auzoodelausanne.txt.jpg (17849 octets)

éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

Avertissements ] Chapitre 1 ] Chapitre 2 ] Chapitre 3 ] Chapitre 4 ] Chapitre 5 ] Chapitre 6 ] Chapitre 7 ] Chapitre 8 ] Chapitre 9 ] Chapitre 10 ] Chapitre 11 ] Chapitre 12 ] Chapitre 13 ] Chapitre 14 ] Chapitre 15 ] Chapitre 16 ] Chapitre 17 ] Chapitre 18 ] Chapitre 19 ] Chapitre 20 ] Chapitre 21 ] Chapitre 22 ] Chapitre 23 ] Chapitre 24 ] Chapitre 25 ] Chapitre 26 ] Chapitre 27 ] Chapitre 28 ] [ Chapitre 29 ] Chapitre 30 ] Chapitre 31 ] Chapitre 32 ] Chapitre 33 ] Chapitre 34 ] Chapitre 35 ] Chapitre 36 ] Chapitre 37 ]

Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXIX

OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT
D’INCIDENTS DIVERS
QUI NE SE RENCONTRENT
QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L’UNION

Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passe d’Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l’océan. Les voyageurs n’avaient plus qu’à descendre jusqu’à l’Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la nature.
Là se trouvait sur le “ grand trunk ” l’embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d’or et d’argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé leur demeure.
A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais réglementaires.
Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant la frontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick, et l’on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river.
C’est à ce point que se fit l’inauguration de l’Union Pacific Road, le 23 octobre 1867, et dont l’ingénieur en chef fut le général J. M. Dodge. Là s’arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le vice-président, Mr. Thomas C. Durant ; là retentirent les acclamations ; là, les Sioux et les Pawnies donnèrent le spectacle d’une petite guerre indienne ; là, les feux d’artifice éclatèrent ; là, enfin, se publia, au moyen d’une imprimerie portative, le premier numéro du journal Railway Pioneer. Ainsi fut célébrée l’inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à relier entre elles des villes et des cités qui n’existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d’Amphion, allait bientôt les faire surgir du sol américain.

A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière. Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d’Omaha. La voie ferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait à l’importante ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand cours d’eau, qui se rejoignent autour d’elle pour ne plus former qu’une seule artère – affluent considérable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d’Omaha.
Le cent unième méridien était franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d’eux ne se plaignait de la longueur de la route – pas même le mort. Fix avait commencé par gagner quelques guinées, qu’il était en train de reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cette matinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman. Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, après avoir combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer pique, quand, derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui disait :

“ Moi, je jouerais carreau ... ”

