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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXV

OÙ L’ON DONNE UN LÉGER APERÇU
DE SAN FRANCISCO,
UN JOUR DE MEETING

Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout prirent pied sur le continent américain, – si toutefois on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent. Ces quais, montant et descendant avec la marée, facilitent le chargement et le déchargement des navires. Là s’embossent les clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalités, et ces steam-boats à plusieurs étages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents. Là s’entassent aussi les produits d’un commerce qui s’étend au Mexique, au Pérou, au Chili, au Brésil, à l’Europe, à l’Asie, à toutes les îles de l’océan Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avait cru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux du plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher était vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de la façon dont il avait “ pris pied ” sur le nouveau continent, l’honnête garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitôt débarqué, s’informa de l’heure à laquelle partait le premier train pour New York. C’était à six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journée entière à dépenser dans la capitale californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui. Passepartout monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars la course, se dirigea vers International-Hôtel.

De la place élevée qu’il occupait, Passepartout observait avec curiosité la grande ville américaine : larges rues, maisons basses bien alignées, églises et temples d’un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, “ cars ” de tramways, et sur les trottoirs encombrés, non seulement des Américains et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens, – enfin de quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu’il voyait. Il en était encore à la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et des assassins, accourus à la conquête des pépites, immense capharnaüm de tous les déclassés, où l’on jouait la poudre l’or, un revolver d’une main et un couteau de l’autre. Mais “ ce beau temps ” était passé. San Francisco présentait l’aspect d’une grande ville commerçante. La haute tour de l’hôtel de ville, où veillent les guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d’avenues, se coupant à angles droits, entre lesquels s’épanouissaient des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir été importée du Céleste Empire dans une boîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la mode des coureurs de placers, plus d’Indiens emplumés, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen doués d’une activité dévorante. Certaines rues, entre autres Montgommery-street – le Regent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York –, étaient bordées de magasins splendides, qui offraient à leur étalage les produits du monde entier.

Lorsque Passepartout arriva à International-Hôtel, il ne lui semblait pas qu’il eût quitté l’Angleterre.

Le rez-de-chaussée de l’hôtel était occupé par un immense “ bar ”, sorte de buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe aux huîtres, biscuit et chester s’y débitaient sans que le consommateur eût à délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela parut “ très américain ” à Passepartout.

Le restaurant de l’hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda s’installèrent devant une table et furent abondamment servis dans des plats lilliputiens par des Nègres du plus beau noir.

Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta l’hôtel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d’y faire viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d’acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui arrêtent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg répondit que c’était là une précaution inutile, mais il le laissa libre d’agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureaux de l’agent consulaire.

Phileas Fogg n’avait pas fait deux cents pas que, “ par le plus grand des hasards ”, il rencontrait Fix. L’inspecteur se montra extrêmement surpris. Comment ! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversée du Pacifique, et ils ne s’étaient pas rencontrés à bord ! En tout cas, Fix ne pouvait être qu’honoré de revoir le gentleman auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchanté de poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.

Mr. Fogg répondit que l’honneur serait pour lui, et Fix – qui tenait à ne point le perdre de vue – lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordé.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils se trouvèrent bientôt dans Montgommery-street, où l’affluence du populaire était énorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée, sur les rails des tramways, malgré le passage incessant des coaches et des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les maisons, et même jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannières et des banderoles flottaient au vent. Des cris éclataient de toutes parts.

“ Hurrah pour Kamerfield !

