoursonaise, la tête entourée
dun chèche léger, effrangé et moucheté de salissures inquiétantes. Deux trois
Oursings lui étaient en outre revenus dans le troc.
Parfait, se grognonna-t-il. Lhabit ne fait pas lours et la faim
justifie les moyens !
Sa transformation accomplie Patte dOurs se précipita vers une caverne publique fort
médiocre où il grignota quelques grappillons de gros-noir, une poignée de grenadia et
un cent de grillons grillés.
Je vais dépérir dans ce sale pays où lon mange les grillons trop
maigres ! se lamenta-t-il, et jamais je ne tiendrai jusquà la nuit pour
prendre mon prochain repas ! Et si je me proposais comme gars-ours rôtisseur ou
gars-ours plongeur sur un hauturier embarquant vers lAmerOurse ? Je me
contenterais de la paille et du grain. Arrivé à SafrasizOurs, je me fais fort de
rentrer éteindre ma girandole de grisou, cest en face.
Patte dOurs, décidément peu enclin à la procrastination, trotta en direction de
lembarcadère. Pourtant, à le renifler plus à fond, son plan si bien parfumé tout
à lheure apparaissait assez malaisé à mettre en uvre. Qui donc voudrait de
lui comme gars-ours rôtisseur ou gars-ours plongeur sur un hauturier ameroursain,
lamentable et pouilleux comme il létait ? Et comment convaincre quiconque de
ses talents ?
Chemin faisant son il fut attiré par lénorme placard quun saltimbanque
portait sur le dos. Le texte, en grosse-de-fonte, grognottait :
COMPAGNIE GYMNOSOPHIQUE
JAPOURSONAISE
de
LESTIMABLE
LUKKOYE BOYMONEN
ULTIMES SEANCES
Avant déguerpissement
pour lAmerOurse
des
GRANDES-TRUFFES-GRANDES-TRUFFES
de
LOMNIPOTENTE VORPUYZI
Formidables Réjouissances !
LAmerOurse ! sillumina Patte dOurs, cest
ça qui ferait mon miel !
Il emboîta le pas au gars-ours coltineur jusquà lentrée dune sombre
grotte creusée dans une falaise du quartier japoursonais, peinte
dinscriptions et de scènes bariolées présentant les facéties dune grande
théorie de gars-ours bateleurs.
Là officiait lestimable Boymonen, phénix du cirque AmerOursain et
responsable dune compagnie de gars-ours baladins, funambules, bouffons, comédiens,
escamoteurs, voltigeurs, trapézistes, cascadeurs, illusionnistes, magiciens,
manipulateurs, prestidigitateurs, paillasses, histrions, fildeféristes, tous plus ou
moins gymnosophistes. Sapprêtant à déguerpir vers
lAmerOurse, ces apporteurs de rêves faisaient leurs adieux aux Ours du
Levant.
Patte dOurs longea une galerie jusquà une grande tanière intérieure,
reniflant un peu partout. Soudain, Myb. Boymonen se dressa devant lui.
Toi demander quoi ? aboya-t-il rudement, croyant avoir affaire à un ours
du cru.
Jaimerais devenir votre gars-ours serviteur, grogna Patte dOurs.
Pas pour moi ! glapit lautre en hérissant la fourrure grasse de sa
nuque. Mes muscles sont mes seuls serviteurs, dévoués et courageux. Ils ne me coûtent
que leur pitance, sont toujours disponibles ... et je crois bien que je vais leur demander
de te montrer la sortie, ajouta-t-il en agitant ses musculeuses pattes aux griffes
acérées sous la truffe de Patte dOurs.
Je me contenterais bien de la pitance, moi aussi, se renfrogna celui-ci.
Allez ouste, file !
Ourse-Noire ! Jen aurais bien fait mon miel, moi, de déguerpir dans vos
malles !
Tu jures ! sursauta lestimable Boymonen. Tu es donc civilisé ! Que
fais-tu, ainsi grimé en JapOursonais pouilleux ?
Cétait la défroque ou la croque !
