Chapitre XXVIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR Á FAIRE ENTENDRE
LE LANGAGE DE LA RAISON
Le
train, en quittant Great-Salt-Lake et la station dOgden, séleva pendant une
heure vers le nord, jusquà Weber-river, ayant franchi neuf cents milles environ
depuis San Francisco. A partir de ce point, il reprit la direction de lest à
travers le massif accidenté des monts Wahsatch. Cest dans cette partie du
territoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que
les ingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieuses difficultés.
Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de lUnion sest-elle
élevée à quarante-huit mille dollars par mille, tandis quelle nétait que
de seize mille dollars en plaine ; mais les ingénieurs, ainsi quil a été dit,
nont pas violenté la nature, ils ont rusé avec elle, tournant les difficultés, et
pour atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été
percé dans tout le parcours du rail-road.
Cétait au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqualors sa plus
haute cote daltitude. Depuis ce point, son profil décrivait une courbe très
allongée, sabaissant vers la vallée du Bitter-creek, pour remonter jusquau
point de partage des eaux entre lAtlantique et le Pacifique. Les rios étaient
nombreux dans cette montagneuse région. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le
Green et autres. Passepartout était devenu plus impatient à mesure quil
sapprochait du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette
difficile contrée. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et était plus
pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le pied sur la terre anglaise !
A dix heures du soir, le train sarrêtait à la station de Fort-Bridger, quil
quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus loin, il entrait dans lÉtat de
Wyoming, lancien Dakota , en suivant toute la vallée du Bitter-creek,
doù sécoulent une partie des eaux qui forment le système hydrographique du
Colorado.
Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart dheure darrêt à la station de
Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez abondamment, mais, mêlée à de
la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gêner la marche du train. Toutefois, ce mauvais
temps ne laissa pas dinquiéter Passepartout, car laccumulation des neiges, en
embourbant les roues des wagons, eût certainement compromis le voyage.
Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyager pendant
lhiver ! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter ses chances ?
Mais, en ce moment, où lhonnête garçon ne se préoccupait que de létat du
ciel et de labaissement de la température, Mrs. Aouda éprouvait des craintes plus
vives, qui provenaient dune tout autre cause.
En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se promenaient sur le
quai de la gare de Green-river, en attendant le départ du train. Or, à travers la vitre,
la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui
sétait si grossièrement comporté à légard de Phileas Fogg pendant le
meeting de San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en arrière.
Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle sétait attachée à
lhomme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaque jour les marques du plus
absolu dévouement. Elle ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment
que lui inspirait son sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de
reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son cur se
serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tôt ou
tard demander raison de sa conduite. Évidemment, cétait le hasard seul qui avait
amené dans ce train le colonel Proctor, mais enfin il y était, et il fallait empêcher
à tout prix que Phileas Fogg aperçut son adversaire.
Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita dun moment où
sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la situation.
Ce Proctor est dans le train ! sécria Fix. Eh bien, rassurez-vous,
madame, avant davoir affaire au sieur ... à Mr. Fogg, il aura affaire à moi !
Il me semble que, dans tout ceci, cest encore moi qui ai reçu les plus graves
insultes !
Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel quil est.
Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne le soin de le
venger. Il est homme, il la dit, à revenir en Amérique pour retrouver cet
insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empêcher une
rencontre, qui peut amener de déplorables résultats. Il faut donc quil ne le voie
pas.
Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout perdre.
Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et ...
Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans
quatre jours nous serons à New York ! Eh bien, si pendant quatre jours mon maître
ne quitte pas son wagon, on peut espérer que le hasard ne le mettra pas face à face avec
ce maudit Américain, que Dieu confonde ! Or, nous saurons bien lempêcher ...
La conversation fut suspendue. Mr. Fogg sétait réveillé, et regardait la campagne
à travers la vitre tachetée de neige. Mais, plus tard, et sans être entendu de son
maître ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit à linspecteur de police :
Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui ?
Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe ! répondit simplement
Fix, dun ton qui marquait une implacable volonté.
Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses convictions à
lendroit de son maître ne faiblirent pas.
Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment
pour prévenir toute rencontre entre le colonel et lui ? Cela ne pouvait être difficile,
le gentleman étant dun naturel peu remuant et peu curieux. En tout cas,
linspecteur de police crut avoir trouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard,
il disait à Phileas Fogg :
Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que lon passe ainsi
en chemin de fer.
