auzoodelausanne.txt.jpg (17849 octets)

éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

Avertissements ] Chapitre 1 ] Chapitre 2 ] Chapitre 3 ] Chapitre 4 ] Chapitre 5 ] Chapitre 6 ] Chapitre 7 ] Chapitre 8 ] Chapitre 9 ] Chapitre 10 ] Chapitre 11 ] Chapitre 12 ] Chapitre 13 ] Chapitre 14 ] Chapitre 15 ] Chapitre 16 ] Chapitre 17 ] Chapitre 18 ] Chapitre 19 ] Chapitre 20 ] Chapitre 21 ] Chapitre 22 ] Chapitre 23 ] Chapitre 24 ] Chapitre 25 ] Chapitre 26 ] Chapitre 27 ] [ Chapitre 28 ] Chapitre 29 ] Chapitre 30 ] Chapitre 31 ] Chapitre 32 ] Chapitre 33 ] Chapitre 34 ] Chapitre 35 ] Chapitre 36 ] Chapitre 37 ]

Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXVIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR Á FAIRE ENTENDRE
LE LANGAGE DE LA RAISON

Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d’Ogden, s’éleva pendant une heure vers le nord, jusqu’à Weber-river, ayant franchi neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point, il reprit la direction de l’est à travers le massif accidenté des monts Wahsatch. C’est dans cette partie du territoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les ingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieuses difficultés. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de l’Union s’est-elle élevée à quarante-huit mille dollars par mille, tandis qu’elle n’était que de seize mille dollars en plaine ; mais les ingénieurs, ainsi qu’il a été dit, n’ont pas violenté la nature, ils ont rusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été percé dans tout le parcours du rail-road.
C’était au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqu’alors sa plus haute cote d’altitude. Depuis ce point, son profil décrivait une courbe très allongée, s’abaissant vers la vallée du Bitter-creek, pour remonter jusqu’au point de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. Les rios étaient nombreux dans cette montagneuse région. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout était devenu plus impatient à mesure qu’il s’approchait du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette difficile contrée. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et était plus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le pied sur la terre anglaise !
A dix heures du soir, le train s’arrêtait à la station de Fort-Bridger, qu’il quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus loin, il entrait dans l’État de Wyoming, – l’ancien Dakota –, en suivant toute la vallée du Bitter-creek, d’où s’écoulent une partie des eaux qui forment le système hydrographique du Colorado.
Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d’heure d’arrêt à la station de Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez abondamment, mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gêner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d’inquiéter Passepartout, car l’accumulation des neiges, en embourbant les roues des wagons, eût certainement compromis le voyage.
“ Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyager pendant l’hiver ! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter ses chances ? ”
Mais, en ce moment, où l’honnête garçon ne se préoccupait que de l’état du ciel et de l’abaissement de la température, Mrs. Aouda éprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d’une tout autre cause.
En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui s’était si grossièrement comporté à l’égard de Phileas Fogg pendant le meeting de San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en arrière.
Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s’était attachée à l’homme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaque jour les marques du plus absolu dévouement. Elle ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son cœur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tôt ou tard demander raison de sa conduite. Évidemment, c’était le hasard seul qui avait amené dans ce train le colonel Proctor, mais enfin il y était, et il fallait empêcher à tout prix que Phileas Fogg aperçut son adversaire.
Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d’un moment où sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la situation.
“ Ce Proctor est dans le train ! s’écria Fix. Eh bien, rassurez-vous, madame, avant d’avoir affaire au sieur ... à Mr. Fogg, il aura affaire à moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c’est encore moi qui ai reçu les plus graves insultes !
– Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel qu’il est.
– Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne le soin de le venger. Il est homme, il l’a dit, à revenir en Amérique pour retrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empêcher une rencontre, qui peut amener de déplorables résultats. Il faut donc qu’il ne le voie pas.
– Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et ...
– Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New York ! Eh bien, si pendant quatre jours mon maître ne quitte pas son wagon, on peut espérer que le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit Américain, que Dieu confonde ! Or, nous saurons bien l’empêcher ... ”
La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s’était réveillé, et regardait la campagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais, plus tard, et sans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit à l’inspecteur de police :
“ Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui ?
– Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe ! ” répondit simplement Fix, d’un ton qui marquait une implacable volonté.
Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses convictions à l’endroit de son maître ne faiblirent pas.
Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel et lui ? Cela ne pouvait être difficile, le gentleman étant d’un naturel peu remuant et peu curieux. En tout cas, l’inspecteur de police crut avoir trouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à Phileas Fogg :
“ Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l’on passe ainsi en chemin de fer.
– En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.
– A bord des paquebots, reprit l’inspecteur, vous aviez l’habitude de faire votre whist ?
– Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n’ai ni cartes ni partenaires.
– Oh ! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame ...
– Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connais le whist. Cela fait partie de l’éducation anglaise.
– Et moi, reprit Fix, j’ai quelques prétentions à bien jouer ce jeu. Or, à nous trois et un mort ...
– Comme il vous plaira, monsieur ”, répondit Phileas Fogg, enchanté de reprendre son jeu favori, même en chemin de fer.
Passepartout fut dépêché à la recherche du steward, et il revint bientôt avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commença. Mrs. Aouda savait très suffisamment le whist, et elle reçut même quelques compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à l’inspecteur, il était tout simplement de première force, et digne de tenir tête au gentleman.
“ Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il ne bougera plus ! ”
A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des eaux des deux océans. C’était à Passe-Bridger, à une hauteur de sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracé dans ce passage à travers les montagnes Rocheuses. Après deux cents milles environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines qui s’étendent jusqu’à l’Atlantique, et que la nature rendait si propices à l’établissement d’une voie ferrée.
Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les premiers rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l’horizon du nord et de l’est était couvert par cette immense courtine semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure et la ligne de fer s’étendaient de vastes plaines, largement arrosées. Sur la droite du rail-road s’étageaient les premières rampes du massif montagneux qui s’arrondit au sud jusqu’aux sources de la rivière de l’Arkansas, l’un des grands tributaires du Missouri.
A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck, qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la traversée des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc espérer qu’aucun accident ne signalerait le passage du train à travers cette difficile région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, s’enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C’était le désert dans son immense nudité.
Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s’arrêta.
Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet arrêt. Aucune station n’était en vue.
Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son domestique :
“ Voyez donc ce que c’est. ”
Passepartout s’élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor.
Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la voie. Le mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyé au-devant du train. Des voyageurs s’étaient approchés et prenaient part à la discussion, – entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impérieux.
Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui disait :
“ Non ! il n’y a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est ébranlé et ne supporterait pas le poids du train. ”
Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un rapide, à un mille de l’endroit où le convoi s’était arrêté. Au dire du garde-voie, il menaçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus, et il était impossible d’en risquer le passage. Le garde-voie n’exagérait donc en aucune façon en affirmant qu’on ne pouvait passer. Et d’ailleurs, avec les habitudes d’insouciance des Américains, on peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne pas l’être.
Passepartout, n’osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents serrées, immobile comme une statue.
“ Ah çà! s’écria le colonel Proctor, nous n’allons pas, j’imagine, rester ici à prendre racine dans la neige !
– Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station d’Omaha pour demander un train, mais il n’est pas probable qu’il arrive à Medicine-Bow avant six heures.
– Six heures ! s’écria Passepartout.
– Sans doute, répondit le conducteur. D’ailleurs, ce temps nous sera nécessaire pour gagner à pied la station.
– A pied ! s’écrièrent tous les voyageurs.
– Mais à quelle distance est donc cette station ? demanda l’un d’eux au conducteur.
– A douze milles, de l’autre côté de la rivière.
– Douze milles dans la neige ! ” s’écria Stamp W. Proctor.
Le colonel lança une bordée de jurons, s’en prenant à la compagnie, s’en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n’était pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre lequel échoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître.
Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient certainement attiré l’attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n’eût été absorbé par son jeu.
Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien du train – un vrai Yankee, nommé Forster –, élevant la voix, dit :
“ Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.
– Sur le pont ? répondit un voyageur.
– Sur le pont.
– Avec notre train ? demanda le colonel.
– Avec notre train. ”
Passepartout s’était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.
“ Mais le pont menace ruine ! reprit le conducteur.
– N’importe, répondit Forster. Je crois qu’en lançant le train avec son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.
– Diable ! ” fit Passepartout.
Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor. Ce cerveau brûlé trouvait la chose très faisable. Il rappela même que des ingénieurs avaient eu l’idée de passer des rivières “ sans pont ” avec des trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la question se rangèrent à l’avis du mécanicien.
“ Nous avons cinquante chances pour passer, disait l’un.