– Hurrah pour Mandiboy ! ”

C’était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il communiqua son idée à Mr. Fogg, en ajoutant :

“ Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne point nous mêler à cette cohue. Il n’y a que de mauvais coups à recevoir.
– En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour être politiques, n’en sont pas moins des coups de poing ! ”

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir sans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent place sur le palier supérieur d’un escalier que desservait une terrasse, située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l’autre côté de la rue, entre le wharf d’un marchand de charbon et le magasin d’un négociant en pétrole, se développait un large bureau en plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient converger.
Et maintenant, pourquoi ce meeting ? A quelle occasion se tenait-il ? Phileas Fogg l’ignorait absolument. S’agissait-il de la nomination d’un haut fonctionnaire militaire ou civil, d’un gouverneur d’État ou d’un membre du Congrès ? Il était permis de le conjecturer, à voir l’animation extraordinaire qui passionnait la ville.
En ce moment un mouvement considérable se produisit dans la foule. Toutes les mains étaient en l’air. Quelques-unes, solidement fermées, semblaient se lever et s’abattre rapidement au milieu des cris, – manière énergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les bannières oscillaient, disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle se propageaient jusqu’à l’escalier, tandis que toutes les têtes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement remuée par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue d’œil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.
“ C’est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l’a provoqué doit être palpitante. Je ne serais point étonné qu’il fût encore question de l’affaire de l’Alabama, bien qu’elle soit résolue.
– Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg.
– En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l’un de l’autre, l’honorable Kamerfield et l’honorable Mandiboy. ”
Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scène tumultueuse, et Fix allait demander à l’un de ses voisins la raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus accusé se prononça. Les hurrahs, agrémentés d’injures, redoublèrent. La hampe des bannières se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du haut des voitures arrêtées, et des omnibus enrayés dans leur course, s’échangeaient force horions. Tout servait de projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l’air des trajectoires très tendues, et il sembla même que quelques revolvers mêlaient aux vociférations de la foule leurs détonations nationales.
La cohue se rapprocha de l’escalier et reflua sur les premières marches. L’un des partis était évidemment repoussé, sans que les simples spectateurs pussent reconnaître si l’avantage restait à Mandiboy ou à Kamerfield.
“ Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce que “ son homme ” reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise affaire. S’il est question de l’Angleterre dans tout ceci et qu’on nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre !
– Un citoyen anglais ... ”, répondit Phileas Fogg.
Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de cette terrasse qui précédait l’escalier, partirent des hurlements épouvantables. On criait : “ Hurrah ! Hip ! Hip ! pour Mandiboy ! ” C’était une troupe d’électeurs qui arrivait à la rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était trop tard pour s’échapper. Ce torrent d’hommes, armés de cannes plombées et de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix, en préservant la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr. Fogg, non moins flegmatique que d’habitude, voulut se défendre avec ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au teint coloré, large d’épaules, qui paraissait être le chef de la bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eût fort endommagé le gentleman, si Fix, par dévouement, n’eût reçu le coup à sa place. Une énorme bosse se développa instantanément sous le chapeau de soie du détective, transformé en simple toque.
“ Yankee ! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profond mépris.
– Englishman ! répondit l’autre.
– Nous nous retrouverons !
– Quand il vous plaira. – Votre nom ?
– Phileas Fogg. Le vôtre ?
– Le colonel Stamp W. Proctor. ”
Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de voyage s’était séparé en deux parties inégales, et son pantalon ressemblait à ces culottes dont certains Indiens – affaire de mode – ne se vêtent qu’après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en était pour son coup de poing.
“ Merci, dit Mr. Fogg à l’inspecteur, dès qu’ils furent hors de la foule.
– Il n’y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez.
– Où ?
– Chez un marchand de confection. ”
En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et de Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.
Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis ils revinrent à International-Hôtel.
Là, Passepartout attendait son maître, armé d’une demi-douzaine de revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il aperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s’obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s’était passé, Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n’était plus un ennemi, c’était un allié. Il tenait sa parole.
Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit à Fix :
“ Vous n’avez pas revu ce colonel Proctor ?
– Non, répondit Fix.
– Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas Fogg. Il ne serait pas convenable qu’un citoyen anglais se laissât traiter de cette façon. ”
L’inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg était de cette race d’Anglais qui, s’ils ne tolèrent pas le duel chez eux, se battent à l’étranger, quand il s’agit de soutenir leur honneur.
A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et trouvaient le train prêt à partir. Au moment où Mr. Fogg allait s’embarquer, il avisa un employé et le rejoignant :
“ Mon ami, lui dit-il, n’y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd’hui à San Francisco ?
– C’était un meeting, monsieur, répondit l’employé.
– Cependant, j’ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.
– Il s’agissait simplement d’un meeting organisé pour une élection.
– L’élection d’un général en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg.
– Non, monsieur, d’un juge de paix. ”
Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit à toute vapeur.