En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.
A bord des paquebots, reprit linspecteur, vous aviez lhabitude de faire
votre whist ?
Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je nai ni cartes
ni partenaires.
Oh ! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout dans les
wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame ...
Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connais le whist.
Cela fait partie de léducation anglaise.
Et moi, reprit Fix, jai quelques prétentions à bien jouer ce jeu. Or, à
nous trois et un mort ...
Comme il vous plaira, monsieur , répondit Phileas Fogg, enchanté de
reprendre son jeu favori, même en chemin de fer.
Passepartout fut dépêché à la recherche du steward, et il revint bientôt avec deux
jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne
manquait. Le jeu commença. Mrs. Aouda savait très suffisamment le whist, et elle reçut
même quelques compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à linspecteur, il était
tout simplement de première force, et digne de tenir tête au gentleman.
Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il ne bougera
plus !
A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des eaux des deux
océans. Cétait à Passe-Bridger, à une hauteur de sept mille cinq cent
vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points
touchés par le profil du tracé dans ce passage à travers les montagnes Rocheuses.
Après deux cents milles environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues
plaines qui sétendent jusquà lAtlantique, et que la nature rendait si
propices à létablissement dune voie ferrée.
Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les premiers rios, affluents
ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout lhorizon du nord et de lest
était couvert par cette immense courtine semi-circulaire, qui forme la portion
septentrionale des Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure
et la ligne de fer sétendaient de vastes plaines, largement arrosées. Sur la
droite du rail-road sétageaient les premières rampes du massif montagneux qui
sarrondit au sud jusquaux sources de la rivière de lArkansas, lun
des grands tributaires du Missouri.
A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck, qui commande cette
contrée. Encore quelques heures, et la traversée des montagnes Rocheuses serait
accomplie. On pouvait donc espérer quaucun accident ne signalerait le passage du
train à travers cette difficile région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se
mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, senfuyaient au
loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. Cétait le désert
dans son immense nudité.
Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr. Fogg et ses
partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand de violents coups de
sifflet se firent entendre. Le train sarrêta.
Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet arrêt. Aucune
station nétait en vue.
Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât à descendre sur la
voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son domestique :
Voyez donc ce que cest.
Passepartout sélança hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient déjà
quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor.
Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la voie. Le
mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient assez vivement avec un
garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyé
au-devant du train. Des voyageurs sétaient approchés et prenaient part à la
discussion, entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses
gestes impérieux.
Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui disait :
Non ! il ny a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est
ébranlé et ne supporterait pas le poids du train.
Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un rapide, à un
mille de lendroit où le convoi sétait arrêté. Au dire du garde-voie, il
menaçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus, et il était impossible den
risquer le passage. Le garde-voie nexagérait donc en aucune façon en affirmant
quon ne pouvait passer. Et dailleurs, avec les habitudes dinsouciance
des Américains, on peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait
folie à ne pas lêtre.
Passepartout, nosant aller prévenir son maître, écoutait, les dents serrées,
immobile comme une statue.
Ah çà! sécria le colonel Proctor, nous nallons pas, jimagine,
rester ici à prendre racine dans la neige !
Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station dOmaha
pour demander un train, mais il nest pas probable quil arrive à Medicine-Bow
avant six heures.
Six heures ! sécria Passepartout.
Sans doute, répondit le conducteur. Dailleurs, ce temps nous sera
nécessaire pour gagner à pied la station.
A pied ! sécrièrent tous les voyageurs.
Mais à quelle distance est donc cette station ? demanda lun deux
au conducteur.
A douze milles, de lautre côté de la rivière.
Douze milles dans la neige ! sécria Stamp W. Proctor.
Le colonel lança une bordée de jurons, sen prenant à la compagnie, sen
prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, nétait pas loin de faire chorus
avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre lequel échoueraient, cette fois,
toutes les bank-notes de son maître.
Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui, sans compter le
retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de milles à travers la plaine
couverte de neige. Aussi était-ce un brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui
auraient certainement attiré lattention de Phileas Fogg, si ce gentleman
neût été absorbé par son jeu.
Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et, la tête
basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien du train un vrai Yankee,
nommé Forster , élevant la voix, dit :
Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.
Sur le pont ? répondit un voyageur.
Sur le pont.
Avec notre train ? demanda le colonel.
Avec notre train.
Passepartout sétait arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.
Mais le pont menace ruine ! reprit le conducteur.
Nimporte, répondit Forster. Je crois quen lançant le train avec son
maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.
Diable ! fit Passepartout.
Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits par la
proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor. Ce cerveau brûlé
trouvait la chose très faisable. Il rappela même que des ingénieurs avaient eu
lidée de passer des rivières sans pont avec des trains rigides
lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la
question se rangèrent à lavis du mécanicien.
Nous avons cinquante chances pour passer, disait lun.
Soixante, disait lautre.
Quatre-vingts ! ... quatre-vingt-dix sur cent !
Passepartout était ahuri, quoiquil fût prêt à tout tenter pour opérer le
passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop américaine
.
Dailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire, et ces
gens-là ny songent même pas ! ...
Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le mécanicien me
paraît un peu hasardé, mais ...
Quatre-vingts chances ! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos.
Je sais bien, répondit Passepartout en sadressant à un autre gentleman,
mais une simple réflexion ...
Pas de réflexion, cest inutile ! répondit lAméricain
interpellé en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure quon
passera !
Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-être plus prudent
...
Quoi ! prudent ! sécria le colonel Proctor, que ce mot, entendu
par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit ! Comprenez-vous ? A grande
vitesse !
Je sais ... je comprends ..., répétait Passepartout, auquel personne ne laissait
achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du
moins plus naturel ...
Qui ? que ? quoi ? Qua-t-il donc celui-là avec son naturel ? ...
sécria-t-on de toutes parts.
Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre.
Est-ce que vous avez peur ? lui demanda le colonel Proctor.
Moi, peur ! sécria Passepartout. Eh bien, soit ! Je montrerai à
ces gens-là quun Français peut être aussi américain queux !
En voiture ! en voiture ! criait le conducteur.
Oui ! en voiture, répétait Passepartout, en voiture ! Et tout de
suite ! Mais on ne mempêchera pas de penser quil eût été plus naturel
de nous faire dabord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le
train ensuite ! ...
Mais personne nentendit cette sage réflexion, et personne neût voulu en
reconnaître la justesse.
Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans
rien dire de ce qui sétait passé. Les joueurs étaient tout entiers à leur whist.
La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la vapeur, ramena son
train en arrière pendant près dun mille , reculant comme un sauteur qui veut
prendre son élan.
Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença : elle
saccéléra ; bientôt la vitesse devint effroyable ; on nentendait plus
quun seul hennissement sortant de la locomotive ; les pistons battaient vingt coups
à la seconde ; les essieux des roues fumaient dans les boîtes à graisse. On sentait,
pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapidité de cent milles à
lheure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.
Et lon passa ! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Le convoi
sauta, on peut le dire, dune rive à lautre, et le mécanicien ne parvint à
arrêter sa machine emportée quà cinq milles au-delà de la station.
Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont, définitivement ruiné,
sabîmait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.
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Chapitre XXVIII
OÙ IL NE SERT DE RIEN
DÊTRE SENSÉ
AU SEIN DES INSENSÉS
Après le lac des Larmes et la caverne étape de Dog-Den, le convoi
des troncs inclinés rejoignit le Bicis-creek à cent cinquante-deux Courses dOurs
et huit mille sept cent quarante-deux Pieds dOurs au septentrion de
SafrasizOurs. De là il avança au levant, dans les rudes Beïzevdi1.