– Soixante, disait l’autre.
– Quatre-vingts ! ... quatre-vingt-dix sur cent ! ”
Passepartout était ahuri, quoiqu’il fût prêt à tout tenter pour opérer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop “ américaine ”.
“ D’ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire, et ces gens-là n’y songent même pas ! ... ”
“ Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le mécanicien me paraît un peu hasardé, mais ...
– Quatre-vingts chances ! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos.
– Je sais bien, répondit Passepartout en s’adressant à un autre gentleman, mais une simple réflexion ...
– Pas de réflexion, c’est inutile ! répondit l’Américain interpellé en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu’on passera !
– Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-être plus prudent ...
– Quoi ! prudent ! s’écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit ! Comprenez-vous ? A grande vitesse !
– Je sais ... je comprends ..., répétait Passepartout, auquel personne ne laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel ...
– Qui ? que ? quoi ? Qu’a-t-il donc celui-là avec son naturel ? ... ” s’écria-t-on de toutes parts.
Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre.
“ Est-ce que vous avez peur ? lui demanda le colonel Proctor.
– Moi, peur ! s’écria Passepartout. Eh bien, soit ! Je montrerai à ces gens-là qu’un Français peut être aussi américain qu’eux !
– En voiture ! en voiture ! criait le conducteur.
– Oui ! en voiture, répétait Passepartout, en voiture ! Et tout de suite ! Mais on ne m’empêchera pas de penser qu’il eût été plus naturel de nous faire d’abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite ! ... ”
Mais personne n’entendit cette sage réflexion, et personne n’eût voulu en reconnaître la justesse.
Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui s’était passé. Les joueurs étaient tout entiers à leur whist.
La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la vapeur, ramena son train en arrière pendant près d’un mille –, reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan.
Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença : elle s’accéléra ; bientôt la vitesse devint effroyable ; on n’entendait plus qu’un seul hennissement sortant de la locomotive ; les pistons battaient vingt coups à la seconde ; les essieux des roues fumaient dans les boîtes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapidité de cent milles à l’heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.
Et l’on passa ! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d’une rive à l’autre, et le mécanicien ne parvint à arrêter sa machine emportée qu’à cinq milles au-delà de la station.
Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont, définitivement ruiné, s’abîmait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.

Chapitre XXVIII

OÙ IL NE SERT DE RIEN
D’ÊTRE SENSÉ
AU SEIN DES INSENSÉS

Après le lac des Larmes et la caverne étape de Dog-Den, le convoi des troncs inclinés rejoignit le Bicis-creek à cent cinquante-deux Courses d’Ours et huit mille sept cent quarante-deux Pieds d’Ours au septentrion de Safrasiz’Ours. De là il avança au levant, dans les rudes Beïzevdi1. Comme on l’a déjà grognotté, les ingénieux gars-ours Amer’Oursains avaient choisi de contourner au mieux tous les obstacles rencontrés, versants escarpés ou précipices et – ce qui est presque inconcevable – n’avaient foré qu’une galerie, de huit mille sept cent cinquante-huit Pieds d’Ours, pour rejoindre Plani Rupi Campo. [ Note 1 : Cette section s’était avérée la plus ardue à construire et avait coûté vingt-huit mille trois cent soixante-quinze Ours d’or, sept Pénis, neuf Canines et sept cent sept Oursings pour trois mille trois cent trois Pieds d’ours achevés, entièrement pris en charge par l’Etat. Les promoteurs privés, eux, ne déboursaient que neuf mille quatre cent cinquante-huit Ours d’or pour la même distance sur le plat. ] A partir du lac des Larmes le convoi descendait selon une pente toujours douce. Il suivit la gorge de la Cowis-river dans ce massif d’où coulent d’innombrables rivières, les unes jusqu’au Tédoloxyï, les autres vers l’udier Emervoxyï. De petits ponts de bois qui ne tenaient plus guère que par un grand mystère et deux piliers de bois enjambaient le Nyggà, le Psiir-Bear et de nombreux rus bouillonnants. Patte d’Ours trémulait, exaspéré par la lenteur du convoi, et Fixours lui-même rageait d’avoir à lambiner dans tous ces défilés et tortueux passages. La peur d’être bloqué l’avait pris, et il ne se montrait pas le moins désireux de planter enfin griffe en Ourse’Terre !