Chapitre XXV

OÙ L’ON S’ÉMEUT UN PEU
D’UNE ÉMEUTE
À SAFRASIZ’OURS

Aux premiers rayons du soleil nos pérégrins plantèrent griffe en terre Amer’Oursaine. Mais faut-il baptiser ainsi la grande plate-forme amarrée dans la baie de Safrasiz’Ours qui les accueillit ? Porté par l’eau, levé et abaissé au flux et reflux de l’udier, cet ensemble de radeaux permet à toute heure embarquements et débarquements et héberge entre ses coffres immergés d’élégants voiliers, des vapeurs venus du monde entier ou de ces gros bateaux à aubes et à gradins qui sillonnent le fleuve Sacrément’Ours. Tous les fruits d’un juteux négourse avec le Mec’Ours, le Tisuy, le Djomõ, le Csizom, l’Oursope et la Zazil’Ourse s’y amoncellent et, du matin au soir, les quais, les musoirs et les jetées du port sont couverts d’une quantité d’oisifs et de badauds.
Patte d’Ours, enthousiasmé de pouvoir griffer ce fameux sol amer’oursain et se souvenant qu’il était encore acrobate il y a peu, effectua une magnifique triple cabriole arrière. Les xylophages et térébrants avaient, hélas, largement grignoté les dosses et palplanches de chaulmoogra rouge et, dans un grand fracas, il se retrouva coincé à la taille, les pattes dans l’eau, faisant fuir loin de la grève les grèbes à cou noir et les pélicans gros-becs. Fort vexé, il rugit à pleins poumons et affola les derniers grisards rayés, gros-miaulards et grands-gosiers restés sur place.
Myb. Lupp se fit confirmer avant tout que le prochain convoi de troncs inclinés vers l’est s’élançait bien au crépuscule. Disposant ainsi d’une oursée complète pour visiter la métropole des Kalif’Oursiens, il loua un tronc oblique à roues où il s’installa avec Sheb. Aourseda tandis que Patte d’Ours se glissait dans le promène-fainéant fixé entre l’axe d’une roue et une branche inclinée. Pour un Ours d’or, treize Pénis, trois Canines et quatre cent vingt-quatre Oursings l’équipage allait les conduire en ville, vers une caverne de repos recommandée par le Bearshaw’s.
Patte d’Ours s’extirpa rapidement de son hamac et se hissa à l’extrémité de la branche oblique, mieux à même de là-haut de dévorer des yeux la célèbre bourgade amer’oursaine. Il s’ébaudissait des vastes allées engravées et parfaitement orthogonales, des falaises strictement ordonnancées, des cavernes taboues ultramodernes et tout illuminées, des quais interminables et des tanières aux colifichets plus clinquantes et pimpantes que les demeures de sa Très Grincheuse Ursidée elle-même. Partout circulaient une foultitude de troncs à roues, privés ou municipaux, et des troncs obliques sur rails. Sur les accotements se bousculaient des Amer’Oursains, des Oursopéens, des Panda’Landais, des Rousse’Terriens, en bref tous les ours du globe réunis ici en une innombrable tribu. On contourna un immense séquoia incliné datant d’avant les Temps des Ours Anciens – poste de vigie des gars-ours factionnaires – qui surplombait la cité entière. Les allées perpendiculaires tracées au cordeau délimitaient ici des parcs luxuriants, là le faubourg panda’landais qu’on aurait cru ramené du Maxime-Ours dans un chapeau, comme on le fit d’un cèdre en moins cent trente-neuf.
Patte d’Ours s’attendait à rencontrer les gars-ours brigands et égorgeurs venus en moins 24 fouir le sol pour faire fortune, et se réjouissait d’avance à l’idée de les voir s’étriper pour une concession douteuse ou quelque autre prétexte. Hélas, cette heureuse période avait vécu ! Safrasiz’Ours, assagie, avait adopté les calmes mœurs boutiquières. Nulle part on n’apercevait les couvre-chefs à large bord ni les foulards vermillons des gars-ours éclaireurs ou vachers, ni les perles multicolores des Pandas-Rouges qui avaient tant fait rêver notre gars-ours dans les gazettes illustrées de son oursonâge. Dans les allées principales, aussi élégantes que les plus belles avenues de Long’Ours, de Par’Isours ou de NéoBear, on ne croisait plus que des gars-ours aux classiques ceintures nouées et aux strictes écharpes sombres, vaquant à leurs occupations.