Comme on la déjà grognotté, les ingénieux gars-ours AmerOursains avaient
choisi de contourner au mieux tous les obstacles rencontrés, versants escarpés ou
précipices et ce qui est presque inconcevable navaient foré
quune galerie, de huit mille sept cent cinquante-huit Pieds dOurs, pour
rejoindre Plani Rupi Campo. [ Note 1 : Cette section
sétait avérée la plus ardue à construire et avait coûté vingt-huit mille trois
cent soixante-quinze Ours dor, sept Pénis, neuf Canines et sept cent sept Oursings
pour trois mille trois cent trois Pieds dours achevés, entièrement pris en charge
par lEtat. Les promoteurs privés,
eux, ne déboursaient que neuf mille quatre cent cinquante-huit Ours dor pour la
même distance sur le plat. ] A partir du lac des Larmes le convoi descendait selon
une pente toujours douce. Il suivit la gorge de la Cowis-river dans ce massif doù
coulent dinnombrables rivières, les unes jusquau Tédoloxyï, les autres vers
ludier Emervoxyï. De petits ponts de bois qui ne tenaient plus guère que par un
grand mystère et deux piliers de bois enjambaient le Nyggà, le Psiir-Bear et de nombreux
rus bouillonnants. Patte dOurs trémulait, exaspéré par la lenteur du convoi, et
Fixours lui-même rageait davoir à lambiner dans tous ces défilés et tortueux
passages. La peur dêtre bloqué lavait pris, et il ne se montrait pas le
moins désireux de planter enfin griffe en OurseTerre !
Dans la nuit on fit une très courte étape à la caverne ferrée de Pont de Bear et,
après soixante-six mille et soixante-quatre Pieds dOurs sans quitter les gorges où
naissent lessentiel des ruisseaux qui vont irriguer le Dumuségù, on pénétrait le
Baunorp, le célèbre DacOdac de la légende.
Il floconna dru des heures durant. Patte dOurs sen aperçut au matin du 7 du
mois de Sable lors de la halte à la caverne étape de Psiir-Bear-creek, et sen
alarma : si les chutes continuaient, des congères formées par le vent
encombreraient les voies et risqueraient de les immobiliser plusieurs ours de suite.
Pourquoi donc, grognounait-il, mon ours-maître a-t-il pris sa gageure en
saison dhibernation ! Le printemps lui aurait été bien plus
favorable !
Alors même que notre brave gars-ours se tourmentait de laspect des nuages et de la
chute du thermomètre, des raisons autrement graves tourmentaient Sheb. Aourseda.
Désireux de se dégourdir les pattes, une petite oursaine de pérégrins trottaient
autour de la caverne ferrée. Passant la truffe par un interstice du clayonnage
dosier, elle avait reniflé dans leur groupe le déplaisant et impertinent fourrier
Dumurïm Winnie ProctolOurs, le goujat de SafrasizOurs. De crainte quil ne la
contreniflât à son tour, elle rentra précipitamment la truffe.
Elle portait une affection croissante à lours qui, sous sa spontanéité de
mécanique, avait pour elle tant dégards. Elle fut bouleversée par la malencontre
de lours insolent que Myb. Lupp était bien décidé à provoquer en duel, et son
sang se figea. Un aléa ironique et mauvais avait entraîné ProctolOurs dans leur sillage
et elle devait, par nimporte quelle ruse honnête, éviter que Tiomiez Lupp ne
tombât truffe à truffe avec son ennemi.
Comme Myb. Lupp ronflotait, bercé par le lent mouvement du convoi qui avait repris sa
progression, Sheb. Aourseda avertit Fixidore Fixours et Patte dOurs.
ProctolOurs se trouve ici ! sobscurcit Fixours. Quimporte !
Ce nest pas loursard ... heu ... Myb. Lupp qui lui caressera les côtes !
Je men chargerai ! Car ce déplaisant fourrier ma plus que sérieusement
froissé !
Quant à moi, gronda sourdement Patte dOurs, militaire ou pas, je ...
Mesours, reprit tout bas Sheb. Aourseda, Myb. Lupp ne vous permettra jamais de
laver cet affront à sa place. Vous lavez ouï comme moi, il sest promis de
retraverser le globe dans le seul but de relever la piste de ce glatisseur dinjures.
Quil renifle simplement ProctolOurs et rien ne saurait prévenir une confrontation,
tragique à coup sûr ... pour lun deux ! Je vous en supplie, empêchez
cela.
Nous le ferons monourse, la rassura Fixours, un duel serait fâcheux. Cela
occasionnerait un délai ...
Un délai, le coupa Patte dOurs, dont les gentillours du Cercle-Bel-Ursidé
profiteraient pour rafler la mise ! NéoBear nest plus loin ! Que mon
ours-maître ne descende pas de son tronc durant huit fois ourse heures et il ne verra pas
la truffe de ce détestable AmerOursain, que la Grande-Ourse
lempaille !
