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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXIV

PENDANT LEQUEL S’ACCOMPLIT
LA TRAVERSÉE
DE L’OCÉAN PACIFIQUE

Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux faits par la Tankadère avaient été aperçus du paquebot de Yokohama. Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s’était dirigé vers la petite goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant son passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l’honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, qui avait aussitôt fait route pour Nagasaki et Yokohama.
Arrivé le matin même, 14 novembre, à l’heure réglementaire, Phileas Fogg, laissant Fix aller à ses affaires, s’était rendu à bord du Carnatic, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda – et peut-être à la sienne, mais du moins il n’en laissa rien paraître – que le Français Passepartout était effectivement arrivé la veille à Yokohama.
Phileas Fogg, qui devait repartir le soir même pour San Francisco, se mit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s’adressa, mais en vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment, le fit entrer dans la case de l’honorable Batulcar. Il n’eût certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de héraut ; mais celui-ci, dans sa position renversée, aperçut son maître à la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture de l’équilibre, et ce qui s’ensuivit.
Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment s’était faite cette traversée de Hong-Kong à Yokohama, en compagnie d’un sieur Fix, sur la goélette la Tankadère.
Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment n’était pas venu de dire à son maître ce qui s’était passé entre l’inspecteur de police et lui. Aussi, dans l’histoire que Passepartout fit de ses aventures, il s’accusa et s’excusa seulement d’avoir été surpris par l’ivresse de l’opium dans une tabagie de Yokohama.
Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre ; puis il ouvrit à son domestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s’était pas écoulée, que l’honnête garçon, ayant coupé son nez et rogné ses ailes, n’avait plus rien en lui qui rappelât le sectateur du dieu Tingou.
Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San Francisco appartenait à la Compagnie du “ Pacific Mail steam ”, et se nommait le General-Grant. C’était un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes, bien aménagé et doué d’une grande vitesse. Un énorme balancier s’élevait et s’abaissait successivement au dessus du pont ; à l’une de ses extrémités s’articulait la tige d’un piston, et à l’autre celle d’une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement circulaire, s’appliquait directement à l’arbre des roues. Le General-Grant était gréé en trois-mâts goélette, et il possédait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles à l’heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique. Phileas Fogg était donc autorisé à croire que, rendu le 2 décembre à San Francisco, il serait le 11 à New York et le 20 à Londres, – gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 décembre.

Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais, beaucoup d’Américains, une véritable émigration de coolies pour l’Amérique, et un certain nombre d’officiers de l’armée des Indes, qui utilisaient leur congé en faisant le tour du monde.
Pendant cette traversée il ne se produisit aucun incident nautique. Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte voilure, roulait peu. L’océan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg était aussi calme, aussi peu communicatif que d’ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à cet homme par d’autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse en somme, l’impressionnait plus qu’elle ne le croyait, et c’était presque à son insu qu’elle se laissait aller à des sentiments dont l’énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l’influence.
En outre, Mrs. Aouda s’intéressait prodigieusement aux projets du gentleman. Elle s’inquiétait des contrariétés qui pouvaient compromettre le succès du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n’était point sans lire entre les lignes dans le cœur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon avait, maintenant, à l’égard de son maître, la foi du charbonnier ; il ne tarissait pas en éloges sur l’honnêteté, la générosité, le dévouement de Phileas Fogg ; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l’issue du voyage, répétant que le plus difficile était fait, que l’on était sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que l’on retournait aux contrées civilisées, et enfin qu’un train de San Francisco à New York et un transatlantique de New York à Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans les délais convenus.
Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitié du globe terrestre.
En effet, le General-Grant, le 23 novembre, passait au cent quatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans l’hémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employé cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à dépenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitié route seulement “ par la différence des méridiens ”, il avait en réalité accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels détours forcés, en effet, de Londres à Aden, d’Aden à Bombay, de Calcutta à Singapore, de Singapore à Yokohama ! A suivre circulairement le cinquantième parallèle, qui est celui de Londres, la distance n’eût été que de douze mille milles environ, tandis que Phileas Fogg était forcé, par les caprices des moyens de locomotion, d’en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept mille cinq cents, à cette date du 23 novembre. Mais maintenant la route était droite, et Fix n’était plus là pour y accumuler les obstacles !
Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grande joie. On se rappelle que l’entêté s’était obstiné à garder l’heure de Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des pays qu’il traversait. Or, ce jour-là, bien qu’il ne l’eût jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d’accord avec les chronomètres du bord.
Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s’il eût été présent.
“ Ce coquin qui me racontait un tas d’histoires sur les méridiens, sur le soleil, sur la lune ! répétait Passepartout. Hein ! ces gens-là ! Si on les écoutait, on ferait de la belle horlogerie ! J’étais bien sûr qu’un jour ou l’autre, le soleil se déciderait à se régler sur ma montre ! ... ”
Passepartout ignorait ceci : c’est que si le cadran de sa montre eût été divisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n’aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand il était neuf heures du matin à bord, auraient indiqué neuf heures du soir, c’est-à-dire la vingt et unième heure depuis minuit, – différence précisément égale à celle qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtième méridien.
Mais si Fix avait été capable d’expliquer cet effet purement physique, Passepartout, sans doute, eût été incapable, sinon de le comprendre, du moins de l’admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l’inspecteur de police se fût inopinément montré à bord en ce moment, il est probable que Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité avec lui un sujet tout différent et d’une tout autre manière.
Or, où était Fix en ce moment ? ...
Fix était précisément à bord du General-Grant.
En effet, en arrivant à Yokohama, l’agent, abandonnant Mr. Fogg qu’il comptait retrouver dans la journée, s’était immédiatement rendu chez le consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant après lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date, – mandat qui lui avait été expédié de Hong-Kong par ce même Carnatic à bord duquel on le croyait. Qu’on juge du désappointement du détective ! Le mandat devenait inutile ! Le sieur Fogg avait quitté les possessions anglaises ! Un acte d’extradition était maintenant nécessaire pour l’arrêter !
“ Soit ! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat n’est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l’air de revenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je le suivrai jusque-là. Quant à l’argent, Dieu veuille qu’il en reste ! Mais en voyages, en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en frais de toute sorte, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille livres sur sa route. Après tout, la Banque est riche ! ”
Son parti pris, il s’embarqua aussitôt sur le General-Grant. Il était à bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. A son extrême surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de héraut. Il se cacha aussitôt dans sa cabine, afin d’éviter une explication qui pouvait tout compromettre, – et, grâce au nombre des passagers, il comptait bien n’être point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là précisément il se trouva face à face avec lui sur l’avant du navire.
Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au grand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pour lui, il administra au malheureux inspecteur une volée superbe, qui démontra la haute supériorité de la boxe française sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagé. Fix se releva, en assez mauvais état, et, regardant son adversaire, il lui dit froidement :

“ Est-ce fini ?
– Oui, pour l’instant.
– Alors venez me parler.
– Que je ...
– Dans l’intérêt de votre maître. ”
Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit l’inspecteur de police, et tous deux s’assirent à l’avant du steamer.

“ Vous m’avez rossé, dit Fix. Bien. A présent, écoutez-moi. Jusqu’ici j’ai été l’adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.

– Enfin ! s’écria Passepartout, vous le croyez un honnête homme ?

– Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin ... Chut ! ne bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a été sur les possessions anglaises, j’ai eu intérêt à le retenir en attendant un mandat d’arrestation. J’ai tout fait pour cela. J’ai lancé contre lui les prêtres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé de votre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama ... ”

Passepartout écoutait, les poings fermés.
“ Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre ? Soit, je le suivrai. Mais, désormais, je mettrai à écarter les obstacles de sa route autant de soin et de zèle que j’en ai mis jusqu’ici à les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changé, et il est changé parce que mon intérêt le veut. J’ajoute que votre intérêt est pareil au mien, car c’est en Angleterre seulement que vous saurez si vous êtes au service d’un criminel ou d’un honnête homme ! ”
Passepartout avait très attentivement écouté Fix, et il fut convaincu que Fix parlait avec une entière bonne foi.
“ Sommes-nous amis ? demanda Fix.
– Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice d’inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou.
– Convenu ”, dit tranquillement l’inspecteur de police.
Onze jours après, le 3 décembre, le General-Grant entrait dans la baie de la Porte-d’Or et arrivait à San Francisco.
Mr. Fogg n’avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.

