Chapitre XXIX
OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT
DINCIDENTS DIVERS
QUI NE SE RENCONTRENT
QUE SUR LES RAIL-ROADS DE LUNION
Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles,
dépassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passe
dEvans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit
huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de locéan. Les voyageurs
navaient plus quà descendre jusquà lAtlantique sur ces plaines
sans limites, nivelées par la nature.
Là se trouvait sur le grand trunk lembranchement de Denver-city, la
principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines dor et dargent,
et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé leur demeure.
A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits depuis San
Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute
prévision, devaient suffire pour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans
les délais réglementaires.
Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creek courait
parallèlement à la voie, en suivant la frontière rectiligne commune aux États du
Wyoming et du Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du
Sedgwick, et lon touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river.
Cest à ce point que se fit linauguration de lUnion Pacific Road, le 23
octobre 1867, et dont lingénieur en chef fut le général J. M. Dodge. Là
sarrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des
invités, au nombre desquels figurait le vice-président, Mr. Thomas C. Durant ; là
retentirent les acclamations ; là, les Sioux et les Pawnies donnèrent le spectacle
dune petite guerre indienne ; là, les feux dartifice éclatèrent ; là,
enfin, se publia, au moyen dune imprimerie portative, le premier numéro du journal
Railway Pioneer. Ainsi fut célébrée linauguration de ce grand chemin de fer,
instrument de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à
relier entre elles des villes et des cités qui nexistaient pas encore. Le sifflet
de la locomotive, plus puissant que la lyre dAmphion, allait bientôt les faire
surgir du sol américain.
A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière. Trois cent
cinquante-sept milles séparent ce point dOmaha. La voie ferrée suivait, sur sa
rive gauche, les capricieuses sinuosités de la branche sud de Platte-river. A neuf
heures, on arrivait à limportante ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras
du grand cours deau, qui se rejoignent autour delle pour ne plus former
quune seule artère affluent considérable dont les eaux se confondent avec
celles du Missouri, un peu au-dessus dOmaha.
Le cent unième méridien était franchi.
Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun deux ne se plaignait de
la longueur de la route pas même le mort. Fix avait commencé par gagner
quelques guinées, quil était en train de reperdre, mais il ne se montrait pas
moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cette matinée, la chance favorisa singulièrement
ce gentleman. Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment,
après avoir combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer pique, quand, derrière
la banquette, une voix se fit entendre, qui disait :
Moi, je jouerais carreau ...
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levèrent la tête. Le colonel Proctor était près deux.
Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.
Ah ! cest vous, monsieur lAnglais, sécria le colonel,
cest vous qui voulez jouer pique !
Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette
couleur.
Eh bien, il me plaît que ce soit carreau , répliqua le colonel Proctor
dune voix irritée.
Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant :
Vous nentendez rien à ce jeu.
Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se leva.
Il ne tient quà vous den essayer, fils de John Bull !
répliqua le grossier personnage.
Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au cur. Elle avait saisi
le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout était prêt à se jeter
sur lAméricain, qui regardait son adversaire de lair le plus insultant. Mais
Fix sétait levé, et, allant au colonel Proctor, il lui dit :
Vous oubliez que cest moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous
avez, non seulement injurié, mais frappé !
Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En
prétendant que javais tort de jouer pique, le colonel ma fait une nouvelle
injure, et il men rendra raison.
Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit lAméricain, et à
larme quil vous plaira !
Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. Linspecteur tenta inutilement de
reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la
portière, mais un signe de son maître larrêta. Phileas Fogg quitta le wagon, et
lAméricain le suivit sur la passerelle.
Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de retourner en
Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à mes intérêts.
Eh bien ! quest-ce que cela me fait ? répondit le colonel Proctor.
Monsieur, reprit très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à San Francisco,
javais formé le projet de venir vous retrouver en Amérique, dès que jaurais
terminé les affaires qui mappellent sur lancien continent.
Vraiment !
Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois ?
Pourquoi pas dans six ans ?
Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous.
Des défaites, tout cela ! sécria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou
pas.
Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New York ?
Non.
A Chicago ?
Non.
A Omaha ?
Peu vous importe ! Connaissez-vous Plum-Creek ?
Non, répondit Mr. Fogg.
Cest la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera
dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver.
Soit, répondit Mr. Fogg. Je marrêterai à Plum-Creek.