Myb. Lupp sétira et le grésillement cessa. Tous contemplaient en silence la combe
immaculée. Peu après, à linsu de son ours-maître et de Sheb. Aourseda, Patte
dOurs demanda au gars-ours pandore :
Vous le protègeriez réellement ?
A quoi me servirait de ne rapporter que sa peau en Oursope !
gronda rudement Fixours.
Un frémissement de colère grippa la fourrure du dos de Patte dOurs qui cependant
ne grouina rien.
Mais comment immobiliser Myb. Lupp sur ce tronc incliné ? Connaissant à présent la
nature casanière et routinière de son ours, Fixours imagina une solution :
Laiguille du chronographe se traîne interminablement, monours, sur ces
troncs inclinés.
Et pourtant elle tourne ! grommela le gentillours.
Je vous ai connu bridgeur. Une belle activité.
Certes, acquiesça Tiomiez Lupp. Encore nécessite-t-elle brèmes et adversaires.
Par la Grande-Ourse ! On marchande ce quon désire sur ces convois
ameroursains. Et monourse accepterait peut-être ...
Avec grand plaisir, monours, grogna aussitôt lintéressée, jai appris
le bridge dans mes années détudes et jy ai même obtenu quelques prix.
Pour ma part, se gonfla Fixidore Fixours, je me gobe dêtre de première
force. Nous sommes donc trois, et avec un empaillé ...
Cela magrée , grommela Tiomiez Lupp plutôt soulagé par cette
perspective.
Patte dOurs se chargea du marchandage avec un gars-ours colporteur et rapporta
promptement cent quatre brèmes neuves, non maquillées, des chevilles, des palets ronds,
ainsi quune petite pierre dardoise grésée pour y mener les parties. Tout
était parfait et le match put débuter. Sheb. Aourseda se révéla une adversaire
redoutable et fut plusieurs fois félicitée par le peu loquace Tiomiez Lupp. Le gars-ours
pandore, pour sa part, perdit plus et plus souvent quil ne laurait souhaité
mais il ne se plaignit pas.
Ite missa est ! se réjouit Patte dOurs. Le voilà ferré
jusquà NéoBear !
Cest au zénith de lastre solaire, dailleurs invisible cet ours-là, que
le convoi des troncs inclinés franchit cette crête séparant toutes les rivières entre
lest et loursest. On passa la cote 4 744 à Tézzi-Csogpis. Dans
moins de six cent soixante et un mille Pieds dOurs on aborderait les planes plaines
plates qui finissent à ludier Emervoxyï et où, dès moins 38, il fut si facile
dimplanter les premières pistes de longrines.
Dans cette région naissent les rus, ruisseaux et torrents qui alimentent le
Rusvi-Tmévvi-creek. Du septentrion au levant, lénorme arc des Sudqa-Hills,
culminant à la dent de Mammy Yokum, fermait toute vue. Une ample terrasse se déployait
au pied des premiers contreforts rocheux. Les pérégrins distinguaient à leur dextre les
abruptes aiguilles où prend naissance lEsqérzez.
Tout en grignotant les graminées grillées quun gars-ours serveur leur avait
apportées, ils aperçurent au passage la formidable caverne fortifiée de Jémmidq,
puissance tutélaire de ce pays. Avant le soir on en aurait terminé avec les périlleuses
chaînes de loursest et il était raisonnable descompter que rien ne viendrait
plus troubler le périple dans cette contrée. Le thermomètre avait chuté à trente-huit
degrés de léchelle dhibernation, ce qui obligeait les pérégrins à
utiliser leurs réchauffe-fourrures, mais le temps sétait abeaudi et il ne
floconnait plus. Seule vie apparente dans toute cette solitude immaculée, dépouillée et
sauvage, détranges volatiles queffarouchaient les hurlements de la motrice
senvolaient à tire daile.
Bien repus, Myb. Lupp et ses compagnons sétaient replongés dans leur bridge
acharné lorsque le convoi simmobilisa brusquement, dans de grands crissements de
roues.
Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours redoutèrent aussitôt que Myb. Lupp ne saute à terre.
Vaine inquiétude ! Le gentillours, qui tentait un petit chelem ardu, grommela
seulement :
Essayez de vous renseigner, Patte dOurs, je vous prie.