Ah ! Ton accent ... doù viens-tu ?
Je suis ours des Pyrénées, et de pure souche !
Tu es donc habitué aux simagrées ?
Que la Grande-Ourse me grippe, gronda Patte dOurs chiffonné de la remarque.
Les Pyrénéens simagréent assez bien, certes, mais à ce jeu-là les
AmerOursains sont imbattables !
Bravo, camarade ! Mais vois-tu, chacun sa spécialité : si les ours des
alpages présentent à leur public des grimaciers pyrénéens, les Pyrénéens montrent au
leur les crétins des Alpes !
Cest vrai ! Jen ai vu, ourson !
Je nai pas besoin de gars-ours serviteur mais je cherche un matassin. Es-tu
costaud ?
Comme trois grizzlis, dès quon ajoute du miel à ma boisson !
Peux-tu grisoller sans grinchotter dune voix de fausset ?
Et comment ! grogna Patte dOurs, en plissant sa large truffe au souvenir
des récitals donnés dans les foires.
Soit ! Et grisoller en jonglant ? Car il te faudra grisoller la gueule à
lenvers.
Evidemment !
En faisant tourbillonner un toton dune patte.
Cela va de soi !
Tout en gardant un coupe-chou posé droit sur lautre ?
Par lOurse-Bleue ! se réjouit Patte dOurs, jai appris ce
tour de mon père !
Les deux topèrent donc là pour le passage, la paille et le grain.
Et voilà Patte dOurs embauché comme gars-ours à tout faire dans
lillustrissime compagnie japoursonaise. Un gars-ours comme lui aurait sans
doute pu rêver mieux. Quimporte ! Dans une semaine il voguerait vers
SafrasizOurs.
Le spectacle que les placards de lestimable Lukkoye Boymonen grognottaient à
tire-larigot était donné en matinée donc dans laprès-midi et
déjà les grosses-caisses et les cymbales résonnaient devant lentrée. Patte
dOurs ne présentait pas un numéro personnel, bien sûr. Au vu de sa carrure
imposante il avait été promu porteur à la base de la Tour
dours , spectaculaire tableau que réalisaient les
Grandes-Truffes-Grandes-Truffes de lomnipotente Vorpuyzi. Ce serait le clou du
spectacle.
Au son des percussions le public sétait massé dans la grande tanière sous
dimposants stalactites gréseux. Oursopéens et ours autochtones, PandaLandais
et JapOursonais, ours, oursonnes et oursons occupaient les gradins exigus finement
grésés et les cryptes engravées de sable frais disposées autour de la piste. Les
gars-ours croque-notes avaient suivi et le barouf des cuivres endiablés, le raffut des
mailloches, mêlés au brouhaha du public et au chahut des oursons, produisaient un
vacarme indescriptible.
Toutours
sait ce quest un spectacle de gars-ours bateleurs mais ignore souvent que les
JapOursonais se montrent les plus habiles gymnosophistes de la planète. Une belle
oursonne, avec un simple chasse-mouches et quelques pétales de rose séchés,
représentait la migration des grues cendrées au travers du PandaLand et leur halte
dans un marais salant, parmi les grenouillettes blanches et les gratioles hygrophiles. Un
gars-ours dégingandé, usant des exhalaisons de tabac alternativement projetées par
chacune de ses narines, écrivait lestement déphémères groupes de trigrammes
céruléens, provoquant le rire confus des oursonnes. Un vieil ours presque aveugle
faisait pirouetter devant sa truffe des flambeaux embrasés doù jaillissaient des
myriades détincelles, roustillant par moment sa fourrure sans quil ralentisse
jamais la folle farandole. Un tout jeune ourson lançait des totons tournoyants et
vrombissants. Tels de vrais singes, ils virevoltaient et pirouettaient sur la tranche de
son coupe chou, sautaient sur un grelin encerclant la piste et bondissaient le long des
gradins au milieu des spectateurs. Ils semblaient sattirer et se repousser tour à
tour, chacun modulant une stridulation particulière qui agaçait les dents. Des gars-ours
bouffons les projetaient au ciel dun violent coup de crosse de bois, et ils
continuaient de tournoyer. Des gars-ours escamoteurs les escamotaient dans leur ample
ceinture, et ils continuaient de vrombir. Ils ressortaient de là, sans cesser de
tourbillonner et soudain, par un procédé vraiment magique, une fusée jaillissait de
chacun deux dans un énorme embrasement bigarré, plutôt terrifiant pour le
public !