Et je crois même que vous y resterez ! ajouta lAméricain avec une
insolence sans pareille.
Qui sait, monsieur ? répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon,
aussi froid que dhabitude.
Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les fanfarons
nétaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir de témoin dans la
rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser, et Phileas Fogg reprit
tranquillement son jeu interrompu, en jouant pique avec un calme parfait.
A onze heures, le sifflet de la locomotive annonça lapproche de la station de
Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit sur la passerelle.
Passepartout laccompagnait, portant une paire de revolvers. Mrs. Aouda était
restée dans le wagon, pâle comme une morte.
En ce moment, la porte de lautre wagon souvrit, et le colonel Proctor apparut
également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee de sa trempe. Mais à
linstant où les deux adversaires allaient descendre sur la voie, le conducteur
accourut et leur cria :
On ne descend pas, messieurs.
Et pourquoi ? demanda le colonel.
Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne sarrête pas.
Mais je dois me battre avec monsieur.
Je le regrette, répondit lemployé, mais nous repartons immédiatement.
Voici la cloche qui sonne !
La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.
Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En toute autre
circonstance, jaurai pu vous obliger. Mais, après tout, puisque vous navez
pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empêche de vous battre en route ?
Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur ! dit le colonel Proctor
dun air goguenard.
Cela me convient parfaitement , répondit Phileas Fogg.
Allons, décidément, nous sommes en Amérique ! pensa Passepartout, et le
conducteur de train est un gentleman du meilleur monde !
Et ce disant il suivit son maître.
Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se rendirent, en passant
dun wagon à lautre, à larrière du train. Le dernier wagon
nétait occupé que par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur demanda
sils voulaient bien, pour quelques instants, laisser la place libre à deux
gentlemen qui avaient une affaire dhonneur à vider.
Comment donc ! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir être agréables
aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles.
Ce wagon, long dune cinquantaine de pieds, se prêtait très convenablement à la
circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher lun sur lautre entre les
banquettes et sarquebuser à leur aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler.
Mr. Fogg et le colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent
dans le wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent. Au premier coup de
sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu ... Puis, après un laps de deux
minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des deux gentlemen.
Rien de plus simple en vérité. Cétait même si simple, que Fix et Passepartout
sentaient leur cur battre à se briser.
On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris sauvages retentirent.
Des détonations les accompagnèrent, mais elles ne venaient point du wagon réservé aux
duellistes. Ces détonations se prolongeaient, au contraire, jusquà lavant et
sur toute la ligne du train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à
lintérieur du convoi.
Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt du wagon et se
précipitèrent vers lavant, où retentissaient plus bruyamment les détonations et
les cris.
Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.
Ces hardis Indiens nen étaient pas à leur coup dessai, et plus dune
fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans attendre
larrêt du train, sélançant sur les marchepieds au nombre dune
centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown dun cheval au galop.
Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les voyageurs,
presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver. Tout dabord, les Indiens
sétaient précipités sur la machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été
à demi assommés à coups de casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais
ne sachant pas manuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvert
lintroduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive, emportée,
courait avec une vitesse effroyable.
En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme des singes en
fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps
avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages, forcé et pillé, les colis étaient
précipités sur la voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas.
Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons, barricadés,
soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants, emportés avec une rapidité
de cent milles à lheure.
Dès le début de lattaque, Mrs. Aouda sétait courageusement comportée. Le
revolver à la main, elle se défendait héroïquement, tirant à travers les vitres
brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappés
à mort, étaient tombés sur la voie, et les roues des wagons écrasaient comme des vers
ceux dentre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles.
Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les casse-tête, gisaient sur
les banquettes.
Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix minutes, et ne pouvait
que se terminer à lavantage des Sioux, si le train ne sarrêtait pas. En
effet, la station du fort Kearney nétait pas à deux milles de distance. Là se
trouvait un poste américain ; mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station
suivante les Sioux seraient les maîtres du train.
Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant,
cet homme sécria :
Nous sommes perdus, si le train ne sarrête pas avant cinq minutes !
Il sarrêtera ! dit Phileas Fogg, qui voulut sélancer hors du
wagon.
Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde !
