Chapitre XXVII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT,
AVEC UNE VITESSE
DE VINGT MILLES Á LHEURE,
UN COURS DHISTOIRE MORMONE
Pendant
la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un espace de cinquante milles
environ ; puis il remonta dautant vers le nord-est, en sapprochant du grand
lac Salé.
Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre lair sur les passerelles. Le
temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, élargi
par les brumes, apparaissait comme une énorme pièce dor, et Passepartout
soccupait à en calculer la valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet
utile travail par lapparition dun personnage assez étrange.
Ce personnage, qui avait pris le train à la station dElko, était un homme de haute
taille, très brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir,
pantalon noir, cravate blanche, gants de peau de chien. On eût dit un révérend. Il
allait dune extrémité du train à lautre, et, sur la portière de chaque
wagon, il collait avec des pains à cacheter une notice écrite à la main.
Passepartout sapprocha et lut sur une de ces notices que lhonorable
elder William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence sur le train
n° 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car n° 117, une conférence sur le
mormonisme , invitant à lentendre tous les gentlemen soucieux de
sinstruire touchant les mystères de la religion des Saints des derniers
jours .
Certes, jirai , se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du
mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.
La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une centaine de
voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par lappât de la conférence,
occupaient à onze heures les banquettes du car n° 117. Passepartout figurait au premier
rang des fidèles. Ni son maître ni Fix navaient cru devoir se déranger.
A lheure dite, lelder William Hitch se leva, et dune voix assez
irritée, comme sil eût été contredit davance, il sécria :
Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram est un martyr,
et que les persécutions du gouvernement de lUnion contre les prophètes vont faire
également un martyr de Brigham Young ! Qui oserait soutenir le contraire ?
Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont lexaltation contrastait
avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute, sa colère sexpliquait
par ce fait que le mormonisme était actuellement soumis à de dures épreuves. Et, en
effet, le gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces fanatiques
indépendants. Il sétait rendu maître de lUtah, et lavait soumis aux
lois de lUnion, après avoir emprisonné Brigham Young, accusé de rébellion et de
polygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redoublaient leurs efforts,
et, en attendant les actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès.
On le voit, lelder William Hitch faisait du prosélytisme jusquen chemin de
fer.
Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa voix et la violence
de ses gestes, lhistoire du mormonisme, depuis les temps bibliques : comment,
dans Israël, un prophète mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion
nouvelle, et les légua à son fils Morom ; comment, bien des siècles plus tard, une
traduction de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut faite par Joseph
Smyth junior, fermier de lÉtat de Vermont, qui se révéla comme prophète mystique
en 1825 ; comment, enfin, un messager céleste lui apparut dans une forêt lumineuse et
lui remit les annales du Seigneur.
En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit rétrospectif du
missionnaire, quittèrent le wagon ; mais William Hitch, continuant, raconta
comment Smyth junior, réunissant son père, ses deux frères et quelques
disciples, fonda la religion des Saints des derniers jours , religion qui, adoptée
non seulement en Amérique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi
ses fidèles des artisans et aussi nombre de gens exerçant des professions libérales ;
comment une colonie fut fondée dans lOhio ; comment un temple fut élevé au prix
de deux cent mille dollars et une ville bâtie à Kirkland ; comment Smyth devint un
audacieux banquier et reçut dun simple montreur de momies un papyrus contenant un
récit écrit de la main dAbraham et autres célèbres Égyptiens.
Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs séclaircirent
encore, et le public ne se composa plus que dune vingtaine de personnes.
Mais lelder, sans sinquiéter de cette désertion, raconta avec détail
comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses actionnaires ruinés
lenduisirent de goudron et le roulèrent dans la plume ; comme quoi on le retrouva,
plus honorable et plus honoré que jamais, quelques années après, à Independance, dans
le Missouri, et chef dune communauté florissante, qui ne comptait pas moins de
trois mille disciples, et qualors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir
dans le Far West américain.
Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux lhonnête Passepartout, qui
écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi quil apprit comment, après de
longues persécutions, Smyth reparut dans lIllinois et fonda en 1839, sur les bords
du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population séleva jusquà vingt-cinq
mille âmes ; comment Smyth en devint le maire, le juge suprême et le général en chef ;
comment, en 1843, il posa sa candidature à la présidence des États-Unis, et comment
enfin, attiré dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en prison et assassiné par
une bande dhommes masqués.
En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et lelder, le
regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela que, deux ans après
lassassinat de Smyth, son successeur, le prophète inspiré, Brigham Young,
abandonnant Nauvoo, vint sétablir aux bords du lac Salé, et que là, sur cet
admirable territoire, au milieu de cette contrée fertile, sur le chemin des émigrants
qui traversaient lUtah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grâce aux
principes polygames du mormonisme, prit une extension énorme.
Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrès sest
exercée contre nous ! pourquoi les soldats de lUnion ont foulé le sol de
lUtah ! pourquoi notre chef, le prophète Brigham Young, a été emprisonné au
mépris de toute justice ! Céderons-nous à la force ? Jamais ! Chassés du
Vermont, chassés de lIllinois, chassés de lOhio, chassés du Missouri,
chassés de lUtah, nous retrouverons encore quelque territoire indépendant où nous
planterons notre tente ... Et vous, mon fidèle, ajouta lelder en fixant sur son
unique auditeur des regards courroucés, planterez-vous la vôtre à lombre de notre
drapeau ?
Non , répondit bravement Passepartout, qui senfuit à son tour,
laissant lénergumène prêcher dans le désert.
Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et, vers midi et demi,
il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac Salé. De là, on pouvait embrasser, sur
un vaste périmètre, laspect de cette mer intérieure, qui porte aussi le nom de
mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain dAmérique. Lac admirable, encadré
de belles roches sauvages, à larges assises, encroûtées de sel blanc, superbe nappe
deau qui couvrait autrefois un espace plus considérable ; mais avec le temps, ses
bords, montant peu à peu, ont réduit sa superficie en accroissant sa profondeur.
Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq, est situé à
trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Bien différent du lac
Asphaltite, dont la dépression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est
considérable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur poids de matière
solide. Leur pesanteur spécifique est de 1 170, celle de leau distillée étant 1
000. Aussi les poissons ny peuvent vivre. Ceux quy jettent le Jourdain, le
Weber et autres creeks, y périssent bientôt ; mais il nest pas vrai que la
densité de ses eaux soit telle quun homme ny puisse plonger.
Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les Mormons
sentendent aux travaux de la terre : des ranchos et des corrals pour les animaux
domestiques, des champs de blé, de maïs, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout
des haies de rosiers sauvages, des bouquets dacacias et deuphorbes, tel eût
été laspect de cette contrée, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol
disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait légèrement.
A deux heures, les voyageurs descendaient à la station dOgden. Le train ne devant
repartir quà six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc
le temps de se rendre à la Cité des Saints par le petit embranchement qui se détache de
la station dOgden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument
américaine et, comme telle, bâtie sur le patron de toutes les villes de lUnion,
vastes échiquiers à longues lignes froides, avec la tristesse lugubre des angles
droits , suivant lexpression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cité des
Saints ne pouvait échapper à ce besoin de symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans
ce singulier pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions,
tout se fait carrément , les villes, les maisons et les sottises.
A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la cité, bâtie entre
la rive du Jourdain et les premières ondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquèrent
peu ou point déglises, mais, comme monuments, la maison du prophète, la
Court-house et larsenal ; puis, des maisons de brique bleuâtre avec vérandas et
galeries, entourées de jardins, bordées dacacias, de palmiers et de caroubiers. Un
mur dargile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la principale
rue, où se tient le marché, sélevaient quelques hôtels ornés de pavillons, et
entre autres Lake-Salt-house.
Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Les rues étaient
presque désertes, sauf toutefois la partie du Temple, quils
natteignirent quaprès avoir traversé plusieurs quartiers entourés de
palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui sexplique par la
composition singulière des ménages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous
les Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les
citoyennes de lUtah qui tiennent surtout à être épousées, car, suivant la
religion du pays, le ciel mormon nadmet point à la possession de ses béatitudes
les célibataires du sexe féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni aisées ni
heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une jaquette de soie noire
ouverte à la taille, sous une capuche ou un châle fort modeste. Les autres
nétaient vêtues que dindienne.
Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait pas sans un certain
effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs le bonheur dun seul Mormon. Dans
son bon sens, cétait le mari quil plaignait surtout. Cela lui paraissait
terrible davoir à guider tant de dames à la fois au travers des vicissitudes de la
vie, à les conduire ainsi en troupe jusquau paradis mormon, avec cette perspective
de les y retrouver pour léternité en compagnie du glorieux Smyth, qui devait faire
lornement de ce lieu de délices. Décidément, il ne se sentait pas la vocation, et
il trouvait
peut-être sabusait-il en ceci que les citoyennes de Great-Lake-City
jetaient sur sa personne des regards un peu inquiétants.
Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se prolonger. A
quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se retrouvaient à la gare et
reprenaient leur place dans leurs wagons.
Le coup de sifflet se fit entendre ; mais au moment où les roues motrices de la
locomotive, patinant sur les rails, commençaient à imprimer au train quelque vitesse,
ces cris : Arrêtez ! arrêtez ! retentirent.
On narrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces cris était
évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine. Heureusement pour lui, la
gare navait ni portes ni barrières. Il sélança donc sur la voie, sauta sur
le marchepied de la dernière voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du
wagon.
Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette gymnastique, vint
contempler ce retardataire, auquel il sintéressa vivement, quand il apprit que ce
citoyen de lUtah navait ainsi pris la fuite quà la suite dune
scène de ménage.
Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui demander poliment
combien il avait de femmes, à lui tout seul, et à la façon dont il venait de
décamper, il lui en supposait une vingtaine au moins.
Une, monsieur ! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et
cétait assez !
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Chapitre XXVII
OÙ PATTE DOURS
APPREND TOUT
DU NUSNURISME
Dans la brune, le 5, le convoi suivit une route méridionale pendant
huit Courses dOurs avant de regrimper de la même distance en direction du lac des
Larmes.
Patte dOurs, éveillé bien après le soleil, alla humer les senteurs des coursives.
Les flocons avaient cessé de tomber et il faisait frisquet et grisouille. Dans le
brouillard, lastre solaire semblait une gigantesque lune que notre gars-ours
contemplait étonné, lorsque la survenue dun ours plutôt excentrique détourna son
attention.
Grimpé à la caverne étape dImqu, ce géant, gros et gras, lil bien
frais et les lèvres vermeilles, portait sur sa fourrure sombre une ceinture claire en
cuir de grnendael. Probablement un mystagogue. Il parcourait le convoi de bout en
bout, cloutant partout de trois pointes précises des rouleaux entièrement peints de sa
patte.
Patte dOurs, intrigué, vint renifler un placard et vit quavant le déjeuner
loldbear Torius Boymonen, mystagogue nusnur, grognotterait tout du Nusnurisme, de
ses arcanes, de ses intrigues, de sa fantasmagorie, et quil conviait à sa
représentation exceptionnelle sur le septième tronc incliné les gars-ours les plus
honnêtes du convoi.
Voilà qui méclairera , se grognonna-t-il, ayant surtout
retenu du Nusnurisme lexistence des harems, fondement de son succès.
Le grésillement courut promptement parmi les pérégrins du convoi. Bientôt trois
oursaines dauditeurs avaient pris place sur les pins obliques du septième tronc,
attirés par la harangue. Patte dOurs était arrivé en avance. Myb. Lupp bien
évidemment ne sétait pas déplacé, pas plus que Fixours dailleurs ni Sheb.
Aourseda, peu intéressée par toutes ces bêtises.
A ourse heures glougloutantes loldbear Torius Boymonen se dressa et, craignant
dêtre interrompu, il rugit :
En vérité, je vous le grognotte, Kuï Znavï fut un bouc émissaire et un
souffre-douleur. Son jumeau HamSen fut un bouc émissaire et un souffre-douleur. Et
les vilenies de la bureaucratie à lencontre des gars-ours augures transformeront
bientôt Ksõpjen-Cub en bouc émissaire et en souffre-douleur ! Quel ours aura le
cran de grogner que je mens ?