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levèrent la tête. Le colonel Proctor était près d’eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.
“ Ah ! c’est vous, monsieur l’Anglais, s’écria le colonel, c’est vous qui voulez jouer pique !
– Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur.
– Eh bien, il me plaît que ce soit carreau ”, répliqua le colonel Proctor d’une voix irritée.
Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant :
“ Vous n’entendez rien à ce jeu.
– Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se leva.
– Il ne tient qu’à vous d’en essayer, fils de John Bull ! ” répliqua le grossier personnage.
Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au cœur. Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout était prêt à se jeter sur l’Américain, qui regardait son adversaire de l’air le plus insultant. Mais Fix s’était levé, et, allant au colonel Proctor, il lui dit :
“ Vous oubliez que c’est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous avez, non seulement injurié, mais frappé !
– Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En prétendant que j’avais tort de jouer pique, le colonel m’a fait une nouvelle injure, et il m’en rendra raison.
– Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l’Américain, et à l’arme qu’il vous plaira !”
Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L’inspecteur tenta inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître l’arrêta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l’Américain le suivit sur la passerelle.
“ Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à mes intérêts.
– Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait ? répondit le colonel Proctor.
– Monsieur, reprit très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à San Francisco, j’avais formé le projet de venir vous retrouver en Amérique, dès que j’aurais terminé les affaires qui m’appellent sur l’ancien continent.
– Vraiment !
– Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois ?
– Pourquoi pas dans six ans ?
– Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous.
– Des défaites, tout cela ! s’écria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou pas.
– Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New York ?
– Non.
– A Chicago ?
– Non.
– A Omaha ?
– Peu vous importe ! Connaissez-vous Plum-Creek ?
– Non, répondit Mr. Fogg.
– C’est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver.
– Soit, répondit Mr. Fogg. Je m’arrêterai à Plum-Creek.
– Et je crois même que vous y resterez ! ajouta l’Américain avec une insolence sans pareille.
– Qui sait, monsieur ? ” répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon, aussi froid que d’habitude.
Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les fanfarons n’étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir de témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouant pique avec un calme parfait.
A onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l’approche de la station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit sur la passerelle. Passepartout l’accompagnait, portant une paire de revolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle comme une morte.
En ce moment, la porte de l’autre wagon s’ouvrit, et le colonel Proctor apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee de sa trempe. Mais à l’instant où les deux adversaires allaient descendre sur la voie, le conducteur accourut et leur cria :
“ On ne descend pas, messieurs.
– Et pourquoi ? demanda le colonel.
– Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s’arrête pas.
– Mais je dois me battre avec monsieur.
– Je le regrette, répondit l’employé, mais nous repartons immédiatement. Voici la cloche qui sonne ! ”
La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.
“ Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En toute autre circonstance, j’aurai pu vous obliger. Mais, après tout, puisque vous n’avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empêche de vous battre en route ?
– Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur ! dit le colonel Proctor d’un air goguenard.
– Cela me convient parfaitement ”, répondit Phileas Fogg.
“ Allons, décidément, nous sommes en Amérique ! pensa Passepartout, et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde ! ”
Et ce disant il suivit son maître.
Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se rendirent, en passant d’un wagon à l’autre, à l’arrière du train. Le dernier wagon n’était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur demanda s’ils voulaient bien, pour quelques instants, laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire d’honneur à vider.
Comment donc ! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir être agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles.
Ce wagon, long d’une cinquantaine de pieds, se prêtait très convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher l’un sur l’autre entre les banquettes et s’arquebuser à leur aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent. Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu ... Puis, après un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des deux gentlemen.
Rien de plus simple en vérité. C’était même si simple, que Fix et Passepartout sentaient leur cœur battre à se briser.
On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles ne venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se prolongeaient, au contraire, jusqu’à l’avant et sur toute la ligne du train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l’intérieur du convoi.
Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt du wagon et se précipitèrent vers l’avant, où retentissaient plus bruyamment les détonations et les cris.
Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.
Ces hardis Indiens n’en étaient pas à leur coup d’essai, et plus d’une fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans attendre l’arrêt du train, s’élançant sur les marchepieds au nombre d’une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown d’un cheval au galop.
Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les voyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver. Tout d’abord, les Indiens s’étaient précipités sur la machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant pas manœuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvert l’introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive, emportée, courait avec une vitesse effroyable.
En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages, forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas.
Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons, barricadés, soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants, emportés avec une rapidité de cent milles à l’heure.
Dès le début de l’attaque, Mrs. Aouda s’était courageusement comportée. Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement, tirant à travers les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie, et les roues des wagons écrasaient comme des vers ceux d’entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles.
Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les casse-tête, gisaient sur les banquettes.
Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix minutes, et ne pouvait que se terminer à l’avantage des Sioux, si le train ne s’arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n’était pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain ; mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux seraient les maîtres du train.

Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant, cet homme s’écria :

“ Nous sommes perdus, si le train ne s’arrête pas avant cinq minutes !
– Il s’arrêtera ! dit Phileas Fogg, qui voulut s’élancer hors du wagon.
– Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde ! ”

Phileas Fogg n’eut pas le temps d’arrêter ce courageux garçon, qui, ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que les balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité, sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s’accrochant aux chaînes, s’aidant du levier des freins et des longerons des châssis, rampant d’une voiture à l’autre avec une adresse merveilleuse, il gagna ainsi l’avant du train. Il n’avait pas été vu, il n’avait pu l’être.

Là, suspendu d’une main entre le wagon des bagages et le tender, de l’autre il décrocha les chaînes de sûreté ; mais par suite de la traction opérée, il n’aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre d’attelage, si une secousse que la machine éprouva n’eût fait sauter cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotive s’enfuyait avec une nouvelle vitesse.


Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques minutes, mais les freins furent manœuvrés à l’intérieur des wagons, et le convoi s’arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney.

Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l’arrêt complet du train, toute la bande avait décampé.

Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils reconnurent que plusieurs manquaient à l’appel, et entre autres le courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.