Phileas Fogg neut pas le temps darrêter ce courageux garçon, qui, ouvrant
une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser sous le wagon. Et alors,
tandis que la lutte continuait, pendant que les balles se croisaient au-dessus de sa
tête, retrouvant son agilité, sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons,
saccrochant aux chaînes, saidant du levier des freins et des longerons des
châssis, rampant dune voiture à lautre avec une adresse merveilleuse, il
gagna ainsi lavant du train. Il navait pas été vu, il navait pu
lêtre.
Là, suspendu dune main entre le wagon des bagages et le tender, de lautre il
décrocha les chaînes de sûreté ; mais par suite de la traction opérée, il
naurait jamais pu parvenir à dévisser la barre dattelage, si une secousse
que la machine éprouva neût fait sauter cette barre, et le train, détaché, resta
peu à peu en arrière, tandis que la locomotive senfuyait avec une nouvelle
vitesse.
Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques minutes, mais les
freins furent manuvrés à lintérieur des wagons, et le convoi sarrêta
enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney.
Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en hâte. Les Sioux
ne les avaient pas attendus, et, avant larrêt complet du train, toute la bande
avait décampé.
Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils reconnurent que
plusieurs manquaient à lappel, et entre autres le courageux Français dont le
dévouement venait de les sauver.
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Chapitre XXIX
OÙ LON VIT DES AVENTURES
BIGREMENT
AMEROURSAINES
Le grand-tronc en fin daprès-midi, après la caverne
fortifiée de Zeygiz et le défilé de Djiaïrri, franchissait le col dIwerz où le
trajet du T-2 culmine à la cote 5 061. Il ne lui restait quà glisser
jusquaux plages de ludier Emervoxyï à travers ces planes plaines plates que
la Grande-Ourse-Mère arasa patiemment.
Une piste secondaire de longrines filait vers Girwis-Dovã, la plus grosse bourgade du
Dumuségù, pays légendaire où abondent pépites et paillettes de tous les métaux
précieux. De nombreux gars-ours accourus des quatre points cardinaux sy étaient
naguère précipités pour chercher fortune et, à force de creuser, ils avaient au moins
pu jouir de profondes tanières où sinstaller.
Six fois ourse heures après le départ, les pérégrins se trouvaient à deux cent
trente-quatre Courses dOurs et mille huit cent dix Pieds dOurs de
SafrasizOurs. Daprès le planigramme, huit fois ourse heures encore
permettraient darriver à NéoBear et Tiomiez Lupp naurait donc ni bonus ni
malus à y graver.
Ayant aperçu le cantonnement de Bemcej, ils roulèrent dans la soirée entre la
Mugpi-Tumi-river et cette ligne tirée au cordeau qui sépare le Baunorp du Dumuségù.
Peu avant la mi-nuit ils pénétrèrent dans le Nozarmbird par
Juls-Bear-sur-Zigbôq, suivant laffluent le plus méridional de la Tmévvi.
En ce lieu précis, le 18 du mois dHaha de lan moins 6, ce peuple pieux avait
baptisé le T-2 en présence du grand mystagogue DogBear. En ce lieu, deux
rutilantes motrices tractant les whells-trunks des gars-ours convives le célèbre
politicard Myb. OursPompon en faisait partie entrechoquèrent leurs
pousse-bestiaux. En ce lieu, la foule des gars-ours assemblés glapit ourse fois
Vivat ! Hip ! Ours ! . En ce lieu, des Siours et des
Blackfeet se dépiautèrent sans merci au plus grand ravissement des oursonnes. En ce
lieu, on tira pétards, grenades, obus et fusées. Et en ce lieu, toujours le 18 Haha, un
gars-ours pisse-copie fonda le Wheels-trunk-Duck1. [ Note : En ce jeudi 2 Clinamen 132, cet oursal publie, dans son
numéro 50 191, un article consacré à un fameux globe-trotter en chambre.]
Tous les gars-ours ouvriers firent une grande fiesta, bamboula mémorable, bringue à tout
casser, fêtant par avance le développement de bourgades qui restaient à construire.
Sous les roues de la motrice, charrue des Temps des Ours Modernes, elles jailliraient,
fleuriraient et sépanouiraient dans ce désert ameroursain.