Dans la nuit on fit une très courte étape à la caverne ferrée de Pont de Bear et, après soixante-six mille et soixante-quatre Pieds d’Ours sans quitter les gorges où naissent l’essentiel des ruisseaux qui vont irriguer le Dumuségù, on pénétrait le Baunorp, le célèbre Dac’Odac de la légende.
Il floconna dru des heures durant. Patte d’Ours s’en aperçut au matin du 7 du mois de Sable lors de la halte à la caverne étape de Psiir-Bear-creek, et s’en alarma : si les chutes continuaient, des congères formées par le vent encombreraient les voies et risqueraient de les immobiliser plusieurs ours de suite.
“ Pourquoi donc, grognounait-il, mon ours-maître a-t-il pris sa gageure en saison d’hibernation ! Le printemps lui aurait été bien plus favorable ! ”
Alors même que notre brave gars-ours se tourmentait de l’aspect des nuages et de la chute du thermomètre, des raisons autrement graves tourmentaient Sheb. Aourseda.
Désireux de se dégourdir les pattes, une petite oursaine de pérégrins trottaient autour de la caverne ferrée. Passant la truffe par un interstice du clayonnage d’osier, elle avait reniflé dans leur groupe le déplaisant et impertinent fourrier Dumurïm Winnie ProctolOurs, le goujat de Safrasiz’Ours. De crainte qu’il ne la contreniflât à son tour, elle rentra précipitamment la truffe.
Elle portait une affection croissante à l’ours qui, sous sa spontanéité de mécanique, avait pour elle tant d’égards. Elle fut bouleversée par la malencontre de l’ours insolent que Myb. Lupp était bien décidé à provoquer en duel, et son sang se figea. Un aléa ironique et mauvais avait entraîné ProctolOurs dans leur sillage et elle devait, par n’importe qu’elle ruse honnête, éviter que Tiomiez Lupp ne tombât truffe à truffe avec son ennemi.
Comme Myb. Lupp ronflotait, bercé par le lent mouvement du convoi qui avait repris sa progression, Sheb. Aourseda avertit Fixidore Fixours et Patte d’Ours.
“ ProctolOurs se trouve ici ! s’obscurcit Fixours. Qu’importe ! Ce n’est pas l’oursard ... heu ... Myb. Lupp qui lui caressera les côtes ! Je m’en chargerai ! Car ce déplaisant fourrier m’a plus que sérieusement froissé !
– Quant à moi, gronda sourdement Patte d’Ours, militaire ou pas, je ...
– Mesours, reprit tout bas Sheb. Aourseda, Myb. Lupp ne vous permettra jamais de laver cet affront à sa place. Vous l’avez ouï comme moi, il s’est promis de retraverser le globe dans le seul but de relever la piste de ce glatisseur d’injures. Qu’il renifle simplement ProctolOurs et rien ne saurait prévenir une confrontation, tragique à coup sûr ... pour l’un d’eux ! Je vous en supplie, empêchez cela.
– Nous le ferons monourse, la rassura Fixours, un duel serait fâcheux. Cela occasionnerait un délai ...
– Un délai, le coupa Patte d’Ours, dont les gentillours du Cercle-Bel-Ursidé profiteraient pour rafler la mise ! NéoBear n’est plus loin ! Que mon ours-maître ne descende pas de son tronc durant huit fois ourse heures et il ne verra pas la truffe de ce détestable Amer’Oursain, que la Grande-Ourse l’empaille ! ”
Myb. Lupp s’étira et le grésillement cessa. Tous contemplaient en silence la combe immaculée. Peu après, à l’insu de son ours-maître et de Sheb. Aourseda, Patte d’Ours demanda au gars-ours pandore :
“ Vous le protègeriez réellement ?
– A quoi me servirait de ne rapporter que sa peau en Oursope ! ” gronda rudement Fixours.
Un frémissement de colère grippa la fourrure du dos de Patte d’Ours qui cependant ne grouina rien.
Mais comment immobiliser Myb. Lupp sur ce tronc incliné ? Connaissant à présent la nature casanière et routinière de son ours, Fixours imagina une solution :
“ L’aiguille du chronographe se traîne interminablement, monours, sur ces troncs inclinés.
– Et pourtant elle tourne ! grommela le gentillours.
– Je vous ai connu bridgeur. Une belle activité.
– Certes, acquiesça Tiomiez Lupp. Encore nécessite-t-elle brèmes et adversaires.
