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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXX

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT
TOUT SIMPLEMENT
SON DEVOIR

Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils été tués dans la lutte ? Etaient-ils prisonniers des Sioux ? On ne pouvait encore le savoir.
Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu’aucun n’était atteint mortellement. Un des plus grièvement frappé, c’était le colonel Proctor, qui s’était bravement battu, et qu’une balle à l’aine avait renversé. Il fut transporté à la gare avec d’autres voyageurs, dont l’état réclamait des soins immédiats.
Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s’était pas épargné, n’avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme.
Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient d’informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens disparaissaient alors dans le sud, du côté de Republican-river.
Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcer une parole ... Il comprit ce regard. Si son serviteur était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l’arracher aux Indiens ? ...

“ Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.
– Ah ! monsieur ... monsieur Fogg ! s’écria la jeune femme, en saisissant les mains de son compagnon qu’elle couvrit de larmes.
– Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute ! ”
Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée : “ C’est mon devoir ! ” il n’avait pas hésité.
Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats – une centaine d’hommes environ – s’étaient mis sur la défensive pour le cas où les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare.
“ Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.
– Morts ? demanda le capitaine.
– Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitude qu’il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les Sioux ?
– Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir jusqu’au-delà de l’Arkansas ! Je ne saurais abandonner le fort qui m’est confié.
– Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s’agit de la vie de trois hommes.
– Sans doute ... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver trois ?
– Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.
– Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n’a à m’apprendre quel est mon devoir.
– Soit, dit froidement Phileas Fogg. J’irai seul !
– Vous, monsieur ! s’écria Fix, qui s’était approché, aller seul à la poursuite des Indiens !
– Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce qui est vivant ici doit la vie ? J’irai.
– Eh bien, non, vous n’irez pas seul ! s’écria le capitaine, ému malgré lui. Non ! Vous êtes un brave cœur ! ... Trente hommes de bonne volonté ! ” ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.
Toute la compagnie s’avança en masse. Le capitaine n’eut qu’à choisir parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux sergent se mit à leur tête.
“ Merci, capitaine ! dit Mr. Fogg.
– Vous me permettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman.
– Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs. Aouda. Au cas où il m’arriverait malheur ... ”
Une pâleur subite envahit la figure de l’inspecteur de police. Se séparer de l’homme qu’il avait suivi pas à pas et avec tant de persistance ! Le laisser s’aventurer ainsi dans ce désert ! Fix regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu’il en eût, malgré ses préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les yeux devant ce regard calme et franc.
“ Je resterai ”, dit-il.
Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme ; puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avec le sergent et sa petite troupe.
Mais avant de partir, il avait dit aux soldats :
“ Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers ! ”
Il était alors midi et quelques minutes.
Mrs. Aouda s’était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule, elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux.
L’inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Un moment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait la sottise qu’il avait faite de le laisser partir. Quoi ! cet homme qu’il venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s’en séparer ! Sa nature reprenait le dessus, il s’incriminait, il s’accusait, il se traitait comme s’il eût été le directeur de la police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant délit de naïveté.
“ J’ai été inepte ! pensait-il. L’autre lui aura appris qui j’étais ! Il est parti, il ne reviendra pas ! Où le reprendre maintenant ? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai en poche son ordre d’arrestation ! Décidément je ne suis qu’une bête ! ”
Ainsi raisonnait l’inspecteur de police, tandis que les heures s’écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire. Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti prendre ? Il était tenté de s’en aller à travers les longues plaines blanches, à la poursuite de ce Fogg ! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur la neige ! ... Mais bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte s’effaça.
Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable envie d’abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en déconvenues, lui fut offerte.
En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l’est. Une énorme ombre, précédée d’une lueur fauve, s’avançait lentement, considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect fantastique.
Cependant on n’attendait encore aucun train venant de l’est. Les secours réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le train d’Omaha à San Francisco ne devait passer que le lendemain. – On fut bientôt fixé.
Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coups de sifflet, c’était celle qui, après avoir été détachée du train, avait continué sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle avait couru sur les rails pendant plusieurs milles ; puis, le feu avait baissé, faute de combustible ; la vapeur s’était détendue, et une heure après, ralentissant peu à peu sa marche, la machine s’arrêtait enfin à vingt milles au-delà de la station de Kearney.
Ni le mécanicien ni le chauffeur n’avaient succombé, et, après un évanouissement assez prolongé, ils étaient revenus à eux.
La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la locomotive seule, n’ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien comprit ce qui s’était passé. Comment la locomotive avait été détachée du train, il ne put le deviner, mais il n’était pas douteux, pour lui, que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse.
Le mécanicien n’hésita pas sur ce qu’il devait faire. Continuer la route dans la direction d’Omaha était prudent ; retourner vers le train, que les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux ... N’importe ! Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées dans le foyer de sa chaudière, le feu se ranima, la pression monta de nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en arrière vers la station de Kearney. C’était elle qui sifflait dans la brume.
Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer ce voyage si malheureusement interrompu.
A l’arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et s’adressant au conducteur :
“ Vous allez partir ? lui demanda-t-elle.
– A l’instant, madame.
– Mais ces prisonniers ... nos malheureux compagnons ...
– Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avons déjà trois heures de retard.
– Et quand passera l’autre train venant de San Francisco ?
– Demain soir, madame.
– Demain soir ! mais il sera trop tard. Il faut attendre ...
– C’est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir, montez en voiture.
– Je ne partirai pas ”, répondit la jeune femme. Fix avait entendu cette conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de locomotion lui manquait, il était décidé à quitter Kearney, et maintenant que le train était là, prêt à s’élancer, qu’il n’avait plus qu’à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible force le rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il ne pouvait s’en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de l’insuccès l’étouffait. Il voulait lutter jusqu’au bout.
Cependant les voyageurs et quelques blessés – entre autres le colonel Proctor, dont l’état était grave – avaient pris place dans les wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la vapeur s’échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le train se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche au tourbillon des neiges.