Patte dOurs passa la gueule au travers dun trou du clayonnage sans apercevoir
ce qui pouvait expliquer une étape en ce lieu, et dégringola du tronc. Quatre oursaines
de pérégrins lavaient précédé dont, bien évidemment, Dumurïm Winnie
ProctolOurs.
Le gars-ours pelleteur avait obéi à un fanal qui interdisait formellement le passage et,
tout hérissé, grondait à la truffe dun malheureux gars-ours surveillant
dépêché sur les lieux par Nigodorï-Cub, la caverne étape suivante. Les pérégrins
les entouraient et tous grésillaient avec passion mais on remarquait surtout les forts
grognements et les mouvements brusques du déplaisant ProctolOurs.
Sétant glissé au premier rang, Patte dOurs écoutait le gars-ours
surveillant :
Nenni ! Vous ne pourrez franchir la passerelle de Nigodorï-Creek !
Elle est bigrement plus chancelante quun gars-ours centenaire et ses longrines
craqueront sous votre masse.
Il sagissait dun ouvrage porté par dénormes grelins torsadés
au-dessus dun tumultueux torrent bouillonnant au fond dune gorge profonde, à
trois mille trois cent trois Pieds dOurs de là. Daprès le gars-ours
surveillant un ours posé et réfléchi qui nen rajoutait probablement pas2
plusieurs grelins avaient déjà cédé et il était impensable demprunter
les longrines dégradées. [ Note 2 : Connaissant les
AmerOursains et leur incroyable désinvolture face au danger, si lun
deux se montre précautionneux, il faudrait être irresponsable pour ne pas
lécouter. ] Patte dOurs accablé par ce nouveau désastre en restait
la mâchoires pendante.
Cest assez ! glapit ProctolOurs. Vous ne comptez pas nous voir
construire des igloos pour hiberner dans ce trou, quand même !
OurseDada va envoyer un convoi à notre rencontre, expliqua le gars-ours
surveillant. Il lui faut cependant un quart doursée pour atteindre Nigodorï-Cub.
Un quart doursée ! glapit Patte dOurs.
Oui, mais nous ne mettrons pas moins pour rejoindre Nigodorï.
A griffe ! glapirent les pérégrins en chur. Est-ce loin ?
Il nous faudra dabord franchir la gorge, et cest encore à trente-neuf
mille six cent trente-huit Pieds dOurs.
Trente-neuf mille six cent trente-huit Pieds dOurs, par ce froid, et les
griffes dans la poudreuse ! sétouffa ProctolOurs.
Il grinça moult grossièretés, blasphéma, grognant contre les gars-ours promoteurs,
grognant contre le gars-ours surveillant, grognant contre la température qui chutait et
le vent qui se levait, et Patte dOurs, tout hérissonné, les yeux comme des
charbons ardents, aurait, pour une fois, volontiers grincé de concert. Aucune poudre
dor ne saurait rafistoler ces bougres de grelins érodés ! La gageure était
perdue !
Tous à présent grinchouillaient, furieux de devoir trottiner plus de quarante-cinq mille
Pieds dOurs en se trempant jusquau ventre. Du groupe fébrile séleva
une véritable cacophonie : clappements de langue, claquements de mâchoires,
gémissements, grésillements récriminatoires, grincements de dents, grognements rageurs
et grondements féroces. Mais Tiomiez Lupp, tout occupé à neutraliser une oursonne de
cur par une subtile impasse, nentendit rien de ce brouhaha.
Patte dOurs, au désespoir, sapprêtait à revenir informer son ours-maître,
lorsque le gars-ours chauffeur un solide grizzli surnommé Luszvis intervint
avec autorité :
Du calme mesours, il existe un procédé mécanique.
Un procédé pour que nous franchissions la gorge ? sétonna lun
des pérégrins.
Exactement.
Et les troncs inclinés ? gronda ProctolOurs.
Nous serons dessus !
Patte dOurs nen perdait pas une miette.
Mais les longrines branlent ! gronda le gars-ours surveillant, et les
grelins se détressent !
Et alors ? grogna Luszvis. Il nous suffit de traverser en moins de temps
quil nen faudra à la passerelle pour sécrouler !
Ourse-Noire ! grinça Patte dOurs entre ses dents, ça, cest plus
fort que de jouer au bouchon !