Laurore effleurait de ses griffes de rose la caverne fortifiée de Ned-Tizjur quand
on la dépassa, à soixante Courses dOurs, neuf mille cent quatre-vingt-sept Pieds
dOurs et trois Griffes, à loursest dOurseDada. Le tracé ondoyait
paresseusement le long de la tortueuse Tmévvi. Une heure plus tard on passait
Rusvi-sur-Tmévvi, gros bourg stratégique pris, tel une île, au confluent des deux
principales branches de ce fleuve immense et majestueux qui rejoint la Nozzuyso
légèrement en amont dOurseDada.
On venait de traverser le cent unième demi-cercle imaginaire.
Les parties de bridge senchaînaient toujours. Nulours ne regrettait plus la lenteur
du parcours, si ce nest lempaillé peut-être. Fixours, ne désespérant point
de regrappiller enfin une partie des nombreux Ours dor quil avait bêtement
gaspillés, semblait plus acharné que Myb. Lupp lui-même. Ce dernier alignait avantages
et aubaines avec une veine insolente. Très concentré, essayant une combinaison
peut-être un tantinet téméraire, il allait poser trèfle lorsque, dans son dos, une
voix péremptoire tonna :
Cest le ceur qui simpose ...
Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours dressèrent la truffe avec un bel ensemble
et découvrirent le fourrier ProctolOurs.
Dumurïm Winnie ProctolOurs et Tiomiez Lupp sentreniflèrent sans aménité.
Tiens donc ! Le sujet de sa Très Grincheuse Ursidée, ricana le
déplaisant militaire, et qui prétend pouvoir engranger du trèfle !
Je le prouve, grommela Tiomiez Lupp, posant calmement sa brème sur la petite
pierre dardoise grésée.
Quelle sottise ! Vous menez la partie comme un bleu, gronda ProctolOurs en
tendant la patte pour reprendre la brème. Fendez donc à ceur !
Nous pourrions vous et moi mener une toute autre partie, monours, proposa Tiomiez
Lupp un rien menaçant.
Pourquoi pas ? Mais sa Très Grincheuse Ursidée y perdrait lun de ses
précieux sujets ! grinça lautre, décidément bien mal léché.
La face de Sheb. Aourseda sétait brusquement grippée démotion. Sa truffe
sassécha dun coup. Elle posa la patte sur lépaule de Tiomiez Lupp. Il
lécarta légèrement. Patte dOurs, hérissé, sélançait déjà pour
déchiqueter lAmerOursain dont les narines palpitaient avec mépris quand
Fixours sinterposa :
A SafrasizOurs, monours, vous mavez personnellement outragé et
vous allez men rendre compte !
Permettez, grommela Myb. Lupp. Le fourrier vient dalléguer que je pose mes
brèmes comme un ourson stupide : je dois lui faire ravaler ses propos.
Vous serez donc empaillé puisque tel est votre souhait, sarcastiqua
loutrecuidant AmerOursain.
Sheb. Aourseda ne put endiguer le courroux de Myb. Lupp, ni le gars-ours pandore
détourner sur lui la vindicte de ProctolOurs. Patte dOurs sapprêtait à
balancer lodieux militaire sur la voie au travers du clayonnage. Son ours-maître le
retint et emprunta la coursive de chêne avec lAmerOursain.
Monours, tenta dexpliquer Myb. Lupp, je me dois dêtre en Oursope
le samedi 21 du mois de Sable.
Que mimporte !
Sachez, monours, quà la suite de lincident de SafrasizOurs,
jétais résolu à retourner vous pister ici, aussitôt mes obligations remplies en
Oursope.
Tiens donc ! Vous men grognerez tant !
Le dimanche premier Merdre vous agréerait-il ?
Un semestre ! Bigre ! Vous prenez votre temps !
Le dimanche 1 du mois de Merdre, monours, ourse heures ... je my
engage !
Des grimaces et rien dautre ! Des balivernes ! Des
coquecigrues ! éructa ProctolOurs. Battons-nous maintenant par
lOurse-Noire !
Bien, concéda Myb. Lupp. Descendez-vous à NéoBear ?
Que vous chaut ?
A Djodépù ?
Ce nest pas votre affaire.
A OurseDada ?
Cela suffit ! Rendez-vous à Plume dOurse !
Où cela ?
A cinq fois ourse minutes dici. Nous y faisons une halte dourse
minutes, ce qui est bien suffisant pour une espingolade.
Je descendrai donc à Plume dOurse.
Cest plutôt moi qui vous y descendrai, et pour votre dernière
hibernation ! ricassa linsultant AmerOursain.