L’inspecteur Fix était resté.

Quelques heures s’écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid très vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eût pu croire qu’il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle venait à l’extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête de neige, voulant percer cette brume qui réduisait l’horizon autour d’elle, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et toujours inutilement.

Le soir se fit. Le petit détachement n’était pas de retour. Où était-il en ce moment ? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Y avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard ? Le capitaine du fort Kearney était très inquiet, bien qu’il ne voulût rien laisser paraître de son inquiétude.
La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l’intensité du froid s’accrut. Le regard le plus intrépide n’eût pas considéré sans épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la plaine. Ni le vol d’un oiseau, ni la passée d’un fauve n’en troublait le calme infini.

Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l’esprit plein de pressentiments sinistres, le cœur rempli d’angoisses, erra sur la lisière de la prairie. Son imagination l’emportait au loin et lui montrait mille dangers. Ce qu’elle souffrit pendant ces longues heures ne saurait s’exprimer.
Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne dormait pas. A un certain moment, un homme s’était approché, lui avait parlé même, mais l’agent l’avait renvoyé, après répondu à ses paroles par un signe négatif.
La nuit s’écoula ainsi. A l’aube, le disque à demi éteint du soleil se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait s’étendre à une distance de deux milles. C’était vers le sud que Phileas Fogg et le détachement s’étaient dirigés ... Le sud était absolument désert. Il était alors sept heures du matin.

Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre. Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier ? Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux qui étaient sacrifiés tout d’abord ? Mais son hésitation ne dura pas, et d’un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait l’ordre de pousser une reconnaissance dans le sud –, quand des coups de feu éclatèrent. Était-ce un signal ? Les soldats se jetèrent hors du fort, et à un demi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux.

Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d’instants avant l’arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se précipitèrent à leur secours.
Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la gratification qu’il leur avait promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque raison :
“ Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître ! ”
Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût été difficile d’analyser les impressions qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole !

Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espérait que l’on pourrait encore regagner le temps perdu.
“ Le train, le train ! s’écria-t-il.
– Parti, répondit Fix.
– Et le train suivant, quand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg.
– Ce soir seulement.
– Ah ! ” répondit simplement l’impassible gentleman.


Chapitre XXX

OÙ TIOMIEZ LUPP FAIT CE QUE DOIT,
 ADVIENNE QUE POURRA

On compta moult éclopés. ProctolOurs, après un combat héroïque, était très sévèrement touché. Des couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde et le clouaient au sol, tout baigné de son sang. Il entreprit néanmoins de se traîner vers la caverne ferrée mais dut se recoucher. Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, il referma les yeux, et mourut sans un cri. Tiomiez Lupp, qui avait pris tant de risques et s’en sortait sans une plaie, le chargea sur son dos et rapporta sa dépouille.
Fixours avait le cuir excorié et portait à la patte une grafignure superficielle. Sheb. Aourseda était indemne mais elle frissonnait compulsivement en songeant à Patte d’Ours.