– Par la Grande-Ourse ! On marchande ce qu’on désire sur ces convois amer’oursains. Et monourse accepterait peut-être ...
– Avec grand plaisir, monours, grogna aussitôt l’intéressée, j’ai appris le bridge dans mes années d’études et j’y ai même obtenu quelques prix.
– Pour ma part, se gonfla Fixidore Fixours, je me gobe d’être de première force. Nous sommes donc trois, et avec un empaillé ...
– Cela m’agrée ”, grommela Tiomiez Lupp plutôt soulagé par cette perspective.
Patte d’Ours se chargea du marchandage avec un gars-ours colporteur et rapporta promptement cent quatre brèmes neuves, non maquillées, des chevilles, des palets ronds, ainsi qu’une petite pierre d’ardoise grésée pour y mener les parties. Tout était parfait et le match put débuter. Sheb. Aourseda se révéla une adversaire redoutable et fut plusieurs fois félicitée par le peu loquace Tiomiez Lupp. Le gars-ours pandore, pour sa part, perdit plus et plus souvent qu’il ne l’aurait souhaité mais il ne se plaignit pas.
“ Ite missa est ! se réjouit Patte d’Ours. Le voilà ferré jusqu’à NéoBear ! ”
C’est au zénith de l’astre solaire, d’ailleurs invisible cet ours-là, que le convoi des troncs inclinés franchit cette crête séparant toutes les rivières entre l’est et l’oursest. On passa la cote 4 744 à Tézzi-Csogpis. Dans moins de six cent soixante et un mille Pieds d’Ours on aborderait les planes plaines plates qui finissent à l’udier Emervoxyï et où, dès moins 38, il fut si facile d’implanter les premières pistes de longrines.
Dans cette région naissent les rus, ruisseaux et torrents qui alimentent le Rusvi-Tmévvi-creek. Du septentrion au levant, l’énorme arc des Sudqa-Hills, culminant à la dent de Mammy Yokum, fermait toute vue. Une ample terrasse se déployait au pied des premiers contreforts rocheux. Les pérégrins distinguaient à leur dextre les abruptes aiguilles où prend naissance l’Esqérzez.
Tout en grignotant les graminées grillées qu’un gars-ours serveur leur avait apportées, ils aperçurent au passage la formidable caverne fortifiée de Jémmidq, puissance tutélaire de ce pays. Avant le soir on en aurait terminé avec les périlleuses chaînes de l’oursest et il était raisonnable d’escompter que rien ne viendrait plus troubler le périple dans cette contrée. Le thermomètre avait chuté à trente-huit degrés de l’échelle d’hibernation, ce qui obligeait les pérégrins à utiliser leurs réchauffe-fourrures, mais le temps s’était abeaudi et il ne floconnait plus. Seule vie apparente dans toute cette solitude immaculée, dépouillée et sauvage, d’étranges volatiles qu’effarouchaient les hurlements de la motrice s’envolaient à tire d’aile.
Bien repus, Myb. Lupp et ses compagnons s’étaient replongés dans leur bridge acharné lorsque le convoi s’immobilisa brusquement, dans de grands crissements de roues.
Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours redoutèrent aussitôt que Myb. Lupp ne saute à terre. Vaine inquiétude ! Le gentillours, qui tentait un petit chelem ardu, grommela seulement :
“ Essayez de vous renseigner, Patte d’Ours, je vous prie. ”
Patte d’Ours passa la gueule au travers d’un trou du clayonnage sans apercevoir ce qui pouvait expliquer une étape en ce lieu, et dégringola du tronc. Quatre oursaines de pérégrins l’avaient précédé dont, bien évidemment, Dumurïm Winnie ProctolOurs.
Le gars-ours pelleteur avait obéi à un fanal qui interdisait formellement le passage et, tout hérissé, grondait à la truffe d’un malheureux gars-ours surveillant dépêché sur les lieux par Nigodorï-Cub, la caverne étape suivante. Les pérégrins les entouraient et tous grésillaient avec passion mais on remarquait surtout les forts grognements et les mouvements brusques du déplaisant ProctolOurs.
