Chapitre XXX
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT
TOUT SIMPLEMENT
SON DEVOIR
Trois
voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils été tués dans la
lutte ? Etaient-ils prisonniers des Sioux ? On ne pouvait encore le savoir.
Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut quaucun nétait atteint
mortellement. Un des plus grièvement frappé, cétait le colonel Proctor, qui
sétait bravement battu, et quune balle à laine avait renversé. Il fut
transporté à la gare avec dautres voyageurs, dont létat réclamait des
soins immédiats.
Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne sétait pas épargné, navait
pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans importance. Mais
Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme.
Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des wagons étaient
tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient dinformes lambeaux de chair. On
voyait à perte de vue sur la plaine blanche de longues traînées rouges. Les derniers
Indiens disparaissaient alors dans le sud, du côté de Republican-river.
Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave décision à prendre.
Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcer une parole ... Il comprit ce regard.
Si son serviteur était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour larracher aux
Indiens ? ...
Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.
Ah ! monsieur ... monsieur Fogg ! sécria la jeune femme, en
saisissant les mains de son compagnon quelle couvrit de larmes.
Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute !
Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer sa
ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New York. Son pari était
irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée : Cest mon
devoir ! il navait pas hésité.
Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats une centaine
dhommes environ sétaient mis sur la défensive pour le cas où les
Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare.
Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.
Morts ? demanda le capitaine.
Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitude quil
faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les Sioux ?
Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir
jusquau-delà de lArkansas ! Je ne saurais abandonner le fort qui
mest confié.
Monsieur, reprit Phileas Fogg, il sagit de la vie de trois hommes.
Sans doute ... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver trois ?
Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.
Monsieur, répondit le capitaine, personne ici na à mapprendre quel
est mon devoir.
Soit, dit froidement Phileas Fogg. Jirai seul !
Vous, monsieur ! sécria Fix, qui sétait approché, aller seul à
la poursuite des Indiens !
Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce qui est vivant
ici doit la vie ? Jirai.
Eh bien, non, vous nirez pas seul ! sécria le capitaine, ému
malgré lui. Non ! Vous êtes un brave cur ! ... Trente hommes de bonne
volonté ! ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.
Toute la compagnie savança en masse. Le capitaine neut quà choisir
parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux sergent se mit à
leur tête.
Merci, capitaine ! dit Mr. Fogg.
Vous me permettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman.
Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas Fogg. Mais si vous
voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs. Aouda. Au cas où il
marriverait malheur ...
Une pâleur subite envahit la figure de linspecteur de police. Se séparer de
lhomme quil avait suivi pas à pas et avec tant de persistance ! Le
laisser saventurer ainsi dans ce désert ! Fix regarda attentivement le
gentleman, et, quoi quil en eût, malgré ses préventions, en dépit du combat qui
se livrait en lui, il baissa les yeux devant ce regard calme et franc.
Je resterai , dit-il.
Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme ; puis, après
lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avec le sergent et sa petite
troupe.
Mais avant de partir, il avait dit aux soldats :
Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers !
Il était alors midi et quelques minutes.
Mrs. Aouda sétait retirée dans une chambre de la gare, et là, seule, elle
attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et grande, à ce
tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, et maintenant il jouait sa vie,
tout cela sans hésitation, par devoir, sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses
yeux.
Linspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir son agitation.
Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Un moment subjugué, il redevenait
lui-même. Fogg parti, il comprenait la sottise quil avait faite de le laisser
partir. Quoi ! cet homme quil venait de suivre autour du monde, il avait
consenti à sen séparer ! Sa nature reprenait le dessus, il
sincriminait, il saccusait, il se traitait comme sil eût été le
directeur de la police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant délit de
naïveté.
Jai été inepte ! pensait-il. Lautre lui aura appris qui
jétais ! Il est parti, il ne reviendra pas ! Où le reprendre
maintenant ? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai
en poche son ordre darrestation ! Décidément je ne suis quune
bête !