D’atroces débris sanguinolents, encore couverts de fourrure, décoraient sinistrement les essieux, axes, pivots et charnières des troncs inclinés, ainsi que les rails. Sur la plane plaine plate immaculée une piste écarlate pointillait vers l’horizon.

Myb. Lupp, la truffe baissée, se balançait lentement d’une patte sur l’autre tandis que Sheb. Aourseda le reniflait, la narine frémissante. Un frémissement qu’il décrypta sans peine : Patte d’Ours n’était peut-être pas encore entré dans sa dernière hibernation et son devoir lui commandait de le retrouver.

“ Je vous le rapporterai, fût-il déjà empaillé, grommela-t-il.

– Par la Grande-Ourse ! ... frissonna l’oursonne.
– Rassurez-vous, monourse, nous ne leur en laisserons pas le temps ! ”

En deux phrases, Tiomiez Lupp avait renoncé à sa vie peut-être, à sa fortune sûrement. Il ne grimperait plus à temps sur le hauturier à NéoBear !

Le gars-ours satrape inspectait ses grifftons – ourse oursaine exactement – déployés sur le terrain afin de prévenir un éventuel retour des Siours.

“ Monours, grommela Myb. Lupp, sept pérégrins ne sont plus parmi nous.

– Empaillés ? interrogea le gars-ours satrape.

– Otages des Siours au moins. Allez-vous les rechercher ?
– Hélas, monours ! Les Pandas-Rouges sont capables de galoper bien après l’Esqérzez ! Vais-je priver la caverne fortifiée de défense pour entraîner mes ours dans une si périlleuse quête ?
– Sept ours, monours ! insista Tiomiez Lupp. Il me semble qu’il n’y a pas à hésiter !

– Monours, gronda le gars-ours satrape, je suis responsable de la sécurité du plus grand nombre !
– A votre guise, grommela Tiomiez Lupp glacial. Je partirai sans escorte !

– Quoi ! glapit Fixours stupéfait. Vous précipiter sans aide derrière ces sauvages !
– Préférez-vous qu’ils empaillent ce brave gars-ours qui nous a tous sauvés ?
– Monours, gronda le gars-ours satrape impressionné, vous êtes un vrai brave à trois poils ! ... Des gars-ours volontaires pour servir d’escorte ! ”

Les grifftons firent tous un pas en avant. Le gars-ours satrape en sélectionna certains. Un grognard aguerri prit leur commandement.
“ Monours, je vous en rends grâce, grommela Myb. Lupp.
– Je viens aussi ! tenta de s’imposer Fixours.
– Je ne saurais vous en empêcher monours. Vous m’obligeriez cependant en vous tenant à la disposition de Sheb. Aourseda. Il se pourrait que je ne revienne pas. ”

Toute la fourrure dorsale du gars-ours pandore se grippa. Voir partir l’ours pisté depuis Ours’Ez ! Le voir s’enfoncer dans la nuit et l’inconnu ! Fixours renifla longuement le gentillours mais, la puce dans son oreille ne lui grognonnant rien, il céda.

Aussitôt Myb. Lupp salua l’oursonne, lui confia le balluchon et la poudre d’or et se mit en route, suivi du vieux grognard et du détachement de volontaires.

Chemin faisant, il annonça :
“ Mes oursamis, ramenons nos otages vivants et je vous offre deux mille huit cent cinquante et un Ours d’or ! ”
Un chronographe, oublié par les pillards dans la neige, glougloutait la mi-oursée.
Sheb. Aourseda, blottie dans une anfractuosité de la caverne, n’arrivait pas à détacher son esprit de cette âme noble et brave. Tiomiez Lupp avait jeté aux orties sa richesse et risquait la mort, simplement, et pour lui plaire peut-être ...