C’est un Patte d’Ours fort déçu qui pénétra dans la caverne de repos.
Au fond, un wellingtonia fendu en deux sur toute sa longueur, poli, grésé et verni, offrait à volonté – nul besoin de sortir sa poudre d’or – greubons grillés, bourdaloux de crème fouettée, grape-fruits juteux, gratins d’huîtres gryphées, gressins, gruyère nappé de miel et grappes de gros-vert. Seul l’ours désireux de se désaltérer devait régler son pichet de vin cuit de framboise, sa carafe d’hydromel, sa fiole de sangria ou sa chopine de grenache. Patte d’Ours, amusé, trouva “ bigrement amer’oursain ” les grandes quantités de sel ajoutées à tous les aliments.
Un lieu fort agréable ! Tous trois prirent place à une longue roche horizontale de granit grenu couverte d’un treillis d’osier, où des Ours-Noirs, d’un poil fort sombre mais luisant, disposèrent à profusion devant eux de minuscules écuelles. Ayant savouré un pâté de grive et des cuisses de graisset présentées sur un lit de gratioles et de grossulariées, Myb. Lupp décida d’aller faire griffer chez le capitoul son sauf-conduit. Patte d’Ours souhaitait marchander une oursaine de casse-gueule, escopettes et espingoles, en vue de leur traversée du continent. Il avait appris, ourson, que les Pandas-Rouges, Siours et Blackfeet pillaient et incendiaient les convois, et il s’en inquiétait un peu. Myb. Lupp lui grommela d’en faire à sa guise et s’éloigna avec Sheb. Aourseda.
Ils trottaient depuis peu quand on les accosta :
“ Par l’Ourse-Bleue, quelle coïncidence ! C’est bien vous, monours ? ” Fixours venait de les rejoindre “ inopinément ”, jouant les étonnés. Que le globe était petit ! Et grands les bateaux ! Myb. Lupp et lui avaient emprunté le même sur le Tédoloxyï sans se renifler une seule fois ! Il remercia encore l’aimable gentillours pour l’avoir tiré d’un fort mauvais pas, se réjouit de devoir le rencontrer souvent puisque tous deux retournaient en Oursope, et proposa qu’ils parcourent ensemble cette singulière bourgade de Safrasiz’Ours.
Myb. Lupp ne put qu’opiner.
Ainsi ils badaudèrent et dérivèrent au gré de leur humeur. La rue assourdissante autour d’eux trois hurlait. Le grouillement permanent de tous ces ours affairés les grisait même un peu. Prudents, ils empruntaient les bas-côtés ou zigzaguaient à travers les allées, évitant adroitement les troncs, les sapins et les chênes à roulettes. Sheb. Aourseda jetait un œil ravi aux tanières aux fanfreluches et ne pouvait se retenir de passer une truffe inquisitrice aux ouvertures de toutes les cavernes.
Soudain des gars-ours porteurs de placards peints, d’oriflammes et d’étendards flamboyants surgirent, se frayant brutalement un passage. Grondements et glapissements fusaient de partout.
“ Et hip ! Et hip ! Viva Kambear !
– Hoursah ! Viva Nergocûa ! ”
Fixidore Fixours, qui en avait réprimées de nombreuses, reconnut une manifestation et grognonna :
“ Hourvari ni tumulte ne sont bons pour votre oursonne, monours. Evitons ce désordre et tirons-nous des pattes de ce prévisible grabuge.
– Soit. Les griffades, même données pour la bonne cause ou par des gars-ours pandores, sont toujours des griffades ! ”
Notre pandore se força à retrousser la truffe. Désirant cependant ne rien perdre du spectacle, tous trois grimpèrent sur la plus haute branche d’un wellingtonia incliné conduisant au toit plat d’une graineterie qui surplombait l’avenue. A moins de vingt et un Pieds d’Ours de là, flanqué d’un grossiste en anthracite et d’un boutiquier en plumes et goudron, un énorme mégalithe couché sur trois pierres obliques paraissait le centre d’attraction de toute cette populace hurlante.
Mais que vociférait-elle ? Nos pérégrins n’en avaient pas la moindre idée. L’affaire cependant devait être d’importance à renifler l’excitation ambiante : un conflit avec un allié de sa Très Grincheuse Ursidée peut-être, ou l’arrestation du capitoul, ou encore les concussions d’un gars-ours politicard ?