Ainsi raisonnait linspecteur de police, tandis que les heures sécoulaient si
lentement à son gré. Il ne savait que faire. Quelquefois, il avait envie de tout dire à
Mrs. Aouda. Mais il comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti
prendre ? Il était tenté de sen aller à travers les longues plaines
blanches, à la poursuite de ce Fogg ! Il ne lui semblait pas impossible de le
retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur la neige ! ... Mais
bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte seffaça.
Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable envie
dabandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de quitter la station de
Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en déconvenues, lui fut offerte.
En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à gros flocons, on
entendit de longs sifflets qui venaient de lest. Une énorme ombre, précédée
dune lueur fauve, savançait lentement, considérablement grandie par les
brumes, qui lui donnaient un aspect fantastique.
Cependant on nattendait encore aucun train venant de lest. Les secours
réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le train dOmaha à
San Francisco ne devait passer que le lendemain. On fut bientôt fixé.
Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coups de sifflet,
cétait celle qui, après avoir été détachée du train, avait continué sa route
avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle
avait couru sur les rails pendant plusieurs milles ; puis, le feu avait baissé, faute de
combustible ; la vapeur sétait détendue, et une heure après, ralentissant peu à
peu sa marche, la machine sarrêtait enfin à vingt milles au-delà de la station de
Kearney.
Ni le mécanicien ni le chauffeur navaient succombé, et, après un évanouissement
assez prolongé, ils étaient revenus à eux.
La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la locomotive seule,
nayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien comprit ce qui sétait
passé. Comment la locomotive avait été détachée du train, il ne put le deviner, mais
il nétait pas douteux, pour lui, que le train, resté en arrière, se trouvât en
détresse.
Le mécanicien nhésita pas sur ce quil devait faire. Continuer la route dans
la direction dOmaha était prudent ; retourner vers le train, que les Indiens
pillaient peut-être encore, était dangereux ... Nimporte ! Des pelletées de
charbon et de bois furent engouffrées dans le foyer de sa chaudière, le feu se ranima,
la pression monta de nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en
arrière vers la station de Kearney. Cétait elle qui sifflait dans la brume.
Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la locomotive se
mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer ce voyage si malheureusement
interrompu.
A larrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et sadressant au
conducteur :
Vous allez partir ? lui demanda-t-elle.
A linstant, madame.
Mais ces prisonniers ... nos malheureux compagnons ...
Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avons déjà trois
heures de retard.
Et quand passera lautre train venant de San Francisco ?
Demain soir, madame.
Demain soir ! mais il sera trop tard. Il faut attendre ...
Cest impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir, montez en
voiture.
Je ne partirai pas , répondit la jeune femme. Fix avait entendu cette
conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de locomotion lui manquait,
il était décidé à quitter Kearney, et maintenant que le train était là, prêt à
sélancer, quil navait plus quà reprendre sa place dans le wagon,
une irrésistible force le rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds,
et il ne pouvait sen arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de
linsuccès létouffait. Il voulait lutter jusquau bout.
Cependant les voyageurs et quelques blessés entre autres le colonel Proctor, dont
létat était grave avaient pris place dans les wagons. On entendait les
bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la vapeur séchappait par les
soupapes. Le mécanicien siffla, le train se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant
sa fumée blanche au tourbillon des neiges.
Linspecteur Fix était resté.
Quelques heures sécoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid très vif.
Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eût pu croire quil
dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à chaque instant la chambre qui avait
été mise à sa disposition. Elle venait à lextrémité du quai, cherchant à voir
à travers la tempête de neige, voulant percer cette brume qui réduisait lhorizon
autour delle, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle
rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et toujours
inutilement.
Le soir se fit. Le petit détachement nétait pas de retour. Où était-il en ce
moment ? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Y avait-il eu lutte, ou ces
soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard ? Le capitaine du fort Kearney
était très inquiet, bien quil ne voulût rien laisser paraître de son
inquiétude.