Nulours ne sy serait risqué, lemballement du mystagogue détonnant
singulièrement davec son air bonourson. Il rageait de ce que le Nusnurisme
traversât des passes difficiles. La bureaucratie ameroursaine, fort tolérante
dordinaire envers les illuminés mais bien décidée cette fois à briser ces
énergumènes sectaires, avait envahi et placé sous sa griffe puissante lYvej et
avait jeté en cage Ksõpjen-Cub aux motifs de jacquerie, mariages immoraux et fraude
fiscale. Après ce premier coup dur les sectateurs du gars-ours augure sactivèrent
comme un cent dOurses-Noires, maudissant les bureaucrates jusquà
loursième génération.
Et loldbear Torius Boymonen était un de ces militants, accomplissant
son devoir sur les wheels-trunks.
Cherchant à captiver son auditoire en modulant ses glatissements et en amplifiant ses
mouvements, il reprit toute lépopée du Nusnurisme, à partir des Temps des Ours
Anciens :
En ce temps-là, dans Ozseïm, un gars-ours nusnur fonda les légendes de la
crédulité moderne et les transmit à son ourson, Nusùn. En ce temps-là, mais à une
autre époque, une exégèse de ces inestimables tablettes gravées en trigrammes tabous,
fut retrouvée par Kuï Znavï, gars-ours laboureur du Wisnùrv, qui se proclama gars-ours
augure dès moins 48. En ce temps-là, un envoyé de la Grande-Ourse elle-même se
manifesta sous sa truffe dans une futaie très sombre et lui confia les chroniques de la
Grande-Ourse Taboue.
En ce temps-là une demi-oursaine de participants, effrayés, sétaient
subrepticement esquivés du septième tronc. Torius Boymonen, que rien ne troublait,
sentêtait :
En ce temps-là, Kuï Znavï, portant son père sur son dos et entraînant ses
sept frères derrière lui ainsi quune grosse oursaine dadeptes, conçut la
vérité vraie des Ours Tabous des Temps Ultimes qui ne tarda pas à se répandre en
AmerOurse, en OurseTerre, au pays des Ours des Neiges et dans celui des Ours
de la Forêt Noire, au sein des gars-ours façonniers, manuvres, babillards et
scieurs dos. En ce temps-là, un groupe sinstalla dans lUjou ; en
ce temps-là, on fit creuser une caverne taboue pour cent dix-huit mille deux cent trente
Ours dor, seize Pénis, dix-sept Canines et quatre cent quarante-sept Oursings. En
ce temps-là, Kuï Znavï se découvrit intrépide grisbi-placier et cueillit, dans le
misérable balluchon dun gars-ours bateleur, un palimpseste recouvrant des histoires
illustrées de la patte même de plusieurs gars-ours légendaires des Temps des Ours
Anciens.
En ce temps-là les hurlements du mystagogue se faisant trop terrifiants, une
demi-oursaine supplémentaire de spectateurs séchappèrent en désordre.
Imperturbable, loldbear grognonnait toujours :
En ce temps-là, en moins 36, Kuï Znavï ruina sa grisbi-place. En ce
temps-là, ses associés, grugés, le barbouillèrent de pétrole visqueux et
lenrobèrent de duvet de grouse. En ce temps-là, il réapparut, méconnaissable car
rasé, à Orgitirgèrdi dans la Nozzuyso, comme gars-ours supérieur dune légion de
fanatiques. En ce temps-là, pourchassé et traqué par la détestation publique, il alla
se terrer loin dans lOursest ameroursain.
En ce temps-là seuls quelques ours tenaient toujours bon, dont le brave Patte
dOurs, lesprit grand ouvert. Lautre poursuivait :
En ce temps-là, ayant essuyé vexations, avanies et framboises, insultes,
rebuffades, moqueries, Kuï Znavï fila dans lIllBear et créa en moins 34,
sur les rives de la Nozzozzotto, Reywu-me-Cimmi qui compta bientôt plus dourse
mille feux. En ce temps-là, Kuï Znavï se décréta gars-ours bourgmestre et grand
gars-ours stratège. En ce temps-là, en moins 30, il se sacra lui-même immensissime
gars-ours Chef-Chef de lAmerOurse. En ce temps-là, toujours, une coterie
dours à lunettes, layant alléché par une jatte de miel, le prit, le
bastonna et le massacra.