Griffes menaçantes, les pattes se dressaient et s’abaissaient violemment. Ce n’était que glapissements aigus et stridents, normale expression politique de tous ces partisans enfiévrés, bouillonnants et tumultueux. Leurs dos ployaient en vagues successives et contrariées. Des oriflammes happés par la masse ressortaient oripeaux, et le gigantesque conifère incliné où nos pérégrins s’étaient réfugiés se retrouvait maintenant encerclé par un groupe qui n’avait rien d’engageant.

“ Une émeute pour sûr, ou une révolution peut-être, gronda Fixidore Fixours. Mais, par l’Ourse-Noire, quel pays ! Laisser la racaille envahir ainsi les rues et y semer le désordre ! Car c’est bien de racaille qu’il s’agit.
– Croyez-vous ? ” se contenta de grommeler Myb. Lupp.
Et de quoi d’autre ? songea Fixours un peu dépité avant de grogner :
“ Ce sont des grossiums qui s’affrontent, les estimables Kambear et Nergocûa. ”
Sheb. Aourseda de son côté se divertissait énormément. Fixours, de plus en plus nerveux, cherchait à percer le motif de la rébellion, lorsque le tronc branla dangereusement sur sa base. Ponctués de grossièretés diverses et imagées, les hoursahs grossirent. Les oriflammes devinrent triques, gourdins, matraques. Ce n’était plus que coups, chocs, heurts, violences et grognements furieux. Des protège-coussinets traversaient l’espace dans des tirs bigrement puissants et les déflagrations des grenades s’ajoutèrent aux glapissements des combattants, dans un style typiquement amer’oursain.
Certains commençaient à planter griffe sur l’arbre incliné. Partisans de Nergocûa ou de Kambear ? La Grande-Ourse seule aurait pu le grognotter.

“ Déguerpissons, grogna Fixours peu soucieux de voir “ son ” ours blessé ou mis en cage en ce pays. Déguerpissons pour le salut de votre oursonne. Nous sommes étrangers, ce qui n’est jamais sain dans une émeute !
– Nous sommes sujets de sa Très Grinch ... ”

Sur le toit de la graineterie, au-dessus d’eux, des haros menaçants venaient d’éclater et des séides de Nergocûa dévalèrent le tronc pour tomber sur le poil des glorificateurs de Kambear, à moins que ce ne fût l’inverse.
Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours étaient coincés entre l’écorce et l’arbre ! Un flot d’ours aux gourdins lestés et casse-gueule inquiétants allait les submerger. Lupp et Fixours, boucliers de l’oursonne, reçurent force horions. Myb. Lupp allait riposter quand un gros ours, le meneur semblait-il, la fourrure roussie, les gencives violettes, le poil pelé par plaques et les yeux injectés de sang, se dressa devant lui, souriant à l’énorme gourdin qu’il faisait tourner dans sa poigne solide en des moulinets menaçants. Mais Fixours tenait à se réserver son gibier. Il se précipita ... et s’éfoira au sol, assommé, une large bande de poil arrachée et sa ceinture de gros grain grège déchirée !