La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais lintensité du froid
saccrut. Le regard le plus intrépide neût pas considéré sans épouvante
cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la plaine. Ni le vol dun
oiseau, ni la passée dun fauve nen troublait le calme infini.
Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, lesprit plein de pressentiments sinistres, le
cur rempli dangoisses, erra sur la lisière de la prairie. Son imagination
lemportait au loin et lui montrait mille dangers. Ce quelle souffrit pendant
ces longues heures ne saurait sexprimer.
Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne dormait pas. A
un certain moment, un homme sétait approché, lui avait parlé même, mais
lagent lavait renvoyé, après répondu à ses paroles par un signe négatif.
La nuit sécoula ainsi. A laube, le disque à demi éteint du soleil se leva
sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait sétendre à une
distance de deux milles. Cétait vers le sud que Phileas Fogg et le détachement
sétaient dirigés ... Le sud était absolument désert. Il était alors sept heures
du matin.
Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre. Devait-il envoyer un
second détachement au secours du premier ? Devait-il sacrifier de nouveaux hommes
avec si peu de chances de sauver ceux qui étaient sacrifiés tout dabord ?
Mais son hésitation ne dura pas, et dun geste, appelant un de ses lieutenants, il
lui donnait lordre de pousser une reconnaissance dans le sud , quand des coups
de feu éclatèrent. Était-ce un signal ? Les soldats se jetèrent hors du fort, et
à un demi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait en bon ordre.
Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux autres voyageurs,
arrachés aux mains des Sioux.
Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu dinstants avant
larrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient déjà
contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé trois à coups de poing, quand
son maître et les soldats se précipitèrent à leur secours.
Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de joie, et Phileas Fogg
distribua aux soldats la gratification quil leur avait promise, tandis que
Passepartout se répétait, non sans quelque raison :
Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître !
Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût été difficile
danalyser les impressions qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda,
elle avait pris la main du gentleman, et elle la serrait dans les siennes, sans pouvoir
prononcer une parole !
Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la gare. Il
croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espérait que lon pourrait
encore regagner le temps perdu.
Le train, le train ! sécria-t-il.
Parti, répondit Fix.
Et le train suivant, quand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg.
Ce soir seulement.
Ah ! répondit simplement limpassible gentleman.
|
Chapitre XXX
OÙ TIOMIEZ LUPP FAIT CE QUE DOIT,
ADVIENNE QUE POURRA
On compta moult éclopés. ProctolOurs, après un combat héroïque,
était très sévèrement touché. Des couteaux lui restaient au flanc jusquà la
garde et le clouaient au sol, tout baigné de son sang. Il entreprit néanmoins de se
traîner vers la caverne ferrée mais dut se recoucher. Tout en léchant le sang répandu
sur sa bouche, il referma les yeux, et mourut sans un cri. Tiomiez Lupp, qui avait pris
tant de risques et sen sortait sans une plaie, le chargea sur son dos et rapporta sa
dépouille.
Fixours avait le cuir excorié et portait à la patte une grafignure superficielle. Sheb.
Aourseda était indemne mais elle frissonnait compulsivement en songeant à Patte
dOurs.
Datroces débris sanguinolents, encore couverts de fourrure, décoraient
sinistrement les essieux, axes, pivots et charnières des troncs inclinés, ainsi que les
rails. Sur la plane plaine plate immaculée une piste écarlate pointillait vers
lhorizon.
Myb. Lupp, la truffe baissée, se balançait lentement dune patte sur lautre
tandis que Sheb. Aourseda le reniflait, la narine frémissante. Un frémissement
quil décrypta sans peine : Patte dOurs nétait peut-être pas
encore entré dans sa dernière hibernation et son devoir lui commandait de le retrouver.
Je vous le rapporterai, fût-il déjà empaillé, grommela-t-il.
Par la Grande-Ourse ! ... frissonna loursonne.