En ce temps-là Patte dOurs se retrouva lunique auditeur de loldbear
qui, le reniflant sous la truffe et létourdissant de ses grognements incessants,
grommelucha :
En ce temps-là, le dauphin du martyre Kuï Znavï, le gars-ours augure
Ksõpjen-Cub, déguerpissait de Reywu et venait creuser sa caverne en face du lac des
Larmes. En ce temps-là, enfin, dans cet extraordinaire désert au centre de ce pays
aride, en détournant les pérégrins qui parcouraient lYvej vers la
KalifOursie par lattrait des harems et des lois fiscales avantageuses, la
cité radieuse grandit rapidement. En vérité, je vous le grognotte, cest la raison
de la vindicte des gars-ours bureaucrates à notre égard ! Cest la raison de
linvasion honteuse des gars-ours mercenaires venus griffer notre belle terre
dYvej ! Cest la raison de la mise en cage du gars-ours augure
Ksõpjen-Cub, notre guide, en déni de toute franchise ! Déguerpirons-nous à
nouveau ? Nenni ! Expulsés du Wisnùrv, expulsés de lIllBear,
expulsés de lUjou, expulsés de la Nozzuyso, nous impulserons en Yvej de nouvelles
tanières ... Et je compte sur vous, mon brave, glapit loldbear, les yeux
révulsés, pour venir en creuser une à odeur de notre truffe.
Jamais , gronda résolument Patte dOurs, abandonnant aussitôt le
mystagogue à ses hurlements solitaires.
Le grand-tronc avait bien filé durant lhomélie et, au zénith, on arrivait à
lextrémité nord-oursest du lac des Larmes, découvrant dun coup ce
magnifique panorama. Cest un réservoir remarquable, enchâssé dans un écrin de
hautes falaises austères, sombres et incrustées dune substance cristalline. Il
irriguait aux Temps des Ours Anciens une superficie ourse fois plus étendue mais, son
niveau sabaissant inexorablement sous laction du vent et de
lévaporation constante, toute cette région sest lentement désertifiée.
Egalement surnommé lUdier Pétrifié, il mesure encore ourse Courses dOurs,
seize mille sept cent quatorze Pieds dOurs et huit cent quatre-vingt-quatre
oursièmes, sur cinq Courses dOurs et dix-huit mille cent sept Pieds dOurs
environ. Il se trouve à deux mille trois cent soixante-dix-sept Pieds dOurs, deux
Poils et huit cent quatre-vingt-quatorze oursièmes daltitude et contient des
quantités énormes1 de chlorure de sodium en suspension, près de trois
oursièmes de sa masse en fait. [ Note 1 : On a
évalué sa densité à une Merdre dOurs et quatre cent trente et un oursièmes,
quand leau en Oursope ne dépasse pas une Merdre dOurs et deux cent
vingt-quatre oursièmes ! ] Rien de surprenant donc que les gravettes,
grondins, grevesses ou grenouilles ny survivent pas. Les malheureuses bestioles qui
y arrivent, entraînées par le Kuysgéõr, le Bicis ou autres ruisseaux, y meurent très
vite mais sy conservent, indéfiniment propres à la consommation. Cest
cependant une légende quun ours y plongeant ne puisse sy immerger totalement.
Les Nusnurs sont tous dexcellents gars-ours paysans mais, en cette région, la
végétation reste pauvre et maigre. On y trouve à la fin du printemps des enclos
réservés aux grosses bêtes, des herbages de graminacées artificiellement irrigués, de
maigres lopins secs mais bien travaillés, des barrières de chardons, de cades,
dépineux divers, des bouquets de robiniers et de canéficiers. Pour lheure,
un épais tapis blanc abolissait tous les détails du paysage.
En début daprès-midi les pérégrins sarrêtaient à la caverne de Dog-Den.