Chapitre XXIV

OÙ L’ON PARCOURT
PAISIBLEMENT
L’UDIER TÉDOLOXYÏ

On aura deviné l’histoire de Chand’Oursaille. La crapouillette péta assez fort pour être entendue du hauturier qui, au signal de détresse du mât vertical, porta secours aux pérégrins. Björn Cyrzca reçut ses mille quatre cent vingt-cinq Ours d’or, treize Pénis, huit Canines et neuf cent douze oursièmes et nos ours n’eurent plus qu’à gravir la poutre inclinée menant au navire qui reprit sans tarder sa marche vers Repézéqõ et Yokohol’Ourse.
Débarqués au lever du soleil ce 12 du mois d’As comme prévu au planigramme, Tiomiez Lupp et Sheb. Aourseda gagnèrent L’Oursnatic, tandis que Fixours s’éclipsait pour vaquer à ses occupations. Pour la plus vive satisfaction de Sheb. Aourseda – mais bien dégourdi l’ours qui peut grogner si Lupp s’en réjouit – quelques gars-ours marins leur affirmèrent que Patte d’Ours avait bien atteint Yokohol’Ourse le 11, à la première marée.
Ils disposaient donc de l’oursée pour relever sa piste. Ils contactèrent, sans résultats, le gars-ours capitoul représentant de sa Très Grincheuse Ursidée. Ils coururent en tous sens ruelles, venelles, allées, sentes et charmilles. Ils franchirent maints péristyles et explorèrent galeries, portiques, vérandas, loggias, couloirs, corridors, coursives et même un souterrain. Ils en avaient plein les pattes et Sheb. Aourseda craignait de ne jamais revoir Patte d’Ours lorsque un reste d’instinct ou l’aléa pur les poussa vers la caverne de l’estimable Boymonen. Impossible pour eux d’identifier le gars-ours domestique harnaché de la sorte. Heureusement lui, malgré sa truffe bouchée, sut les renifler dans les gradins. D’où un tressautement de sa part et, boum bada boum patatras, voilà tous les ours à terre !
Ravie de l’avoir retrouvé, Sheb. Aourseda lui narra leur épopée à bord de la Tankadoursère, avec Fixidore Fixours.
Patte d’Ours ne broncha pas, décidé à garder pour lui la vérité sur le gars-ours pandore. Durant le récit de ses propres tribulations – qu’il dut mimer, ne pouvant toujours pas grogner – il s’incrimina seul pour avoir accidentellement tétouillé du suc de pavot dans une caverne à pétuner de Yokohol’Ourse.
Myb. Lupp ne fit aucun commentaire. Il pria simplement son gars-ours domestique de se trouver quelques accessoires et colifichets moins grotesques, lui suggérant de puiser pour ce faire dans la précieuse escarcelle. Non sans mal, le gars-ours charpentier du Gal-Bear le débarrassa de sa grande truffe, de ses trois oursaines de plumes et de toute ressemblance avec un zélateur de l’omnipotente Vorpuyzi.
C’est la Guilde du “ Courrier Tédoloxyïen ” qui, de Yokohol’Ourse à Safrasiz’Ours, nolisait le Gal-Bear, grand vapeur confortable et rapide d’une capacité de deux mille cent quatre-vingt-quatorze Ours-Cubiques et sept cent quatre-vingt-treize oursièmes. Un gigantesque pendule balayait la passerelle de hue en dia et, par un mécanisme mystérieux – pièces métalliques coulissantes, tringleries et manivelles –, les oscillations initiales transmises aux aubes propulsaient le grand navire en ligne droite. Le Gal-Bear portait en outre sept fûts inclinés et une incroyable accumulation de voiles. Au moindre souffle elles rendaient inutile toute cette machinerie. Il courait un Vit d’Ours Blanc, cinquante Souffles et deux cent soixante-deux oursièmes en trente minutes et pouvait avaler le Tédoloxyï en moins de trois semaines. En ce point de notre histoire on peut imaginer Tiomiez Lupp débarquant le 2 du mois de Sable à Safrasiz’Ours, le 11 à NéoBear et de ce fait le 20 à Long’Ours, presque une oursée avant le terme de sa gageure.
Il y avait foule sur ce navire : des sujets de sa Très Grincheuse Ursidée bien sûr, des Amer’Oursains à foison, des flopées d’Ours des Cocotiers et de Pandas Roux s’expatriant en Amer’Ourse, et moult gars-ours guerriers de Rousse’Terre profitant d’un armistice inespéré pour courir le globe.