Rassurez-vous, monourse, nous ne leur en laisserons pas le temps !
En deux phrases, Tiomiez Lupp avait renoncé à sa vie peut-être, à sa fortune
sûrement. Il ne grimperait plus à temps sur le hauturier à NéoBear !
Le gars-ours satrape inspectait ses grifftons ourse oursaine exactement
déployés sur le terrain afin de prévenir un éventuel retour des Siours.
Monours, grommela Myb. Lupp, sept pérégrins ne sont plus parmi nous.
Empaillés ? interrogea le gars-ours satrape.
Otages des Siours au moins. Allez-vous les rechercher ?
Hélas, monours ! Les Pandas-Rouges sont capables de galoper bien après
lEsqérzez ! Vais-je priver la caverne fortifiée de défense pour entraîner
mes ours dans une si périlleuse quête ?
Sept ours, monours ! insista Tiomiez Lupp. Il me semble quil ny a
pas à hésiter !
Monours, gronda le gars-ours satrape, je suis responsable de la sécurité du plus
grand nombre !
A votre guise, grommela Tiomiez Lupp glacial. Je partirai sans escorte !
Quoi ! glapit Fixours stupéfait. Vous précipiter sans aide derrière ces
sauvages !
Préférez-vous quils empaillent ce brave gars-ours qui nous a tous
sauvés ?
Monours, gronda le gars-ours satrape impressionné, vous êtes un vrai brave à
trois poils ! ... Des gars-ours volontaires pour servir
descorte !
Les grifftons firent tous un pas en avant. Le gars-ours satrape en sélectionna certains.
Un grognard aguerri prit leur commandement.
Monours, je vous en rends grâce, grommela Myb. Lupp.
Je viens aussi ! tenta de simposer Fixours.
Je ne saurais vous en empêcher monours. Vous mobligeriez cependant en vous
tenant à la disposition de Sheb. Aourseda. Il se pourrait que je ne revienne
pas.
Toute la fourrure dorsale du gars-ours pandore se grippa. Voir partir lours pisté
depuis OursEz ! Le voir senfoncer dans la nuit et linconnu !
Fixours renifla longuement le gentillours mais, la puce dans son oreille ne lui
grognonnant rien, il céda.
Aussitôt Myb. Lupp salua loursonne, lui confia le balluchon et la poudre dor
et se mit en route, suivi du vieux grognard et du détachement de volontaires.
Chemin faisant, il annonça :
Mes oursamis, ramenons nos otages vivants et je vous offre deux mille huit
cent cinquante et un Ours dor !
Un chronographe, oublié par les pillards dans la neige, glougloutait la mi-oursée.
Sheb. Aourseda, blottie dans une anfractuosité de la caverne, narrivait pas à
détacher son esprit de cette âme noble et brave. Tiomiez Lupp avait jeté aux orties sa
richesse et risquait la mort, simplement, et pour lui plaire peut-être ...
Le gars-ours pandore, dans de tout autres dispositions, trépignait de rage devant la
caverne ferrée. Il avait recouvré la raison ! Lautre disparu, il se
fustigeait de lui avoir permis de fuir. Quel nigaud ! Navait-il tant trotté
derrière ce gredin et parcouru ainsi huit oursièmes du globe que pour voir en un coup
détruits tous ses efforts ! Son naturel revenait au galop. Il grondait et
sinvectivait, plus durement encore que ne laurait fait le gars-ours
Super-Intendant relevant sa négligence.
Grotesque, je suis grotesque ! Bien sûr, il a découvert mon état et
sest envolé ! Le moyen de lagripper à cette heure ? Me faire
gruger de la sorte alors que je garde en ceinture son blanc-seing de mise en cage !
Le chef avait raison, je ne vaux guère mieux quun homme !