Chapitre XXIX

OÙ L’ON VIT DES AVENTURES
BIGREMENT
AMER’OURSAINES

Le grand-tronc en fin d’après-midi, après la caverne fortifiée de Zeygiz et le défilé de Djiaïrri, franchissait le col d’Iwerz où le trajet du T-2 culmine à la cote 5 061. Il ne lui restait qu’à glisser jusqu’aux plages de l’udier Emervoxyï à travers ces planes plaines plates que la Grande-Ourse-Mère arasa patiemment.
Une piste secondaire de longrines filait vers Girwis-Dovã, la plus grosse bourgade du Dumuségù, pays légendaire où abondent pépites et paillettes de tous les métaux précieux. De nombreux gars-ours accourus des quatre points cardinaux s’y étaient naguère précipités pour chercher fortune et, à force de creuser, ils avaient au moins pu jouir de profondes tanières où s’installer.
Six fois ourse heures après le départ, les pérégrins se trouvaient à deux cent trente-quatre Courses d’Ours et mille huit cent dix Pieds d’Ours de Safrasiz’Ours. D’après le planigramme, huit fois ourse heures encore permettraient d’arriver à NéoBear et Tiomiez Lupp n’aurait donc ni bonus ni malus à y graver.
Ayant aperçu le cantonnement de Bemcej, ils roulèrent dans la soirée entre la Mugpi-Tumi-river et cette ligne tirée au cordeau qui sépare le Baunorp du Dumuségù. Peu avant la mi-nuit ils pénétrèrent dans le Nozarmbird par Jul’s-Bear-sur-Zigbôq, suivant l’affluent le plus méridional de la Tmévvi.
En ce lieu précis, le 18 du mois d’Haha de l’an moins 6, ce peuple pieux avait baptisé le T-2 en présence du grand mystagogue Dog’Bear. En ce lieu, deux rutilantes motrices tractant les whells-trunks des gars-ours convives – le célèbre politicard Myb. OursPompon en faisait partie – entrechoquèrent leurs pousse-bestiaux. En ce lieu, la foule des gars-ours assemblés glapit ourse fois “ Vivat ! Hip ! Ours ! ”. En ce lieu, des Siours et des Blackfeet se dépiautèrent sans merci au plus grand ravissement des oursonnes. En ce lieu, on tira pétards, grenades, obus et fusées. Et en ce lieu, toujours le 18 Haha, un gars-ours pisse-copie fonda le Wheels-trunk-Duck1. [ Note : En ce jeudi 2 Clinamen 132, cet oursal publie, dans son numéro 50 191, un article consacré à un fameux globe-trotter en chambre.] Tous les gars-ours ouvriers firent une grande fiesta, bamboula mémorable, bringue à tout casser, fêtant par avance le développement de bourgades qui restaient à construire. Sous les roues de la motrice, charrue des Temps des Ours Modernes, elles jailliraient, fleuriraient et s’épanouiraient dans ce désert amer’oursain.
L’aurore effleurait de ses griffes de rose la caverne fortifiée de Ned-Tizjur quand on la dépassa, à soixante Courses d’Ours, neuf mille cent quatre-vingt-sept Pieds d’Ours et trois Griffes, à l’oursest d’Ourse’Dada. Le tracé ondoyait paresseusement le long de la tortueuse Tmévvi. Une heure plus tard on passait Rusvi-sur-Tmévvi, gros bourg stratégique pris, tel une île, au confluent des deux principales branches de ce fleuve immense et majestueux qui rejoint la Nozzuyso légèrement en amont d’Ourse’Dada.
On venait de traverser le cent unième demi-cercle imaginaire.
Les parties de bridge s’enchaînaient toujours. Nulours ne regrettait plus la lenteur du parcours, si ce n’est l’empaillé peut-être. Fixours, ne désespérant point de regrappiller enfin une partie des nombreux Ours d’or qu’il avait bêtement gaspillés, semblait plus acharné que Myb. Lupp lui-même. Ce dernier alignait avantages et aubaines avec une veine insolente. Très concentré, essayant une combinaison peut-être un tantinet téméraire, il allait poser trèfle lorsque, dans son dos, une voix péremptoire tonna :
“ C’est le cœeur qui s’impose ... ”
Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Fixidore Fixours dressèrent la truffe avec un bel ensemble et découvrirent le fourrier ProctolOurs.
Dumurïm Winnie ProctolOurs et Tiomiez Lupp s’entreniflèrent sans aménité.
“ Tiens donc ! Le sujet de sa Très Grincheuse Ursidée, ricana le déplaisant militaire, et qui prétend pouvoir engranger du trèfle !
– Je le prouve, grommela Tiomiez Lupp, posant calmement sa brème sur la petite pierre d’ardoise grésée.
– Quelle sottise ! Vous menez la partie comme un bleu, gronda ProctolOurs en tendant la patte pour reprendre la brème. Fendez donc à cœeur ! ”
– Nous pourrions vous et moi mener une toute autre partie, monours, proposa Tiomiez Lupp un rien menaçant.
– Pourquoi pas ? Mais sa Très Grincheuse Ursidée y perdrait l’un de ses précieux sujets ! ” grinça l’autre, décidément bien mal léché.