Profitant de lattente du T-2 qui narriverait quà la tombée de la nuit,
Sheb. Aourseda persuada Myb. Lupp de gagner avec elle et nos deux compères la Cité des
Ours Tabous pour sy badauder. Véritable archétype de lurbanisme
ameroursain, la bourgade avait été tracée selon un quadrillage parfaitement
orthonormé, précis, régulier, rigoureux, offrant la désolation
réjouissante des perpendiculaires comme la si joliment grognotté un
grand gars-ours rhapsode. Sur ce nouveau territoire despace et de liberté les
gars-ours, pour marquer leur empreinte, ont tout fait au cordeau, les agglomérations de
cavernes, les lois et les bévues.
Nos pérégrins allaient trottinant le long de la grève du Kuysgéõr, à travers cette
bourgade protégée par un rempart de kaolin jaune et de galets blancs édifié en moins
20, et creusée aux pieds des collines Beïzevdi. Curieusement ils ny virent
quun petit nombre de cavernes taboues. Seules la caverne du gars-ours astrologue et
mystagogue, la caverne de justice et la caverne aux armes étaient signalées comme
curiosités à visiter. Partout des falaises de craie jaune et blanche taillées à
léquerre, aux entrées étroites protégées du soleil par des treillis végétaux,
des parcs clos de papilionacées, de césalpiniacées ou de mimosacées, des bosquets de
cassiers, de sagoutiers, de tallipots, des fourrés de cachous, de chamérops,
daréquiers et de robiniers. Des cavernes de repos et de détente, dont la fameuse
Grotte des Larmes, espéraient ça et là le pérégrin.
Les nôtres ne croisèrent pas un chat. Les allées sur leur passage semblaient
abandonnées, à lexception de celles entourant la caverne taboue, bien difficile à
découvrir. Il y avait là pléthore doursonnes, probablement en raison des
étranges murs nusnurses. Les pauvres gars-ours préfèreraient vivre seuls mais les
oursonnes de lYvej exigent le mariage, la superstition locale les ayant persuadées
que lest de léden reste fermé à celles qui nont pu, sur terre,
capturer un mari. Certaines, peut-être les premières épouses, arboraient une ceinture
dorgansin et un étroit chaperon, mais limmense majorité dentre elles
ne semblaient guère florissantes, ne possédant quune légère grisette
étoffe rousseterrienne défraîchie et effilochée.
Patte dOurs lorgnait craintivement ces Nusnursshe prêtes à se partager un
même époux, et sapitoyait fort sur ce dernier. Quelle responsabilité que de
devoir mener son petit troupeau doursonnes jusquaux marches du ciel ! Et
quelle désolation, après les avoir supportées patiemment au quotidien, que de passer
ensuite avec elles linfinité du temps restant, sous la truffe du légendaire Kuï
Znavï, tenancier de cette caverne aux béatitudes ! Il navait vraiment pas la
fibre et se méfiait sans doute à tort dailleurs des reniflements un
rien insistants de certaines.
Par bonheur il nétait là que de passage ! En fin daprès midi les
pérégrins regrimpaient sur leur tronc.
Lappeau du départ stridula et, comme le convoi sébranlait, on entendit des
glapissements désespérés : Au secours !
Attendez-moi !
Pas moyen de freiner une machine quand sa pression monte mais, nayant pas à
franchir de fossés ou de clôtures, le malheureux put galoper sur les longrines, agripper
le posegriffe de lantépénultième tronc et il sécroula enfin, tout
suffoquant et bavant, au pied de lun des pins obliques.
Patte dOurs avait assisté, amusé, à cette course éperdue. Dès quil sut
que le gars-ours avait déguerpi devant une querelle domestique, la curiosité
lenvahit.
Le Nusnur respirant plus calmement, Patte dOurs linterrogea avec
respect : Beaucoup doursonnes soccupent-elles de vous,
monours ? A lavoir vu courir comme qui aurait lOurse-Noire à
ses trousses, il en imaginait facilement deux oursaines.
Aucune, monours ! gronda le Nusnur en baissant la truffe, aucune, mais
cela nallait pas durer !
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