Le gars-ours pandore, dans de tout autres dispositions, trépignait de rage devant la caverne ferrée. Il avait recouvré la raison ! L’autre disparu, il se fustigeait de lui avoir permis de fuir. Quel nigaud ! N’avait-il tant trotté derrière ce gredin et parcouru ainsi huit oursièmes du globe que pour voir en un coup détruits tous ses efforts ! Son naturel revenait au galop. Il grondait et s’invectivait, plus durement encore que ne l’aurait fait le gars-ours Super-Intendant relevant sa négligence.
“ Grotesque, je suis grotesque ! Bien sûr, il a découvert mon état et s’est envolé ! Le moyen de l’agripper à cette heure ? Me faire gruger de la sorte alors que je garde en ceinture son blanc-seing de mise en cage ! Le chef avait raison, je ne vaux guère mieux qu’un homme ! ”
Le malheureux s’arrachait le poil par touffes. Que décider ? Aller grogner la vérité à Sheb. Aourseda ? Il imaginait facilement la rage furieuse de l’oursonne, dont il ne sortirait sûrement pas indemne. Alors ? Galoper à travers ces planes plaines plates immaculées la truffe sur les traces laissées au sol ? ... Las ! il floconnait de plus belle, dru et fort !

Le pauvre Fixidore se roula en boule, désespéré, grinche et appelant presque la fin de ce cauchemar. Et soudain, l’opportunité de fuir cet endroit maudit se présenta à lui.

De singuliers hululements montaient de l’orient. On se précipita et on distingua une fabuleuse silhouette de légende, luminescente et nimbée d’une aura rousse, qui approchait en haletant dans les tourbillons de la colère d’ours blanc.

Et pourtant, nulours au monde ne connaissait leur tragique situation et le prochain T-2 reliant Ourse’Dada à Dog-Den ne serait pas là avant des heures.

On reconnut enfin la motrice qui, délestée de tout le convoi, s’était enfuie à vive allure, entraînant les gars-ours machiniste et pelleteur assommés. Après qu’elle eût franchi des milliers de Pieds d’Ours, sa chaudière, n’étant plus alimentée, s’était éteinte, la pression avait chuté, et elle s’était immobilisée à soixante-six mille soixante-quatre Pieds d’Ours de la caverne étape de Qiesria.

Aucun des deux gars-ours n’étant entré dans sa dernière hibernation, ils reprirent lentement conscience.

Se réveillant en rase campagne, tous les troncs inclinés de leur convoi disparus, ils cherchaient quel parti prendre. Ils ignoraient qui avait pu les décrocher mais savaient bien que les pérégrins, où qu’ils soient, couraient le plus mortel des dangers.

Alors ? Se précipiter au secours du convoi abandonné et sans doute au-devant des Siours semblait bien périlleux. Filer vers Ourse’Dada eût été plus sage. Pourtant nos deux gars-ours tombèrent aussitôt d’accord : on remit de l’anthracite, on porta l’eau à ébullition et, rapidement, la motrice rebroussa chemin. A présent elle hululait pour signaler son retour.

Sous les yeux des pérégrins bigrement réjouis, elle s’accrocha à l’avant du convoi, aussitôt prête à reprendre sa course après cet épisode tragique.


Comme tous les ours présents, Sheb. Aourseda s’était avancée vers le gars-ours machiniste :
“ Il faut patienter, grogna-t-elle.
– Pourquoi, monourse ?
– Sept ours ont disparu ... et Myb. Lupp ...
– Le planigramme commande, expliqua le gars-ours machiniste, et notre malus dépasse le huitième d’oursée.
– Dans combien de temps arrive le prochain convoi pour Ourse’Dada ?
– Trois fois ourse heures, monourse.
– Par la Grande-Ourse ! Je vous en prie. Vous devez patienter ...
– Je ne le puis, grogna le gars-ours machiniste, et maintenant monourse, grimpez avec nous.
– Jamais ! ”

Fixidore Fixours écoutait attentivement. Tant qu’il y était coincé, il rêvait de s’enfuir de Qiesria. A présent qu’il pouvait réaliser son rêve il hésitait, comme retenu par une puissance invisible. S’il restait une chance, même infime, de reprendre son ours, il ne la laisserait pas passer.
Pendant ce temps, les pérégrins indemnes et tous les éclopés – dont certains, proches de leur fin et n’ayant reçu qu’un grog, commençaient à délirer – s’étaient installés sur les troncs. L’eau du réservoir bouillonnait et les clapets cliquetaient. Le gars-ours machiniste agita son grelot, le grand-tronc s’ébranla et s’éloigna lentement, son panache gris chahuté par la bourrasque.
Le gars-ours pandore le regarda partir.