Le temps resta beau et pas un pérégrin ne tomba à l’eau. Le hauturier, alourdi par son immense gréement et bien équilibré entre ses aubes puissantes, ne gîtait pas. L’udier Tédoloxyï était tranquille. Myb. Lupp également qui grommelait fort peu, à son accoutumée. Sheb. Aourseda lui accordait à présent plus que de la gratitude. Elle le trouvait beau et attachant, cet ours contenu et mutique, et bien qu’elle ne se l’avouât pas encore le mystérieux Lupp lui plaisait vraiment de plus en plus.
Elle se passionnait également pour la gageure et s’effrayait des aléas préjudiciables à sa réussite. Patte d’Ours – elle passait son temps en sa compagnie – déchiffrait sans peine son tendre penchant pour Tiomiez Lupp. Vouant dorénavant à son ours-maître une dévotion absolue et aveugle, il n’avait de cesse de louer sa persévérance, sa probité, sa loyauté et son désintéressement. Et il tranquillisait Sheb. Aourseda quant à leur succès, affirmant qu’ils ne rencontreraient plus d’obstacles désormais : toutes ces régions de sauvages, Rousse’Terre, Panda’Land et Jap’Ourson enfin derrière eux, ils atteignaient le territoire le plus facile du globe. Là, des troncs inclinés de Safrasiz’Ours à NéoBear, et un hauturier de NéoBear à Long’Ours, leur promettaient de terminer en temps et en heure ce qui n’était plus qu’une aimable promenade.
Bien sûr, quand le 21 du mois d’As, au neuvième ours de la traversée, le Gal-Bear franchit le cercle fictif reliant les deux pôles par Long’Ours, Tiomiez Lupp, ayant déjà grignoté cinquante-deux des quatre-vingts ours prévus, achevait à peine son premier demi-globe. Mais l’optimisme de Patte d’Ours n’était pas infondé. Car s’ils étaient effectivement à mi-globe, ils n’étaient plus à mi-chemin. Imaginons qu’au départ de
Long’Ours nos pérégrins aient pu avancer droit devant eux vers le levant, il n’auraient couvert, en se retrouvant à leur point de départ, que deux mille trente-deux Courses d’Ours. Mais songeons à tous ces lacets, méandres, sinuosités qu’on avait dû suivre de
Long’Ours à Egir, d’Egir à Cuncéã, de Cuncéã à Kelkud’Ourse, de Kelkud’Ourse à Singe-à-Poux, de Singe-à-Poux à Yokohol’Ourse !
A mi-globe, ils avaient donc accompli les deux tiers de leur trajet réel. Il ne restait plus qu’à suivre un chemin direct, en pays civilisé, et ils étaient débarrassés du perfide Fixidore.
Ce même 21 Patte d’Ours trouva matière à jubiler. Souvenons-nous combien il se refusait à traficoter le chronographe de son aïeul, qui ne suivait plus le temps local. Et voilà qu’enfin le soleil se ralliait au chronographe, trônant au zénith quand il glougloutait midi !
Faut-il préciser combien Patte d’Ours se goba et se gonfla ? Il se demandait quelles arguties Fixours aurait avancées pour expliquer cette capitulation.
“ Ce grognotteur de sornettes sur la rotondité du globe et la course des astres ! Quel cuistre ! J’aurais commis une fière sottise à lui prêter l’oreille ! Peut-on savoir quel ours le premier regarda la lune ! Quelle lune la première regarda l’ours ! Le plus beau des astres ne pouvait longtemps rester seul là-haut et devait bien finir par nous rejoindre ! ”
Mais Patte d’Ours ne savait rien de ces chronographes modernes qui glougloutent différemment les heures de l’oursée et celles de la brune. Il se serait moins gobé et gonflé si, resté à l’heure de Long’Ours, il avait entendu vingt et quatre glouglous distincts au lieu de douze !
Fixidore Fixours aurait-il, lui, compris qu’on avait un décalage de douze heures avec Long’Ours ? Peut-être. Il est sûr en revanche que Patte d’Ours n’aurait pas écouté la démonstration. D’ailleurs, qu’un hasard extraordinaire ait conduit le gars-ours pandore sous sa truffe et, légitimement vindicatif, il lui aurait donné lui-même une leçon de sa façon.
Mais à propos, que devenait Fixours ?
Il se tenait caché sur le Gal-Bear.
Le 12, dès qu’il avait débarqué à Yokohol’Ourse, le gars-ours pandore quittant Myb. Lupp en toute quiétude – il savait bien où lui remettre la griffe dessus – avait vivement trotté vers la caverne du capitoul ourse’terrien. Et le fameux blanc-seing l’y attendait ! Parti de Cuncéã peu après lui, il avait emprunté L’Oursnatic jusqu’à King-Kong-Bear et le voilà qui arrivait, plus d’un mois après avoir été griffé. Fixours faillit crever de rage et de dépit ! Ce blanc-seing tant désiré ne lui servait plus de rien ! L’oursard Lupp n’était plus sous la griffe de sa Très Grincheuse Ursidée ! Et si on voulait le voir en cage il fallait maintenant obtenir un mandement international !
