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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXVII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT,
AVEC UNE VITESSE
DE VINGT MILLES Á L’HEURE,
UN COURS D’HISTOIRE MORMONE

Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un espace de cinquante milles environ ; puis il remonta d’autant vers le nord-est, en s’approchant du grand lac Salé.
Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l’air sur les passerelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme une énorme pièce d’or, et Passepartout s’occupait à en calculer la valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par l’apparition d’un personnage assez étrange.
Ce personnage, qui avait pris le train à la station d’Elko, était un homme de haute taille, très brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau de chien. On eût dit un révérend. Il allait d’une extrémité du train à l’autre, et, sur la portière de chaque wagon, il collait avec des pains à cacheter une notice écrite à la main.
Passepartout s’approcha et lut sur une de ces notices que l’honorable “ elder ” William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence sur le train n° 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car n° 117, une conférence sur le mormonisme –, invitant à l’entendre tous les gentlemen soucieux de s’instruire touchant les mystères de la religion des “ Saints des derniers jours ”.
“ Certes, j’irai ”, se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.
La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par l’appât de la conférence, occupaient à onze heures les banquettes du car n° 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni son maître ni Fix n’avaient cru devoir se déranger.
A l’heure dite, l’elder William Hitch se leva, et d’une voix assez irritée, comme s’il eût été contredit d’avance, il s’écria :
“ Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram est un martyr, et que les persécutions du gouvernement de l’Union contre les prophètes vont faire également un martyr de Brigham Young ! Qui oserait soutenir le contraire ? ”
Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l’exaltation contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute, sa colère s’expliquait par ce fait que le mormonisme était actuellement soumis à de dures épreuves. Et, en effet, le gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces fanatiques indépendants. Il s’était rendu maître de l’Utah, et l’avait soumis aux lois de l’Union, après avoir emprisonné Brigham Young, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès.
On le voit, l’elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu’en chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa voix et la violence de ses gestes, l’histoire du mormonisme, depuis les temps bibliques : “ comment, dans Israël, un prophète mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les légua à son fils Morom ; comment, bien des siècles plus tard, une traduction de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut faite par Joseph Smyth junior, fermier de l’État de Vermont, qui se révéla comme prophète mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager céleste lui apparut dans une forêt lumineuse et lui remit les annales du Seigneur. ”

En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon ; mais William Hitch, continuant, raconta “ comment Smyth junior, réunissant son père, ses deux frères et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniers jours –, religion qui, adoptée non seulement en Amérique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidèles des artisans et aussi nombre de gens exerçant des professions libérales ; comment une colonie fut fondée dans l’Ohio ; comment un temple fut élevé au prix de deux cent mille dollars et une ville bâtie à Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et reçut d’un simple montreur de momies un papyrus contenant un récit écrit de la main d’Abraham et autres célèbres Égyptiens. ”

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs s’éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d’une vingtaine de personnes.

Mais l’elder, sans s’inquiéter de cette désertion, raconta avec détail “ comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses actionnaires ruinés l’enduisirent de goudron et le roulèrent dans la plume ; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré que jamais, quelques années après, à Independance, dans le Missouri, et chef d’une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille disciples, et qu’alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir dans le Far West américain. ”

Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux l’honnête Passepartout, qui écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu’il apprit “ comment, après de longues persécutions, Smyth reparut dans l’Illinois et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population s’éleva jusqu’à vingt-cinq mille âmes ; comment Smyth en devint le maire, le juge suprême et le général en chef ; comment, en 1843, il posa sa candidature à la présidence des États-Unis, et comment enfin, attiré dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en prison et assassiné par une bande d’hommes masqués. ”

En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et l’elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela que, deux ans après l’assassinat de Smyth, son successeur, le prophète inspiré, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s’établir aux bords du lac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au milieu de cette contrée fertile, sur le chemin des émigrants qui traversaient l’Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grâce aux principes polygames du mormonisme, prit une extension énorme.
“ Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrès s’est exercée contre nous ! pourquoi les soldats de l’Union ont foulé le sol de l’Utah ! pourquoi notre chef, le prophète Brigham Young, a été emprisonné au mépris de toute justice ! Céderons-nous à la force ? Jamais ! Chassés du Vermont, chassés de l’Illinois, chassés de l’Ohio, chassés du Missouri, chassés de l’Utah, nous retrouverons encore quelque territoire indépendant où nous planterons notre tente ... Et vous, mon fidèle, ajouta l’elder en fixant sur son unique auditeur des regards courroucés, planterez-vous la vôtre à l’ombre de notre drapeau ?