L’après-midi s’achevait. La tourmente continuait et la froidure mordait bigrement fort. Fixours, pelotonné sur un tronc, ne bougeait pas plus qu’un empaillé. Dans les tourbillons floconneux, au jour faillant, Sheb. Aourseda sortait sans cesse de son anfractuosité et grimpait sur l’embarcadère, se crevant les yeux dans l’espoir d’apercevoir quelque chose en dépit du brouillard. Hélas, c’est à peine si elle distinguait les rails devant elle ! Puis elle retournait à l’abri, grelottante, frissonnante, tremblante – mais était-ce seulement de froid ? Et elle reprenait indéfiniment ses pénibles va-et-vient.
Les chronographes glougloutèrent la brune. Que devenaient les sauveteurs ? Tombés à leur tour aux pattes des Pandas-Rouges ? Rôdant sans repère dans cette terrible colère d’ours blanc ? Le gars-ours satrape de Qiesria, bien embarrassé, s’efforçait de museler son désarroi.
Enfin la floconnade se fit plus légère. En revanche la froidure devint terrible. Nulours n’eût pu alors envisager sans effroi de se trouver dehors. Plus un son ne portait sur cette étendue blanche et plus aucune vie semblait-il, rapace nocturne ou rongeur, ne s’y manifestait.

Enroulée dans son réchauffe-fourrure Sheb. Aourseda, malheureuse, inquiète, incapable de fermer l’œil, fixait la plaine. En pensée elle vivait toutes les morts possibles de Myb. Lupp. Elle ne savait pas qu’on pouvait endurer de tels tourments.

Fixidore Fixours, également réveillé, demeurait pétrifié dans son coin. Vers la mi-nuit un ours vint, qui lui grogna quelque chose. Le gars-ours pandore lui intima d’un geste de le laisser tranquille.

Même terribles, ces heures finirent par passer. On discerna les lueurs blanchissantes du levant, puis l’astre pâle qui perçait à peine le frimas mais permettait tout de même d’y voir, à présent, un peu plus loin que le bout de ses griffes. Tiomiez Lupp et son groupe avaient fait route vers le ponant ... et du ponant, rien ne revenait.

Il appartenait au gars-ours satrape – dilemme affreux– de décider si un deuxième groupe partirait à la recherche du précédent. D’autres grifftons risqueraient-il leurs peaux pour ne rapporter peut-être que les dépouilles de leurs frères d’arme ? Il trancha pourtant. Hélant un de ses gars-ours, il allait lui mander de partir en exploration lorsque des explosions se firent entendre. Une nouvelle attaque ? Les gars-ours militaires massés devant la caverne fortifiée distinguèrent, à mille six cents cinquante et un Pieds d’Ours, une escouade compacte qui progressait rapidement en formation défensive.

Myb. Lupp menait la troupe, flanqué de Patte d’Ours et des six autres pérégrins, sauvés des griffes des Siours.

On avait livré bataille à trente-trois mille trente-deux Pieds d’Ours de là. Patte d’Ours et ses compères, ayant réussi à se libérer de leurs liens, avaient estourbi ourse sauvages avant même que Tiomiez Lupp et sa troupe n’arrivent bien à point pour aider à terminer l’ouvrage.

Dès leur retour, gars-ours soldats et otages furent niflés et léchés avec des grognements de satisfaction. Quand Tiomiez Lupp prodigua aux grifftons la récompense prévue, Patte d’Ours se grognonna à juste titre :
“ Ma foi, mon ours-maître peut compter sur moi pour le mettre sur la paille ! ”
Fixidore Fixours, muet, scrutait Myb. Lupp, et nulours n’aurait pu grognotter l’ampleur de son trouble à percer l’odeur de cet ours énigmatique. Sheb. Aourseda avait grippé la patte du gentillours et l’étreignait compulsivement, tout aussi incapable d’émettre le moindre grognement !
Patte d’Ours escomptait bien qu’ils sauraient rattraper leur retard en filant illico sur Ourse’Dada mais nulle part il ne vit le grand-tronc.
“ Les troncs inclinés, les troncs inclinés ! s’affolit-il.
– Envolés ! grinça Fixours.
– A quelle heure le prochain convoi ? s’informa Tiomiez Lupp.
– Pas avant la brune.
– Bien ” grommela notre sobre gentillours.


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