Le malheureux sarrachait le poil par touffes. Que décider ? Aller grogner la
vérité à Sheb. Aourseda ? Il imaginait facilement la rage furieuse de
loursonne, dont il ne sortirait sûrement pas indemne. Alors ? Galoper à
travers ces planes plaines plates immaculées la truffe sur les traces laissées au
sol ? ... Las ! il floconnait de plus belle, dru et fort !
Le pauvre Fixidore se roula en boule, désespéré, grinche et appelant presque la fin de
ce cauchemar. Et soudain, lopportunité de fuir cet endroit maudit se présenta à
lui.
De singuliers hululements montaient de lorient. On se précipita et on distingua une
fabuleuse silhouette de légende, luminescente et nimbée dune aura rousse, qui
approchait en haletant dans les tourbillons de la colère dours blanc.
Et pourtant, nulours au monde ne connaissait leur tragique situation et le prochain T-2
reliant OurseDada à Dog-Den ne serait pas là avant des heures.
On reconnut enfin la motrice qui, délestée de tout le convoi, sétait enfuie à
vive allure, entraînant les gars-ours machiniste et pelleteur assommés. Après
quelle eût franchi des milliers de Pieds dOurs, sa chaudière, nétant
plus alimentée, sétait éteinte, la pression avait chuté, et elle sétait
immobilisée à soixante-six mille soixante-quatre Pieds dOurs de la caverne étape
de Qiesria.
Aucun des deux gars-ours nétant entré dans sa dernière hibernation, ils reprirent
lentement conscience.
Se réveillant en rase campagne, tous les troncs inclinés de leur convoi disparus, ils
cherchaient quel parti prendre. Ils ignoraient qui avait pu les décrocher mais savaient
bien que les pérégrins, où quils soient, couraient le plus mortel des dangers.
Alors ? Se précipiter au secours du convoi abandonné et sans doute au-devant des
Siours semblait bien périlleux. Filer vers OurseDada eût été plus sage. Pourtant
nos deux gars-ours tombèrent aussitôt daccord : on remit de
lanthracite, on porta leau à ébullition et, rapidement, la motrice rebroussa
chemin. A présent elle hululait pour signaler son retour.
Sous les yeux des pérégrins bigrement réjouis, elle saccrocha à lavant du
convoi, aussitôt prête à reprendre sa course après cet épisode tragique.
Comme tous les ours présents, Sheb. Aourseda sétait avancée vers le gars-ours
machiniste :
Il faut patienter, grogna-t-elle.
Pourquoi, monourse ?
Sept ours ont disparu ... et Myb. Lupp ...
Le planigramme commande, expliqua le gars-ours machiniste, et notre malus dépasse
le huitième doursée.
Dans combien de temps arrive le prochain convoi pour OurseDada ?
Trois fois ourse heures, monourse.
Par la Grande-Ourse ! Je vous en prie. Vous devez patienter ...
Je ne le puis, grogna le gars-ours machiniste, et maintenant monourse, grimpez avec
nous.
Jamais !
Fixidore Fixours écoutait attentivement. Tant quil y était coincé, il rêvait de
senfuir de Qiesria. A présent quil pouvait réaliser son rêve il hésitait,
comme retenu par une puissance invisible. Sil restait une chance, même infime, de
reprendre son ours, il ne la laisserait pas passer.
Pendant ce temps, les pérégrins indemnes et tous les éclopés dont certains,
proches de leur fin et nayant reçu quun grog, commençaient à délirer
sétaient installés sur les troncs. Leau du réservoir bouillonnait et
les clapets cliquetaient. Le gars-ours machiniste agita son grelot, le grand-tronc
sébranla et séloigna lentement, son panache gris chahuté par la bourrasque.
Le gars-ours pandore le regarda partir.