– Non ”, répondit bravement Passepartout, qui s’enfuit à son tour, laissant l’énergumène prêcher dans le désert.
Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et, vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac Salé. De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre, l’aspect de cette mer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain d’Amérique. Lac admirable, encadré de belles roches sauvages, à larges assises, encroûtées de sel blanc, superbe nappe d’eau qui couvrait autrefois un espace plus considérable ; mais avec le temps, ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa superficie en accroissant sa profondeur.
Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq, est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Bien différent du lac Asphaltite, dont la dépression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est considérable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur poids de matière solide. Leur pesanteur spécifique est de 1 170, celle de l’eau distillée étant 1 000. Aussi les poissons n’y peuvent vivre. Ceux qu’y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y périssent bientôt ; mais il n’est pas vrai que la densité de ses eaux soit telle qu’un homme n’y puisse plonger.
Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les Mormons s’entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des corrals pour les animaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets d’acacias et d’euphorbes, tel eût été l’aspect de cette contrée, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait légèrement.
A deux heures, les voyageurs descendaient à la station d’Ogden. Le train ne devant repartir qu’à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des Saints par le petit embranchement qui se détache de la station d’Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument américaine et, comme telle, bâtie sur le patron de toutes les villes de l’Union, vastes échiquiers à longues lignes froides, avec la “ tristesse lugubre des angles droits ”, suivant l’expression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cité des Saints ne pouvait échapper à ce besoin de symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions, tout se fait “ carrément ”, les villes, les maisons et les sottises.
A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la cité, bâtie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu ou point d’églises, mais, comme monuments, la maison du prophète, la Court-house et l’arsenal ; puis, des maisons de brique bleuâtre avec vérandas et galeries, entourées de jardins, bordées d’acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur d’argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la principale rue, où se tient le marché, s’élevaient quelques hôtels ornés de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.
Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Les rues étaient presque désertes, – sauf toutefois la partie du Temple, qu’ils n’atteignirent qu’après avoir traversé plusieurs quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui s’explique par la composition singulière des ménages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l’Utah qui tiennent surtout à être épousées, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n’admet point à la possession de ses béatitudes les célibataires du sexe féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni aisées ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une capuche ou un châle fort modeste. Les autres n’étaient vêtues que d’indienne.
Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait pas sans un certain effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs le bonheur d’un seul Mormon. Dans son bon sens, c’était le mari qu’il plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d’avoir à guider tant de dames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les conduire ainsi en troupe jusqu’au paradis mormon, avec cette perspective de les y retrouver pour l’éternité en compagnie du glorieux Smyth, qui devait faire l’ornement de ce lieu de délices. Décidément, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait
– peut-être s’abusait-il en ceci – que les citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu inquiétants.
Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se retrouvaient à la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.
Le coup de sifflet se fit entendre ; mais au moment où les roues motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commençaient à imprimer au train quelque vitesse, ces cris : “ Arrêtez ! arrêtez ! ” retentirent.
On n’arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces cris était évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine. Heureusement pour lui, la gare n’avait ni portes ni barrières. Il s’élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernière voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon.
Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s’intéressa vivement, quand il apprit que ce citoyen de l’Utah n’avait ainsi pris la fuite qu’à la suite d’une scène de ménage.
Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul, – et à la façon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine au moins.
“ Une, monsieur ! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et c’était assez ! ”

Chapitre XXVII

OÙ PATTE D’OURS
APPREND TOUT
DU NUSNURISME

Dans la brune, le 5, le convoi suivit une route méridionale pendant huit Courses d’Ours avant de regrimper de la même distance en direction du lac des Larmes.
Patte d’Ours, éveillé bien après le soleil, alla humer les senteurs des coursives. Les flocons avaient cessé de tomber et il faisait frisquet et grisouille. Dans le brouillard, l’astre solaire semblait une gigantesque lune que notre gars-ours contemplait étonné, lorsque la survenue d’un ours plutôt excentrique détourna son attention.
Grimpé à la caverne étape d’Imqu, ce géant, gros et gras, l’œil bien frais et les lèvres vermeilles, portait sur sa fourrure sombre une ceinture claire en cuir de grœnendael. Probablement un mystagogue. Il parcourait le convoi de bout en bout, cloutant partout de trois pointes précises des rouleaux entièrement peints de sa patte.