“ Factieux ! grommela Myb. Lupp en reniflant l’énergumène d’une narine dédaigneuse.

– Que l’Ourse-Noire empaille votre Très Grincheuse Ursidée !
– Je vous ferai ravaler ce propos !
– Il ferait beau voir. Monours ... ?
– Lupp, on me surnomme Tiomiez Lupp. Et vous-même ?
– Dumurïm Winnie ProctolOurs, fourrier de réserve. ”
Tout soudain ProctolOurs, entraîné par la foule qui se retirait aussi rapidement qu’elle avait afflué, fut emporté au loin. Fixours, groggy, se redressait péniblement, le poil fripé, froissé, souillé, sa pauvre truffe à nouveau graffignée et sanglante. Son écharpe était fichue et sa ceinture, tout effilochée, pendait comme un de ces pagnes que les Pandas-Rouges – autre pays, autre mœurs – effrangent avant de les nouer à leur taille. Sheb. Aourseda, elle, s’était bien amusée et n’avait pas même été bousculée.
“ Soyez remercié monours, grommela Myb. Lupp en rejoignant le gars-ours pandore au pied de l’arbre.
– Ce n’est rien, grincha Fixidore Fixours. Suivez-moi plutôt.
– En quel endroit ?
– Une caverne aux colifichets. ”
Et il n’avait pas tort ! Leurs accessoires étaient déchiquetés et salis, leur fourrure en bataille. On aurait cru voir en eux de farouches sectateurs des estimables Kambear et Nergocûa.
Un peu plus tard, bien parés et brossés, ils regagnèrent la caverne de repos.
Patte d’Ours s’y était constitué un petit arsenal d’espingoles et d’escopettes. En reniflant Fixidore Fixours dans le sillage de Myb. Lupp un frisson lui grippa le dos et son poil se hérissa. Toutefois, écoutant Sheb. Aourseda détailler l’amusante aventure, il constata que Fixours respectait ses engagements et se tranquillisa.
Après la collation du soir, on commanda un tronc à roues pour transporter à la caverne ferrée pérégrins et bagages. Avant d’y grimper Myb. Lupp, prenant Fixours à part, l’interrogea discrètement :
“ Aucun relent du fourrier ?
– Aucun.
– Il me faudra donc organiser un prochain safari ici pour relever la piste de ce ProctolOurs. Un sujet de sa Très Grincheuse Ursidée ne saurait en rester là. ”

Le gars-ours pandore ne grogna rien mais plissa la truffe en constatant que Myb. Lupp, opposant farouche des joutes dans sa patrie comme beaucoup des sujets de sa Très Grincheuse Ursidée, n’hésiterait pas, hors de ses frontières, à gifler, calotter, claquer et souffleter pour défendre sa réputation.
Aux dernières lueurs du crépuscule, nos pérégrins entraient dans la caverne ferrée où le convoi des troncs inclinés était déjà formé. Myb. Lupp héla un gars-ours balayeur :

“ Mon oursami, grommela-t-il, compte-t-on beaucoup de morts et de blessés après les émeutes de cet ours ?
– Quelles émeutes ? s’étonna l’employé.
– Cette foule ... tout excitée ...
– Rien qu’une réunion électorale.
– Pour élire une Grande-Ourse suprême, ou quelque grossium alors ?
– Nenni, monours, un cantonnier. ”
Tiomiez Lupp rejoignit sa place, et le convoi s’ébranla.

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