Laprès-midi sachevait. La tourmente continuait et la froidure mordait
bigrement fort. Fixours, pelotonné sur un tronc, ne bougeait pas plus quun
empaillé. Dans les tourbillons floconneux, au jour faillant, Sheb. Aourseda sortait sans
cesse de son anfractuosité et grimpait sur lembarcadère, se crevant les yeux dans
lespoir dapercevoir quelque chose en dépit du brouillard. Hélas, cest
à peine si elle distinguait les rails devant elle ! Puis elle retournait à
labri, grelottante, frissonnante, tremblante mais était-ce seulement de
froid ? Et elle reprenait indéfiniment ses pénibles va-et-vient.
Les chronographes glougloutèrent la brune. Que devenaient les sauveteurs ? Tombés
à leur tour aux pattes des Pandas-Rouges ? Rôdant sans repère dans cette terrible
colère dours blanc ? Le gars-ours satrape de Qiesria, bien embarrassé,
sefforçait de museler son désarroi.
Enfin la floconnade se fit plus légère. En revanche la froidure devint terrible. Nulours
neût pu alors envisager sans effroi de se trouver dehors. Plus un son ne portait
sur cette étendue blanche et plus aucune vie semblait-il, rapace nocturne ou rongeur, ne
sy manifestait.
Enroulée dans son réchauffe-fourrure Sheb. Aourseda, malheureuse, inquiète, incapable
de fermer lil, fixait la plaine. En pensée elle vivait toutes les morts
possibles de Myb. Lupp. Elle ne savait pas quon pouvait endurer de tels tourments.
Fixidore Fixours, également réveillé, demeurait pétrifié dans son coin. Vers la
mi-nuit un ours vint, qui lui grogna quelque chose. Le gars-ours pandore lui intima
dun geste de le laisser tranquille.
Même terribles, ces heures finirent par passer. On discerna les lueurs blanchissantes du
levant, puis lastre pâle qui perçait à peine le frimas mais permettait tout de
même dy voir, à présent, un peu plus loin que le bout de ses griffes. Tiomiez
Lupp et son groupe avaient fait route vers le ponant ... et du ponant, rien ne revenait.
Il appartenait au gars-ours satrape dilemme affreux de décider si un
deuxième groupe partirait à la recherche du précédent. Dautres grifftons
risqueraient-il leurs peaux pour ne rapporter peut-être que les dépouilles de leurs
frères darme ? Il trancha pourtant. Hélant un de ses gars-ours, il allait lui
mander de partir en exploration lorsque des explosions se firent entendre. Une nouvelle
attaque ? Les gars-ours militaires massés devant la caverne fortifiée
distinguèrent, à mille six cents cinquante et un Pieds dOurs, une escouade
compacte qui progressait rapidement en formation défensive.
Myb. Lupp menait la troupe, flanqué de Patte dOurs et des six autres pérégrins,
sauvés des griffes des Siours.
On avait livré bataille à trente-trois mille trente-deux Pieds dOurs de là. Patte
dOurs et ses compères, ayant réussi à se libérer de leurs liens, avaient
estourbi ourse sauvages avant même que Tiomiez Lupp et sa troupe narrivent bien à
point pour aider à terminer louvrage.
Dès leur retour, gars-ours soldats et otages furent niflés et léchés avec des
grognements de satisfaction. Quand Tiomiez Lupp prodigua aux grifftons la récompense
prévue, Patte dOurs se grognonna à juste titre :
Ma foi, mon ours-maître peut compter sur moi pour le mettre sur la
paille !
Fixidore Fixours, muet, scrutait Myb. Lupp, et nulours naurait pu grognotter
lampleur de son trouble à percer lodeur de cet ours énigmatique. Sheb.
Aourseda avait grippé la patte du gentillours et létreignait compulsivement, tout
aussi incapable démettre le moindre grognement !
Patte dOurs escomptait bien quils sauraient rattraper leur retard en filant
illico sur OurseDada mais nulle part il ne vit le grand-tronc.
Les troncs inclinés, les troncs inclinés ! saffolit-il.
Envolés ! grinça Fixours.
A quelle heure le prochain convoi ? sinforma Tiomiez Lupp.
Pas avant la brune.
Bien grommela notre sobre gentillours.
|