“ Eh bien ! se résigna Fixours ravalant son aigreur et son acrimonie, ce blanc-seing aura toujours cours en Ourse’Terre. Le gredin semble vouloir rejoindre sa tanière tranquillement, comme s’il avait échappé au flair de toutes les maréchaussées du globe. Parfait ! Moi, je continuerai de renifler sa piste. Pour la poudre d’or, la Grande-Ourse me grippe s’il en subsiste ! A force de pérégrinations, de gratifications, de complications, de pénalisations, d’oliphant, de débours, dépens, charges et autres règlements, ce vandale a sûrement semé pas moins de quatorze mille deux cent cinquante-sept Ours d’or en chemin. Mais peu me chaut, Grisbi-Place est grassouillette comme un Papours au sortir de l’été ! ”
Ayant arrêté sa décision il gagna le Gal-Bear et s’y trouvait déjà lorsque Myb. Lupp et Sheb. Aourseda y grimpèrent. Stupéfait, il renifla Patte d’Ours derrière sa grande truffe et ses trois oursaines de rémiges. Se sachant ursa non grata, et pour fuir la dégelée qu’il pressentait, il se réfugia dans sa tanière. Par la suite, perdu dans la foule des pérégrins, il pensait échapper aisément à son adversaire. Mais, toujours ce fameux 21 du mois d’Haha, ils finirent par tomber truffe à truffe devant les cuisines.
Patte d’Ours littéralement enragé bondit immédiatement sur Fixours. Sous les vivats d’un groupe d’Amer’Oursains qui gagèrent illico de grosses sommes sur sa victoire, il flanqua au pitoyable gars-ours pandore une rouste carabinée, une fantastique raclée, une correction magistrale, confirmant ainsi la primauté de l’ours en colère sur tout autre et, en manière de souvenir, il lui grafigna profondément la truffe et les oreilles.
Enfin apaisé, détendu même, Patte d’Ours s’arrêta et soupira d’aise. Tout contusionné et sanguinolent Fixours se redressa et, entreprenant de lécher ses plaies, grognonna avec une fausse indifférence :
“ Vous voici satisfait ?
– Merci, je me sens mieux.
– Eh bien ! grognons maintenant.
– Grogner ? ? ?
– Je peux être utile à votre ours-maître. ”
Abasourdi devant une telle impudence, Patte d’Ours n’en trotta pas moins mécaniquement derrière le gars-ours pandore. Ils trouvèrent un coin tranquille dans l’entrepont.
“ J’ai été boxé, calotté, claqué, giflé, souffleté et tambouriné commença Fixours, et je ne saurais vous donner tort. Cependant je veux dorénavant favoriser Myb. Lupp dans sa course.
– Que la Grande-Ourse me grippe ! glapit Patte d’Ours, je vous ai converti !
– Nenni, votre ours-maître est un gredin ... Tout doux ! Ne vous hérissez pas ainsi et surtout ne reprenez pas la mouche. Freiner Myb. Lupp quand j’espérais mon blanc-seing de mise en cage était une bonne idée et j’ai cru y parvenir en ameutant les mystagogues de Cuncéã, puis en vous faisant boire et fumer du suc de pavot, ce qui m’a au moins débarrassé de vous à King-Kong-Bear. Et Lupp a raté son bateau ! Si j’avais pu, il ne serait jamais arrivé à Yokohol’Ourse ... ”
Patte d’Ours trémulait de rage et claquait dangereusement des mâchoires.
“ Il paraît que Myb. Lupp regagne à présent ses pénates ? Cela me chaut ! Je tiens même à ce qu’il y arrive le plus rapidement possible ! C’est simple : le vent a tourné, et je m’adapte. En Ourse’Terre nous découvrirons enfin si, oui ou non, cet ours est un brigand ! ”
Patte d’Ours, reniflant soigneusement Fixidore Fixours, décelait des parfums de vérité dans ses grognements.
“ Alors, oursamis ? grogna Fixidore Fixours.
– Oursamis ? Jamais ! gronda Patte d’Ours hérissé de la truffe à la queue, et si vous déviez d’une griffe de votre trajectoire, je vous mords à mort.
– J’agrée ”, grognonna placidement le gars-ours pandore, achevant de lécher avec soin ses plaies profondes.
Quelques ours plus tard, le 3 du mois de Sable, le Gal-Bear pénétrait dans l’anse de Golden-Bear et mouillait devant Safrasiz’Ours sans que Myb. Lupp n’ait à graver bonus ou malus à son planigramme.

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