Patte d’Ours, intrigué, vint renifler un placard et vit qu’avant le déjeuner l’oldbear Torius Boymonen, mystagogue nusnur, grognotterait tout du Nusnurisme, de ses arcanes, de ses intrigues, de sa fantasmagorie, et qu’il conviait à sa représentation exceptionnelle sur le septième tronc incliné les gars-ours les plus honnêtes du convoi.
“ Voilà qui m’éclairera ”, se grognonna-t-il, ayant surtout retenu du Nusnurisme l’existence des harems, fondement de son succès.
Le grésillement courut promptement parmi les pérégrins du convoi. Bientôt trois oursaines d’auditeurs avaient pris place sur les pins obliques du septième tronc, attirés par la harangue. Patte d’Ours était arrivé en avance. Myb. Lupp bien évidemment ne s’était pas déplacé, pas plus que Fixours d’ailleurs ni Sheb. Aourseda, peu intéressée par toutes ces bêtises.
A ourse heures glougloutantes l’oldbear Torius Boymonen se dressa et, craignant d’être interrompu, il rugit :
“ En vérité, je vous le grognotte, Kuï Znavï fut un bouc émissaire et un souffre-douleur. Son jumeau Ham’Sen fut un bouc émissaire et un souffre-douleur. Et les vilenies de la bureaucratie à l’encontre des gars-ours augures transformeront bientôt Ksõpjen-Cub en bouc émissaire et en souffre-douleur ! Quel ours aura le cran de grogner que je mens ? ”
Nulours ne s’y serait risqué, l’emballement du mystagogue détonnant singulièrement d’avec son air bonourson. Il rageait de ce que le Nusnurisme traversât des passes difficiles. La bureaucratie amer’oursaine, fort tolérante d’ordinaire envers les illuminés mais bien décidée cette fois à briser ces énergumènes sectaires, avait envahi et placé sous sa griffe puissante l’Yvej et avait jeté en cage Ksõpjen-Cub aux motifs de jacquerie, mariages immoraux et fraude fiscale. Après ce premier coup dur les sectateurs du gars-ours augure s’activèrent comme un cent d’Ourses-Noires, maudissant les bureaucrates jusqu’à l’oursième génération.
Et l’oldbear Torius Boymonen était un de ces militants, accomplissant “ son devoir ” sur les wheels-trunks.
Cherchant à captiver son auditoire en modulant ses glatissements et en amplifiant ses mouvements, il reprit toute l’épopée du Nusnurisme, à partir des Temps des Ours Anciens :
“ En ce temps-là, dans Ozseïm, un gars-ours nusnur fonda les légendes de la crédulité moderne et les transmit à son ourson, Nusùn. En ce temps-là, mais à une autre époque, une exégèse de ces inestimables tablettes gravées en trigrammes tabous, fut retrouvée par Kuï Znavï, gars-ours laboureur du Wisnùrv, qui se proclama gars-ours augure dès moins 48. En ce temps-là, un envoyé de la Grande-Ourse elle-même se manifesta sous sa truffe dans une futaie très sombre et lui confia les chroniques de la Grande-Ourse Taboue. ”
En ce temps-là une demi-oursaine de participants, effrayés, s’étaient subrepticement esquivés du septième tronc. Torius Boymonen, que rien ne troublait, s’entêtait :
“ En ce temps-là, Kuï Znavï, portant son père sur son dos et entraînant ses sept frères derrière lui ainsi qu’une grosse oursaine d’adeptes, conçut la vérité vraie des Ours Tabous des Temps Ultimes qui ne tarda pas à se répandre en Amer’Ourse, en Ourse’Terre, au pays des Ours des Neiges et dans celui des Ours de la Forêt Noire, au sein des gars-ours façonniers, manœuvres, babillards et scieurs d’os. En ce temps-là, un groupe s’installa dans l’Ujou ; en ce temps-là, on fit creuser une caverne taboue pour cent dix-huit mille deux cent trente Ours d’or, seize Pénis, dix-sept Canines et quatre cent quarante-sept Oursings. En ce temps-là, Kuï Znavï se découvrit intrépide grisbi-placier et cueillit, dans le misérable balluchon d’un gars-ours bateleur, un palimpseste recouvrant des histoires illustrées de la patte même de plusieurs gars-ours légendaires des Temps des Ours Anciens. ”
En ce temps-là les hurlements du mystagogue se faisant trop terrifiants, une demi-oursaine supplémentaire de spectateurs s’échappèrent en désordre.
Imperturbable, l’oldbear grognonnait toujours :