S’étant glissé au premier rang, Patte d’Ours écoutait le gars-ours surveillant :
“ Nenni ! Vous ne pourrez franchir la passerelle de Nigodorï-Creek ! Elle est bigrement plus chancelante qu’un gars-ours centenaire et ses longrines craqueront sous votre masse. ”
Il s’agissait d’un ouvrage porté par d’énormes grelins torsadés au-dessus d’un tumultueux torrent bouillonnant au fond d’une gorge profonde, à trois mille trois cent trois Pieds d’Ours de là. D’après le gars-ours surveillant – un ours posé et réfléchi qui n’en rajoutait probablement pas2 – plusieurs grelins avaient déjà cédé et il était impensable d’emprunter les longrines dégradées. [ Note 2 : Connaissant les Amer’Oursains et leur incroyable désinvolture face au danger, si l’un d’eux se montre précautionneux, il faudrait être irresponsable pour ne pas l’écouter. ] Patte d’Ours accablé par ce nouveau désastre en restait la mâchoires pendante.
“ C’est assez ! glapit ProctolOurs. Vous ne comptez pas nous voir construire des igloos pour hiberner dans ce trou, quand même !
– Ourse’Dada va envoyer un convoi à notre rencontre, expliqua le gars-ours surveillant. Il lui faut cependant un quart d’oursée pour atteindre Nigodorï-Cub.
– Un quart d’oursée ! glapit Patte d’Ours.
– Oui, mais nous ne mettrons pas moins pour rejoindre Nigodorï.
– A griffe ! glapirent les pérégrins en chœur. Est-ce loin ?
– Il nous faudra d’abord franchir la gorge, et c’est encore à trente-neuf mille six cent trente-huit Pieds d’Ours.
– Trente-neuf mille six cent trente-huit Pieds d’Ours, par ce froid, et les griffes dans la poudreuse ! ” s’étouffa ProctolOurs.
Il grinça moult grossièretés, blasphéma, grognant contre les gars-ours promoteurs, grognant contre le gars-ours surveillant, grognant contre la température qui chutait et le vent qui se levait, et Patte d’Ours, tout hérissonné, les yeux comme des charbons ardents, aurait, pour une fois, volontiers grincé de concert. Aucune poudre d’or ne saurait rafistoler ces bougres de grelins érodés ! La gageure était perdue !
Tous à présent grinchouillaient, furieux de devoir trottiner plus de quarante-cinq mille Pieds d’Ours en se trempant jusqu’au ventre. Du groupe fébrile s’éleva une véritable cacophonie : clappements de langue, claquements de mâchoires, gémissements, grésillements récriminatoires, grincements de dents, grognements rageurs et grondements féroces. Mais Tiomiez Lupp, tout occupé à neutraliser une oursonne de cœur par une subtile impasse, n’entendit rien de ce brouhaha.
Patte d’Ours, au désespoir, s’apprêtait à revenir informer son ours-maître, lorsque le gars-ours chauffeur – un solide grizzli surnommé Luszvis – intervint avec autorité :
“ Du calme mesours, il existe un procédé mécanique.
– Un procédé pour que nous franchissions la gorge ? s’étonna l’un des pérégrins.
– Exactement.
– Et les troncs inclinés ? gronda ProctolOurs.
– Nous serons dessus ! ”
Patte d’Ours n’en perdait pas une miette.
“ Mais les longrines branlent ! gronda le gars-ours surveillant, et les grelins se détressent !
– Et alors ? grogna Luszvis. Il nous suffit de traverser en moins de temps qu’il n’en faudra à la passerelle pour s’écrouler !
– Ourse-Noire ! grinça Patte d’Ours entre ses dents, ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon ! ”
Les pérégrins se montrèrent enchantés du projet. ProctolOurs, déplaisant mais courageux, était le plus emballé de tous, trouvant la réalisation toute simple et bigrement amer’oursaine. Il se souvint d’ailleurs qu’un gars-ours général avait gribouillé un traité sur l’art de franchir le vide en l’absence de passerelle, en projetant simplement à toute allure des ensembles compacts de troncs inclinés. Cela emporta la décision et chacun acclama l’idée du gars-ours chauffeur.
“ Nous réussirons ! L’aléa est de un pour deux.
– Même pas ! Il y a moins de quatre oursièmes de risque de tomber !
– Deux oursièmes !
– Un oursième ! ”
Patte d’Ours restait abasourdi. Malgré son désir impérieux de se retrouver sur l’autre rive, l’expérience lui paraissait vraiment très aventureuse.