La face de Sheb. Aourseda s’était brusquement grippée d’émotion. Sa truffe s’assécha d’un coup. Elle posa la patte sur l’épaule de Tiomiez Lupp. Il l’écarta légèrement. Patte d’Ours, hérissé, s’élançait déjà pour déchiqueter l’Amer’Oursain dont les narines palpitaient avec mépris quand Fixours s’interposa :
“ A Safrasiz’Ours, monours, vous m’avez personnellement outragé et vous allez m’en rendre compte !
– Permettez, grommela Myb. Lupp. Le fourrier vient d’alléguer que je pose mes brèmes comme un ourson stupide : je dois lui faire ravaler ses propos.
– Vous serez donc empaillé puisque tel est votre souhait, sarcastiqua l’outrecuidant Amer’Oursain. ”
Sheb. Aourseda ne put endiguer le courroux de Myb. Lupp, ni le gars-ours pandore détourner sur lui la vindicte de ProctolOurs. Patte d’Ours s’apprêtait à balancer l’odieux militaire sur la voie au travers du clayonnage. Son ours-maître le retint et emprunta la coursive de chêne avec l’Amer’Oursain.
“ Monours, tenta d’expliquer Myb. Lupp, je me dois d’être en Oursope le samedi 21 du mois de Sable.
– Que m’importe !
– Sachez, monours, qu’à la suite de l’incident de Safrasiz’Ours, j’étais résolu à retourner vous pister ici, aussitôt mes obligations remplies en Oursope.
– Tiens donc ! Vous m’en grognerez tant !
– Le dimanche premier Merdre vous agréerait-il ?
– Un semestre ! Bigre ! Vous prenez votre temps !
– Le dimanche 1 du mois de Merdre, monours, ourse heures ... je m’y engage !
– Des grimaces et rien d’autre ! Des balivernes ! Des coquecigrues ! éructa ProctolOurs. Battons-nous maintenant par l’Ourse-Noire !
– Bien, concéda Myb. Lupp. Descendez-vous à NéoBear ?
– Que vous chaut ?
– A Djodépù ?
– Ce n’est pas votre affaire.
– A Ourse’Dada ?
– Cela suffit ! Rendez-vous à Plume d’Ourse !
– Où cela ?
– A cinq fois ourse minutes d’ici. Nous y faisons une halte d’ourse minutes, ce qui est bien suffisant pour une espingolade.
– Je descendrai donc à Plume d’Ourse.
– C’est plutôt moi qui vous y descendrai, et pour votre dernière hibernation ! ricassa l’insultant Amer’Oursain.
– Qui vivra verra, monours ”, rétorqua Myb. Lupp avec sérénité.

De retour à son tronc incliné il pria Sheb. Aourseda de ne pas s’inquiéter des rodomontades d’un hâbleur et lui assura que sa peau n’était pas à vendre ce qui, par ma foi, était pour lui une fort longue phrase. Il demanda ensuite à Fixidore Fixours, qui accepta, d’être son assistant dans ce duel. Et pour finir il emporta le point – et le match – en commençant par poser le trèfle en question.

A ourse heures glougloutantes on arrivait à la caverne étape de Plume d’Ourse. Myb. Lupp et Fixidore Fixours empruntèrent la coursive de chêne avec Patte d’Ours, chargé d’escopettes. Sheb. Aourseda, plus figée qu’une ourse empaillée, ne bougea pas de sa place.