“ En ce temps-là, en moins 36, Kuï Znavï ruina sa grisbi-place. En ce temps-là, ses associés, grugés, le barbouillèrent de pétrole visqueux et l’enrobèrent de duvet de grouse. En ce temps-là, il réapparut, méconnaissable car rasé, à Orgitirgèrdi dans la Nozzuyso, comme gars-ours supérieur d’une légion de fanatiques. En ce temps-là, pourchassé et traqué par la détestation publique, il alla se terrer loin dans l’Oursest amer’oursain. ”
En ce temps-là seuls quelques ours tenaient toujours bon, dont le brave Patte d’Ours, l’esprit grand ouvert. L’autre poursuivait :
“ En ce temps-là, ayant essuyé vexations, avanies et framboises, insultes, rebuffades, moqueries, Kuï Znavï fila dans l’Ill’Bear et créa en moins 34, sur les rives de la Nozzozzotto, Reywu-me-Cimmi qui compta bientôt plus d’ourse mille feux. En ce temps-là, Kuï Znavï se décréta gars-ours bourgmestre et grand gars-ours stratège. En ce temps-là, en moins 30, il se sacra lui-même immensissime gars-ours Chef-Chef de l’Amer’Ourse. En ce temps-là, toujours, une coterie d’ours à lunettes, l’ayant alléché par une jatte de miel, le prit, le bastonna et le massacra. ”
En ce temps-là Patte d’Ours se retrouva l’unique auditeur de l’oldbear qui, le reniflant sous la truffe et l’étourdissant de ses grognements incessants, grommelucha :
“ En ce temps-là, le dauphin du martyre Kuï Znavï, le gars-ours augure Ksõpjen-Cub, déguerpissait de Reywu et venait creuser sa caverne en face du lac des Larmes. En ce temps-là, enfin, dans cet extraordinaire désert au centre de ce pays aride, en détournant les pérégrins qui parcouraient l’Yvej vers la Kalif’Oursie par l’attrait des harems et des lois fiscales avantageuses, la cité radieuse grandit rapidement. En vérité, je vous le grognotte, c’est la raison de la vindicte des gars-ours bureaucrates à notre égard ! C’est la raison de l’invasion honteuse des gars-ours mercenaires venus griffer notre belle terre d’Yvej ! C’est la raison de la mise en cage du gars-ours augure Ksõpjen-Cub, notre guide, en déni de toute franchise ! Déguerpirons-nous à nouveau ? Nenni ! Expulsés du Wisnùrv, expulsés de l’Ill’Bear, expulsés de l’Ujou, expulsés de la Nozzuyso, nous impulserons en Yvej de nouvelles tanières ... Et je compte sur vous, mon brave, glapit l’oldbear, les yeux révulsés, pour venir en creuser une à odeur de notre truffe.
– Jamais ”, gronda résolument Patte d’Ours, abandonnant aussitôt le mystagogue à ses hurlements solitaires.
Le grand-tronc avait bien filé durant l’homélie et, au zénith, on arrivait à l’extrémité nord-oursest du lac des Larmes, découvrant d’un coup ce magnifique panorama. C’est un réservoir remarquable, enchâssé dans un écrin de hautes falaises austères, sombres et incrustées d’une substance cristalline. Il irriguait aux Temps des Ours Anciens une superficie ourse fois plus étendue mais, son niveau s’abaissant inexorablement sous l’action du vent et de l’évaporation constante, toute cette région s’est lentement désertifiée. Egalement surnommé l’Udier Pétrifié, il mesure encore ourse Courses d’Ours, seize mille sept cent quatorze Pieds d’Ours et huit cent quatre-vingt-quatre oursièmes, sur cinq Courses d’Ours et dix-huit mille cent sept Pieds d’Ours environ. Il se trouve à deux mille trois cent soixante-dix-sept Pieds d’Ours, deux Poils et huit cent quatre-vingt-quatorze oursièmes d’altitude et contient des quantités énormes1 de chlorure de sodium en suspension, près de trois oursièmes de sa masse en fait. [ Note 1 : On a évalué sa densité à une Merdre d’Ours et quatre cent trente et un oursièmes, quand l’eau en Oursope ne dépasse pas une Merdre d’Ours et deux cent vingt-quatre oursièmes ! ] Rien de surprenant donc que les gravettes, grondins, grevesses ou grenouilles n’y survivent pas. Les malheureuses bestioles qui y arrivent, entraînées par le Kuysgéõr, le Bicis ou autres ruisseaux, y meurent très vite mais s’y conservent, indéfiniment propres à la consommation. C’est cependant une légende qu’un ours y plongeant ne puisse s’y immerger totalement.
Les Nusnurs sont tous d’excellents gars-ours paysans mais, en cette région, la végétation reste pauvre et maigre. On y trouve à la fin du printemps des enclos réservés aux grosses bêtes, des herbages de graminacées artificiellement irrigués, de maigres lopins secs mais bien travaillés, des barrières de chardons, de cades, d’épineux divers, des bouquets de robiniers et de canéficiers. Pour l’heure, un épais tapis blanc abolissait tous les détails du paysage.