Les pérégrins se montrèrent enchantés du projet. ProctolOurs, déplaisant mais
courageux, était le plus emballé de tous, trouvant la réalisation toute simple et
bigrement ameroursaine. Il se souvint dailleurs quun gars-ours général
avait gribouillé un traité sur lart de franchir le vide en labsence de
passerelle, en projetant simplement à toute allure des ensembles compacts de troncs
inclinés. Cela emporta la décision et chacun acclama lidée du gars-ours
chauffeur.
Nous réussirons ! Laléa est de un pour deux.
Même pas ! Il y a moins de quatre oursièmes de risque de tomber !
Deux oursièmes !
Un oursième !
Patte dOurs restait abasourdi. Malgré son désir impérieux de se retrouver sur
lautre rive, lexpérience lui paraissait vraiment très aventureuse.
Il sagit de prendre la raison par le bon bout, se grognonna-t-il, car il
existe une autre solution, mais aucune de ces gueules brûlées na plus lair
de pouvoir encore raisonner !
Monours, apostropha-t-il un pérégrin près de lui, cette tentative est bien
aléatoire et ...
Quel aléa ? gronda le pérégrin, faisant mine de séloigner.
Bon ! grogna Patte dOurs en le retenant. Nous pourrions tout au moins
assurer notre tentative ...
Nous ne courons aucun risque ! gronda
lAmerOursain en montrant les dents, le fourrier a certifié quon
traversera !
Je crois bien, grogna Patte dOurs, que nous traverserons, cependant, en
raisonnant ...
Assez ! semporta ProctolOurs, que lidée de
raisonner avait toujours hérissé. Dare-dare et à toute
berzingue ! Nauriez-vous pas enregistré ? A toute berzingue !
Bien évidemment ... et je reconnais ..., admit Patte dOurs que nulours
nécoutait plus. Sans raisonner, si cela vous déplait tant, nous pourrions trouver
plus aisé ...
Ah ! Mais cen est assez ! Que nous bassine-t-il avec ses zézé, ce
zozoteur ? glapit le chur des ours.
Le malheureux plia devant lattaque.
Auriez-vous la frousse ? ricassa ProctolOurs.
La frousse ! Et pourquoi pas le trac, pendant que vous y êtes ?
Pensez-vous quun ours des Pyrénées sache moins bien mourir quun
AmerOursain ?
Aux troncs ! Aux troncs ! sépoumonait le gars-ours chauffeur.
Que la Grande-Ourse me grippe ! Aux troncs, bien sûr, glapit Patte
dOurs, aux troncs ! Illico presto ! Il nétait pas plus bête,
cependant, que nous empruntions la passerelle les premiers, avant que le grand-tronc ne
sélance !
Hélas ! Nulours neut assez doreille pour ouïr ce remarquable
grognement, ou desprit pour ladmettre !
Tous avaient regrimpé sur les troncs inclinés. Patte dOurs, préoccupé et
silencieux, rejoignit les bridgeurs, trop acharnés pour renifler son retour.
Après un long miaulement de la motrice le gars-ours chauffeur, permutant ses manettes,
revint plus de trois mille trois cent trois Pieds dOurs et deux Poils sur ses pas,
pour préparer ce bond difficile. Un nouvel hululement annonça le départ de la course
folle et du même coup la fin des gageures engagées sur le convoi. Alors on poussa les
machines : les bielles trépidaient furieusement, le son gagna dans les aigus, du
fourneau porté au rouge jaillissaient dimpressionnantes gerbes détincelles.
Et le grand-tronc, à près de vingt-trois Vits dOurs Brun, trois mille deux cent
deux Souffles, sept Foulées et trois cent cinquante-cinq oursièmes, parut
senvoler !
La Grande-Ourse était-elle intervenue ? La passerelle tint ! Son tablier vibra,
grinça, gémit, se fendilla, se fissura, mais le convoi, dun bond fulgurant,
atteignit lautre côté. Entraînée par sa force énorme, la motrice ne put
simmobiliser que seize mille cinq cent seize Pieds dOurs après la caverne
étape.
Le dernier tronc passé, tout lédifice, dans un craquement épouvantable, se
disloquait au dessus des eaux tumultueuses du Nigodorï-creek.
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