Qui vivra verra, monours , rétorqua Myb. Lupp avec sérénité.
De retour à son tronc incliné il pria Sheb. Aourseda de ne pas sinquiéter des
rodomontades dun hâbleur et lui assura que sa peau nétait pas à vendre ce
qui, par ma foi, était pour lui une fort longue phrase. Il demanda ensuite à Fixidore
Fixours, qui accepta, dêtre son assistant dans ce duel. Et pour finir il emporta le
point et le match en commençant par poser le trèfle en question.
A ourse heures glougloutantes on arrivait à la caverne étape de Plume dOurse. Myb.
Lupp et Fixidore Fixours empruntèrent la coursive de chêne avec Patte dOurs,
chargé descopettes. Sheb. Aourseda, plus figée quune ourse empaillée, ne
bougea pas de sa place.
ProctolOurs parut aussitôt précédant son assistant, un gars-ours du même tonneau que
lui. Comme les combattants sapprêtaient à planter griffe en terre le gars-ours
contrôleur arriva au galop, glapissant :
Regrimpez immédiatement, mesours.
Qui my obligerait ? gronda le militaire.
Le planigramme : deux fois ourse minutes à rattraper !
Pas question ! Il me faut tuer monours !
Cest navrant mais le convoi repart. Oyez donc le grelot qui
tinte !
Le grelot tintait effectivement. Les troncs inclinés reprirent de la vitesse.
Vous me voyez confus, mesours, grognonna le gars-ours contrôleur avec plus
daménité, et jaimerais vous rendre service. Vous navez pu vous
espingoler à Plume dOurse mais pourquoi ne pas le faire maintenant ?
Monours nagréera pas forcément ! gouailla ProctolOurs.
Bien au contraire , grommela Tiomiez Lupp.
Ça, cest lAmerOurse ! se grognonna Patte dOurs.
Ce gars-ours contrôleur se montre vraiment plein de ressource !
Fort inquiet, il trotta derrière son ours-maître.
Le groupe, formé du gars-ours contrôleur, des deux combattants, de leurs assistants et
de Patte dOurs, sauta dun tronc sur lautre jusquau bout du convoi,
où une petite oursaine de pérégrins étaient installés. Poliment, le gars-ours
contrôleur expliqua :
Mesours, ces gentillours sont désireux de sentretuer. Accepteriez-vous
de leur céder un moment votre tronc ?
Les pérégrins, gens fort honnêtes, ravis de rendre service et engageant aussitôt des
gageures sur la bonne mine des combattants, gagnèrent lantépénultième tronc du
convoi, par prudence et pour laisser plus despace libre.
On se trouvait sur une grume dourse fois ourse Griffes, très suffisante pour une
espingolade. La règle du jeu fut fixée. Lupp et ProctolOurs se glissèrent sous les
canisses une escopette chargée dourse balles dans chaque patte. Au grelot du
gars-ours contrôleur ils pourraient tirer à leur guise et, à la fin, on irait chercher
ce quil y aurait à ramasser.
Ça cest sûr ! Ce nest pas un jeu bien
compliqué grognait Patte dOurs tétanisé, tandis que Fixours retenait
son souffle.
Le gars-ours contrôleur avait déjà sorti son grelot lorsquun violent hourvari
éclata, ponctué de formidables déflagrations qui ne provenaient pas de la lice mais
roulaient et pétaradaient tout au long des troncs. Des grognements, des glapissements,
des glatissements de panique sélevaient de partout.
ProctolOurs et Myb. Lupp, tenant toujours leurs escopettes, jaillirent comme deux
Ourses-Noires et galopèrent en direction de la motrice, là où la bataille semblait
faire rage.
Car tous deux avaient identifié lassaut dune meute de Siours, Pandas-Rouges
spécialistes de ce genre dexploit qui, trop souvent, se rendent maître des troncs,
des pérégrins et de leurs biens. Leur technique consiste à saccrocher aux
posegriffes en pleine vitesse par groupes de plusieurs oursaines, et à massacrer tout le
monde sans exception.