En début d’après-midi les pérégrins s’arrêtaient à la caverne de Dog-Den. Profitant de l’attente du T-2 qui n’arriverait qu’à la tombée de la nuit, Sheb. Aourseda persuada Myb. Lupp de gagner avec elle et nos deux compères la Cité des Ours Tabous pour s’y badauder. Véritable archétype de l’urbanisme amer’oursain, la bourgade avait été tracée selon un quadrillage parfaitement orthonormé, précis, régulier, rigoureux, offrant la “ désolation réjouissante des perpendiculaires ” comme l’a si joliment grognotté un grand gars-ours rhapsode. Sur ce nouveau territoire d’espace et de liberté les gars-ours, pour marquer leur empreinte, ont tout fait au cordeau, les agglomérations de cavernes, les lois et les bévues.
Nos pérégrins allaient trottinant le long de la grève du Kuysgéõr, à travers cette bourgade protégée par un rempart de kaolin jaune et de galets blancs édifié en moins 20, et creusée aux pieds des collines Beïzevdi. Curieusement ils n’y virent qu’un petit nombre de cavernes taboues. Seules la caverne du gars-ours astrologue et mystagogue, la caverne de justice et la caverne aux armes étaient signalées comme curiosités à visiter. Partout des falaises de craie jaune et blanche taillées à l’équerre, aux entrées étroites protégées du soleil par des treillis végétaux, des parcs clos de papilionacées, de césalpiniacées ou de mimosacées, des bosquets de cassiers, de sagoutiers, de tallipots, des fourrés de cachous, de chamérops, d’aréquiers et de robiniers. Des cavernes de repos et de détente, dont la fameuse Grotte des Larmes, espéraient ça et là le pérégrin.
Les nôtres ne croisèrent pas un chat. Les allées sur leur passage semblaient abandonnées, à l’exception de celles entourant la caverne taboue, bien difficile à découvrir. Il y avait là pléthore d’oursonnes, probablement en raison des étranges mœurs nusnurses. Les pauvres gars-ours préfèreraient vivre seuls mais les oursonnes de l’Yvej exigent le mariage, la superstition locale les ayant persuadées que l’est de l’éden reste fermé à celles qui n’ont pu, sur terre, capturer un mari. Certaines, peut-être les premières épouses, arboraient une ceinture d’organsin et un étroit chaperon, mais l’immense majorité d’entre elles ne semblaient guère florissantes, ne possédant qu’une légère grisette – étoffe rousse’terrienne – défraîchie et effilochée.
Patte d’Ours lorgnait craintivement ces Nus­nurs’she prêtes à se partager un même époux, et s’apitoyait fort sur ce dernier. Quelle responsabilité que de devoir mener son petit troupeau d’oursonnes jusqu’aux marches du ciel ! Et quelle désolation, après les avoir supportées patiemment au quotidien, que de passer ensuite avec elles l’infinité du temps restant, sous la truffe du légendaire Kuï Znavï, tenancier de cette caverne aux béatitudes ! Il n’avait vraiment pas la fibre et se méfiait – sans doute à tort d’ailleurs – des reniflements un rien insistants de certaines.
Par bonheur il n’était là que de passage ! En fin d’après midi les pérégrins regrimpaient sur leur tronc.
L’appeau du départ stridula et, comme le convoi s’ébranlait, on entendit des glapissements désespérés : “ Au secours ! Attendez-moi ! ”
Pas moyen de freiner une machine quand sa pression monte mais, n’ayant pas à franchir de fossés ou de clôtures, le malheureux put galoper sur les longrines, agripper le posegriffe de l’antépénultième tronc et il s’écroula enfin, tout suffoquant et bavant, au pied de l’un des pins obliques.
Patte d’Ours avait assisté, amusé, à cette course éperdue. Dès qu’il sut que le gars-ours avait déguerpi devant une querelle domestique, la curiosité l’envahit.
Le Nusnur respirant plus calmement, Patte d’Ours l’interrogea avec respect : “ Beaucoup d’oursonnes s’occupent-elles de vous, monours ? ” A l’avoir vu courir comme qui aurait l’Ourse-Noire à ses trousses, il en imaginait facilement deux oursaines.
“ Aucune, monours ! gronda le Nusnur en baissant la truffe, aucune, mais cela n’allait pas durer ! ”

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