ProctolOurs parut aussitôt précédant son assistant, un gars-ours du même tonneau que lui. Comme les combattants s’apprêtaient à planter griffe en terre le gars-ours contrôleur arriva au galop, glapissant :
“ Regrimpez immédiatement, mesours.
– Qui m’y obligerait ? gronda le militaire.
– Le planigramme : deux fois ourse minutes à rattraper !
– Pas question ! Il me faut tuer monours !
– C’est navrant mais le convoi repart. Oyez donc le grelot qui tinte ! ”
Le grelot tintait effectivement. Les troncs inclinés reprirent de la vitesse.
“ Vous me voyez confus, mesours, grognonna le gars-ours contrôleur avec plus d’aménité, et j’aimerais vous rendre service. Vous n’avez pu vous espingoler à Plume d’Ourse mais pourquoi ne pas le faire maintenant ?
– Monours n’agréera pas forcément ! gouailla ProctolOurs.
– Bien au contraire ”, grommela Tiomiez Lupp.
“ Ça, c’est l’Amer’Ourse ! se grognonna Patte d’Ours. Ce gars-ours contrôleur se montre vraiment plein de ressource ! ”
Fort inquiet, il trotta derrière son ours-maître.
Le groupe, formé du gars-ours contrôleur, des deux combattants, de leurs assistants et de Patte d’Ours, sauta d’un tronc sur l’autre jusqu’au bout du convoi, où une petite oursaine de pérégrins étaient installés. Poliment, le gars-ours contrôleur expliqua :
“ Mesours, ces gentillours sont désireux de s’entretuer. Accepteriez-vous de leur céder un moment votre tronc ? ”
Les pérégrins, gens fort honnêtes, ravis de rendre service et engageant aussitôt des gageures sur la bonne mine des combattants, gagnèrent l’antépénultième tronc du convoi, par prudence et pour laisser plus d’espace libre.
On se trouvait sur une grume d’ourse fois ourse Griffes, très suffisante pour une espingolade. La règle du jeu fut fixée. Lupp et ProctolOurs se glissèrent sous les canisses une escopette chargée d’ourse balles dans chaque patte. Au grelot du gars-ours contrôleur ils pourraient tirer à leur guise et, à la fin, on irait chercher ce qu’il y aurait à ramasser.

“ Ça c’est sûr ! Ce n’est pas un jeu bien compliqué ” grognait Patte d’Ours tétanisé, tandis que Fixours retenait son souffle.
Le gars-ours contrôleur avait déjà sorti son grelot lorsqu’un violent hourvari éclata, ponctué de formidables déflagrations qui ne provenaient pas de la lice mais roulaient et pétaradaient tout au long des troncs. Des grognements, des glapissements, des glatissements de panique s’élevaient de partout.

ProctolOurs et Myb. Lupp, tenant toujours leurs escopettes, jaillirent comme deux Ourses-Noires et galopèrent en direction de la motrice, là où la bataille semblait faire rage.

Car tous deux avaient identifié l’assaut d’une meute de Siours, Pandas-Rouges spécialistes de ce genre d’exploit qui, trop souvent, se rendent maître des troncs, des pérégrins et de leurs biens. Leur technique consiste à s’accrocher aux posegriffes en pleine vitesse par groupes de plusieurs oursaines, et à massacrer tout le monde sans exception.

Ceux-là brandissaient arcs, lances, casse-gueule et mousquetons. D’où les premières pétarades qui avaient donné l’alerte. Les pérégrins laissaient eux aussi s’exprimer leurs pétoires. Le premier objectif des agresseurs avait été la motrice. Ils s’en étaient emparé et avaient estourbi les gars-ours machiniste et pelleteur. Un grand escogriffe à moitié déplumé, incapable de rien comprendre à toute cette mécanique, venait d’augmenter dangereusement la vitesse de la machine en croyant la freiner.
Les autres galopaient sur les coursives tels des hommes enragés, abattant férocement les clayonnages. Tout ce qui leur tombait sous la patte, marchandises, denrées ou fanfreluches, se voyait balancé à l’extérieur. Ce n’était partout que fusillades, hurlements, gémissements.