Ceux-là brandissaient arcs, lances, casse-gueule et mousquetons. Doù les
premières pétarades qui avaient donné lalerte. Les pérégrins laissaient eux
aussi sexprimer leurs pétoires. Le premier objectif des agresseurs avait été la
motrice. Ils sen étaient emparé et avaient estourbi les gars-ours machiniste et
pelleteur. Un grand escogriffe à moitié déplumé, incapable de rien comprendre à toute
cette mécanique, venait daugmenter dangereusement la vitesse de la machine en
croyant la freiner.
Les autres galopaient sur les coursives tels des hommes enragés, abattant férocement les
clayonnages. Tout ce qui leur tombait sous la patte, marchandises, denrées ou
fanfreluches, se voyait balancé à lextérieur. Ce nétait partout que
fusillades, hurlements, gémissements.
Mais point de manchots parmi les pérégrins ! Les troncs où ils sétaient
vivement retranchés, devenus dauthentiques cavernes fortifiées courant à
vingt-trois Vits dOurs Brun, trois mille deux cent deux Souffles, sept Foulées et
trois cent cinquante-cinq oursièmes, résistaient bravement à lassaut.
Sheb. Aourseda participait à la bataille avec un grand sang-froid. Son éducation avait
aussi comporté des cours de tir et, tout comme au bridge, elle y excellait. Chaque Siours
qui passait sous sa truffe recevait immanquablement une balle en plein cur. Déjà,
grâce à elle, deux oursaines dentre eux avaient roulé à terre. Les plus
maladroits, qui tombaient sur les longrines, étaient hachés menus comme chair à pâté.
Cédant aux coups de feu qui traversaient leur chair, et aux couteaux aigus qui, comme des
tenailles, se croisaient en plongeant dans leurs larges entrailles, un grand nombre de
pérégrins geignaient au sol, hors de combat.
Cela devait cesser ! A cette allure, dans un court moment, on grillerait
létape de Qiesria, protégée par une caverne fortifiée ameroursaine, et
alors plus despoir pour les pérégrins. Les assaillants les submergeraient
fatalement.
Le gars-ours contrôleur, dos à dos avec Myb. Lupp, se défendait comme trois
Ourses-Noires. Il sabattit soudain, le flanc percé dune lance, et
gémit :
Stoppez le convoi immédiatement ou cen est fait de ...
Une seconde sagaie larrêta court. Face contre le plancher, il ne remuait plus.
Jy vais ! grommela Tiomiez Lupp.
Cest un travail de gars-ours acrobate monours et, sauf votre respect, je suis
meilleur que vous à ce jeu-là ! Laissez-moi donc faire.
Avant même que Tiomiez Lupp eût pu réagir, le valeureux Patte dOurs se taillait
un passage dans le clayonnage et se laissait riper sous le tronc incliné. Le spectacle
fut épouvantable et charmant. Patte dOurs, fusillé, taquinait la fusillade. Il
avait lair de samuser beaucoup. Il répondait à chaque décharge par un
couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Indifférent aux cris de la
bataille et aux projectiles qui sifflaient autour de lui, pendu au-dessus des longrines
qui défilaient vertigineusement, sagrippant aux grelins, aux étais, aux
étançons, il glissa rapidement jusquà la motrice. Les balles couraient après
lui, il était plus leste quelles et jouait un effrayant jeu de cache-cache avec la
mort.
Une patte arrière grippant la réserve aux balluchons, les dents plantées dans le
réservoir deau, il arracha sans peine les dispositifs de sécurité. Hélas, le
harnachement trop tendu refusait de lâcher ! Heureusement, un cahot soudain des
roues écrasant un corps tombé sur les longrines le brisa et la motrice ainsi libérée
disparut promptement.
Poussés par lhabitude et linertie, les troncs inclinés coururent longtemps
sur leur erre. Myb. Lupp cependant réussit à serrer les mâchoires des roues et ils
simmobilisèrent à cent vingt-neuf Pieds dOurs à peine de la caverne étape
de Qiesria.
Les glapissements des sauvages avaient alerté les gars-ours cavaliers cantonnés à la
caverne fortifiée qui arrivèrent aussitôt, mais un peu tard évidemment : les
derniers Siours ségaillaient à lhorizon.
On se recensa à la descente des troncs : sept pérégrins nétaient plus là,
dont notre héros pyrénéen à qui tous devaient davoir conservé, et leur bourse,
et leur vie. Etaient-ils déjà dans les pattes de lOurse-Faucheuse ? Ou pire,
entre celles des Siours ? Tous lignoraient.
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