“ Il s’agit de prendre la raison par le bon bout, se grognonna-t-il, car il existe une autre solution, mais aucune de ces gueules brûlées n’a plus l’air de pouvoir encore raisonner ! ”
“ Monours, apostropha-t-il un pérégrin près de lui, cette tentative est bien aléatoire et ...
– Quel aléa ? gronda le pérégrin, faisant mine de s’éloigner.
– Bon ! grogna Patte d’Ours en le retenant. Nous pourrions tout au moins assurer notre tentative ...
– Nous ne courons aucun risque ! gronda
l’Amer’Oursain en montrant les dents, le fourrier a certifié qu’on traversera !
– Je crois bien, grogna Patte d’Ours, que nous traverserons, cependant, en raisonnant ...
– Assez ! s’emporta ProctolOurs, que l’idée de “ raisonner ” avait toujours hérissé. Dare-dare et à toute berzingue ! N’auriez-vous pas enregistré ? A toute berzingue !
– Bien évidemment ... et je reconnais ..., admit Patte d’Ours que nulours n’écoutait plus. Sans raisonner, si cela vous déplait tant, nous pourrions trouver plus aisé ...
– Ah ! Mais c’en est assez ! Que nous bassine-t-il avec ses zézé, ce zozoteur ? ” glapit le chœur des ours.
Le malheureux plia devant l’attaque.
“ Auriez-vous la frousse ? ricassa ProctolOurs.
– La frousse ! Et pourquoi pas le trac, pendant que vous y êtes ? Pensez-vous qu’un ours des Pyrénées sache moins bien mourir qu’un Amer’Oursain ?
– Aux troncs ! Aux troncs ! s’époumonait le gars-ours chauffeur.
– Que la Grande-Ourse me grippe ! Aux troncs, bien sûr, glapit Patte d’Ours, aux troncs ! Illico presto ! Il n’était pas plus bête, cependant, que nous empruntions la passerelle les premiers, avant que le grand-tronc ne s’élance ! ”
Hélas ! Nulours n’eut assez d’oreille pour ouïr ce remarquable grognement, ou d’esprit pour l’admettre !
Tous avaient regrimpé sur les troncs inclinés. Patte d’Ours, préoccupé et silencieux, rejoignit les bridgeurs, trop acharnés pour renifler son retour.
Après un long miaulement de la motrice le gars-ours chauffeur, permutant ses manettes, revint plus de trois mille trois cent trois Pieds d’Ours et deux Poils sur ses pas, pour préparer ce bond difficile. Un nouvel hululement annonça le départ de la course folle et du même coup la fin des gageures engagées sur le convoi. Alors on poussa les machines : les bielles trépidaient furieusement, le son gagna dans les aigus, du fourneau porté au rouge jaillissaient d’impressionnantes gerbes d’étincelles. Et le grand-tronc, à près de vingt-trois Vits d’Ours Brun, trois mille deux cent deux Souffles, sept Foulées et trois cent cinquante-cinq oursièmes, parut s’envoler !
La Grande-Ourse était-elle intervenue ? La passerelle tint ! Son tablier vibra, grinça, gémit, se fendilla, se fissura, mais le convoi, d’un bond fulgurant, atteignit l’autre côté. Entraînée par sa force énorme, la motrice ne put s’immobiliser que seize mille cinq cent seize Pieds d’Ours après la caverne étape.
Le dernier tronc passé, tout l’édifice, dans un craquement épouvantable, se disloquait au dessus des eaux tumultueuses du Nigodorï-creek.

Accueil ] Remonter ]
Avertissements ] Chapitre 1 ] Chapitre 2 ] Chapitre 3 ] Chapitre 4 ] Chapitre 5 ] Chapitre 6 ] Chapitre 7 ] Chapitre 8 ] Chapitre 9 ] Chapitre 10 ] Chapitre 11 ] Chapitre 12 ] Chapitre 13 ] Chapitre 14 ] Chapitre 15 ] Chapitre 16 ] Chapitre 17 ] Chapitre 18 ] Chapitre 19 ] Chapitre 20 ] Chapitre 21 ] Chapitre 22 ] Chapitre 23 ] Chapitre 24 ] Chapitre 25 ] Chapitre 26 ] Chapitre 27 ] [ Chapitre 28 ] Chapitre 29 ] Chapitre 30 ] Chapitre 31 ] Chapitre 32 ] Chapitre 33 ] Chapitre 34 ] Chapitre 35 ] Chapitre 36 ] Chapitre 37 ]

  Free counter and web stats