Mais point de manchots parmi les pérégrins ! Les troncs où ils s’étaient vivement retranchés, devenus d’authentiques cavernes fortifiées courant à vingt-trois Vits d’Ours Brun, trois mille deux cent deux Souffles, sept Foulées et trois cent cinquante-cinq oursièmes, résistaient bravement à l’assaut.
Sheb. Aourseda participait à la bataille avec un grand sang-froid. Son éducation avait aussi comporté des cours de tir et, tout comme au bridge, elle y excellait. Chaque Siours qui passait sous sa truffe recevait immanquablement une balle en plein cœur. Déjà, grâce à elle, deux oursaines d’entre eux avaient roulé à terre. Les plus maladroits, qui tombaient sur les longrines, étaient hachés menus comme chair à pâté.
Cédant aux coups de feu qui traversaient leur chair, et aux couteaux aigus qui, comme des tenailles, se croisaient en plongeant dans leurs larges entrailles, un grand nombre de pérégrins geignaient au sol, hors de combat.
Cela devait cesser ! A cette allure, dans un court moment, on grillerait l’étape de Qiesria, protégée par une caverne fortifiée amer’oursaine, et alors plus d’espoir pour les pérégrins. Les assaillants les submergeraient fatalement.
Le gars-ours contrôleur, dos à dos avec Myb. Lupp, se défendait comme trois Ourses-Noires. Il s’abattit soudain, le flanc percé d’une lance, et gémit :
“ Stoppez le convoi immédiatement ou c’en est fait de ... ”
Une seconde sagaie l’arrêta court. Face contre le plancher, il ne remuait plus.
“ J’y vais ! grommela Tiomiez Lupp.
– C’est un travail de gars-ours acrobate monours et, sauf votre respect, je suis meilleur que vous à ce jeu-là ! Laissez-moi donc faire. ”
Avant même que Tiomiez Lupp eût pu réagir, le valeureux Patte d’Ours se taillait un passage dans le clayonnage et se laissait riper sous le tronc incliné. Le spectacle fut épouvantable et charmant. Patte d’Ours, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Indifférent aux cris de la bataille et aux projectiles qui sifflaient autour de lui, pendu au-dessus des longrines qui défilaient vertigineusement, s’agrippant aux grelins, aux étais, aux étançons, il glissa rapidement jusqu’à la motrice. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles et jouait un effrayant jeu de cache-cache avec la mort.
Une patte arrière grippant la réserve aux balluchons, les dents plantées dans le réservoir d’eau, il arracha sans peine les dispositifs de sécurité. Hélas, le harnachement trop tendu refusait de lâcher ! Heureusement, un cahot soudain des roues écrasant un corps tombé sur les longrines le brisa et la motrice ainsi libérée disparut promptement.
Poussés par l’habitude et l’inertie, les troncs inclinés coururent longtemps sur leur erre. Myb. Lupp cependant réussit à serrer les mâchoires des roues et ils s’immobilisèrent à cent vingt-neuf Pieds d’Ours à peine de la caverne étape de Qiesria.
Les glapissements des sauvages avaient alerté les gars-ours cavaliers cantonnés à la caverne fortifiée qui arrivèrent aussitôt, mais un peu tard évidemment : les derniers Siours s’égaillaient à l’horizon.
On se recensa à la descente des troncs : sept pérégrins n’étaient plus là, dont notre héros pyrénéen à qui tous devaient d’avoir conservé, et leur bourse, et leur vie. Etaient-ils déjà dans les pattes de l’Ourse-Faucheuse ? Ou pire, entre celles des Siours ? Tous l’ignoraient.

Accueil ] Remonter ]
Avertissements ] Chapitre 1 ] Chapitre 2 ] Chapitre 3 ] Chapitre 4 ] Chapitre 5 ] Chapitre 6 ] Chapitre 7 ] Chapitre 8 ] Chapitre 9 ] Chapitre 10 ] Chapitre 11 ] Chapitre 12 ] Chapitre 13 ] Chapitre 14 ] Chapitre 15 ] Chapitre 16 ] Chapitre 17 ] Chapitre 18 ] Chapitre 19 ] Chapitre 20 ] Chapitre 21 ] Chapitre 22 ] Chapitre 23 ] Chapitre 24 ] Chapitre 25 ] Chapitre 26 ] Chapitre 27 ] Chapitre 28 ] [ Chapitre 29 ] Chapitre 30 ] Chapitre 31 ] Chapitre 32 ] Chapitre 33 ] Chapitre 34 ] Chapitre 35 ] Chapitre 36 ] Chapitre 37 ]

  Free counter and web stats