On sébaudit fort, également, aux formidables prouesses des gymnosophistes. Les
acrobaties sur deux pièces de bois divergentes reliées par des traverses
irrégulièrement disposées, celles sur la gaule oblique, le globe excentré et les
douves assemblées furent des merveilles de rigueur et de courage. Cependant le public
nattendait que les Grandes-Truffes-Grandes-Truffes ,
prodigieux bateleurs et fanatiques anticonformistes de lomnipotente Vorpuyzi.
Ils apparurent, grimés comme les griffons des Temps des Ours Anciens, affublés de trois
oursaines de rémiges teintées de bleu céruléen et dune truffe de trois à sept
Pieds dOurs, oblique ou sinueuse, conique ou tubuleuse. Bien arrimée à leur
gueule, elle autorisait les figures les plus extravagantes. Une oursaine dentre eux
sallongèrent au sol, la truffe en stalagmite incliné. Les autres se mirent à
virevolter sur ces pointes offertes à leurs pattes, accomplissant dincroyables
culbutes, cabrioles, pirouettes et gambades.
Leur dernier tableau serait donc la spectaculaire Tour
dours . Cinq oursaines de Grandes-Truffes-Grandes-Truffes
sescaladeraient, non sur le dos les unes des autres, mais sur la pointe de leurs
oblongues capsules. Un des porteurs au sol ayant planté là la compagnie à la poursuite
dune oursonne, cest Patte dOurs qui allait prendre sa place.
Notre gars-ours crut péter de fierté lorsque, réminiscence de son oursonâge, il put
admirer sa fourrure peignée et tressée à la mode des Temps des Ours Anciens, ses trois
oursaines de plumes et la truffe de cinq Pieds dOurs, deux Griffes et neuf cent
soixante-sept oursièmes fixée sur sa gueule ! Cette truffe, son gagne-miel, son
sauf-conduit, il la bichonnait !
Il jaillit en piste et saligna sur les gars-ours porteurs, première couche de
limposante figure, allongés sur le dos et tendant leur truffe à loblique. La
deuxième couche se jucha sur ces longs pédoncules, et une autre, et une autre encore et,
par un miracle de force et dadresse, une Tour dours
gracile et penchée monta lentement à la rencontre des stalactites de la caverne.
Le public trépignait et hurlait. Les percussions roulaient déjà le grondement de
lorage. Mais soudain la tour oscilla, vacilla, flageola, chancela et, finalement,
saffaissa.
Le responsable de ce désastre nétait autre que Patte dOurs qui venait de
déserter. Ayant sauté la balustrade comme un cabri et gravi les gradins de dextre, il
agriffait un des ours présents en gémissant, car sa longue truffe lempêchait de
glapir :
Aaaahhhmm ! mmmooonnnoursssss ! monnnnnourssssssss !
Patte dOurs, je présume ?
Mmmmmmooooonnnourrrrrsssss !
Et sans plus attendre Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Patte dOurs se hâtèrent vers la
rue, lestimable Boymonen galopant à leurs trousses. Il écumait et glapissait
quon lui avait arraché le cur et la peau ! Tiomiez Lupp, pour sen
débarrasser, lui lança quelques grosses pincées de poudre dor que lautre se
mit aussitôt à balayer et tamiser avec le plus grand soin. Une heure après la tombée
de la nuit, Myb. Lupp et Sheb. Aourseda plantaient griffe sur le hauturier
AmerOursain, encadrant un Patte dOurs toujours grimé et affublé de son
museau de cinq Pieds dOurs, deux Griffes et neuf cent soixante-sept oursièmes
impossible, semblait-il, à décrocher !
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