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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXXI

DANS LEQUEL L’INSPECTEUR FIX
PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT
LES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG

Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément ruiné son maître !

En ce moment, l’inspecteur s’approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien en face :

“ Très sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé ?
– Très sérieusement, répondit Phileas Fogg.
– J’insiste, reprit Fix. Vous avez bien intérêt à être à New York le 11, avant neuf heures du soir, heure du départ du paquebot de Liverpool ?
– Un intérêt majeur.
– Et si votre voyage n’eût pas été interrompu par cette attaque d’Indiens, vous seriez arrivé à New York le 11, dès le matin ?
– Oui, avec douze heures d’avance sur le paquebot.
– Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze, l’écart est de huit. C’est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter de le faire ?
– A pied ? demanda Mr. Fogg.
– Non, en traîneau, répondit Fix, en traîneau à voiles. Un homme m’a proposé ce moyen de transport. ”
C’était l’homme qui avait parlé à l’inspecteur de police pendant la nuit, et dont Fix avait refusé l’offre.
Phileas Fogg ne répondit pas à Fix ; mais Fix lui ayant montré l’homme en question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui. Un instant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient dans une hutte construite au bas du fort Kearney.
Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis, établi sur deux longues poutres, un peu relevées à l’avant comme les semelles d’un traîneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient prendre place. Au tiers du châssis, sur l’avant, se dressait un mât très élevé, sur lequel s’enverguait une immense brigantine. Ce mât, solidement retenu par des haubans métalliques, tendait un étai de fer qui servait à guinder un foc de grande dimension. A l’arrière, une sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l’appareil.
C’était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l’hiver, sur la plaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, ces véhicules font des traversées extrêmement rapides d’une station à l’autre. Ils sont, d’ailleurs, prodigieusement voilés – plus voilés même que ne peut l’être un cotre de course, exposé à chavirer–, et, vent arrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité égale, sinon supérieure, à celle des express.
En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patron de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il soufflait de l’ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d’Omaha. Là, les trains sont fréquents et les voies nombreuses, qui conduisent à Chicago et à New York. Il n’était pas impossible que le retard fût regagné. Il n’y avait donc pas à hésiter à tenter l’aventure.
Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d’une traversée en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout à la station de Kearney. L’honnête garçon se chargerait de ramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables.
Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit très heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde il n’eût voulu quitter son maître, puisque Fix devait l’accompagner.
Quant à ce que pensait alors l’inspecteur de police ce serait difficile à dire. Sa conviction avait-elle été ébranlée par le retour de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrêmement fort, qui, son tour du monde accompli, devait croire qu’il serait absolument en sûreté en Angleterre ? Peut-être l’opinion de Fix touchant Phileas Fogg était-elle en effet modifiée. Mais il n’en était pas moins décidé à faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout son pouvoir le retour en Angleterre.
A huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs – on serait tenté de dire les passagers – y prenaient place et se serraient étroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles étaient hissées, et, sous l’impulsion du vent, le véhicule filait sur la neige durcie avec une rapidité de quarante milles à l’heure.
La distance qui sépare le fort Kearney d’Omaha est, en droite ligne – à vol d’abeille, comme disent les Américains –, de deux cents milles au plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait être franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après midi le traîneau devait avoir atteint Omaha.
Quelle traversée ! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres, ne pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût coupé la parole. Le traîneau glissait aussi légèrement à la surface de la plaine qu’une embarcation à la surface des eaux –, avec la houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traîneau fût enlevé du sol par ses voiles, vastes ailes d’une immense envergure. Mudge, au gouvernail se maintenait dans la ligne droite, et, d’un coup de godille il rectifiait les embardées que l’appareil tendait à faire. Toute la toile portait. Le foc avait été perqué et n’était plus abrité par la brigantine. Un mât de hune fut guindé, et une flèche, tendue au vent, ajouta sa puissance d’impulsion à celle des autres voiles. On ne pouvait l’estimer, mathématiquement, mais certainement la vitesse du traîneau ne devait pas être moindre de quarante milles à l’heure.
“ Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons !”
Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg, fidèle à son système, l’avait alléché par une forte prime.
La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate comme une mer. On eût dit un immense étang glacé. Le rail-road qui desservait cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de Platte-river. Le traîneau, abrégeant cette route, prenait la corde de l’arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d’être arrêté par la Platte-river, à ce petit coude qu’elle fait en avant de Fremont, puisque ses eaux étaient glacées. Le chemin était donc entièrement débarrassé d’obstacles, et Phileas Fogg n’avait donc que deux circonstances à redouter : une avarie à l’appareil, un changement ou une tombée du vent.
Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à courber le mât, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins métalliques, semblables aux cordes d’un instrument, résonnaient comme si un archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau s’enlevait au milieu d’une harmonie plaintive, d’une intensité toute particulière.
“ Ces cordes donnent la quinte et l’octave ”, dit Mr. Fogg.
Et ce furent les seules paroles qu’il prononça pendant cette traversée. Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et les couvertures de voyage, était, autant que possible, préservée des atteintes du froid.
Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond d’imperturbable confiance qu’il possédait, il s’était repris à espérer. Au lieu d’arriver le matin à New York, on y arriverait le soir, mais il y avait encore quelques chances pour que ce fût avant le départ du paquebot de Liverpool.
Passepartout avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de son allié Fix. Il n’oubliait pas que c’était l’inspecteur lui-même qui avait procuré le traîneau à voiles, et, par conséquent, le seul moyen qu’il y eût de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel pressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée.
En tout cas, une chose que Passepartout n’oublierait jamais, c’était le sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l’arracher aux mains des Sioux. A cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie ... Non ! son serviteur ne l’oublierait pas !
Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions si diverses, le traîneau volait sur l’immense tapis de neige. S’il passait quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river, on ne s’en apercevait pas. Les champs et les cours d’eau disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine était absolument déserte. Comprise entre l’Union Pacific Road et l’embranchement qui doit réunir Kearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande île inhabitée. Pas un village, pas une station, pas même un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant, dont le blanc squelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes d’oiseaux sauvages s’enlevaient du même vol. Parfois aussi, quelques loups de prairies, en troupes nombreuses, maigres, affamés, poussés par un besoin féroce, luttaient de vitesse avec le traîneau. Alors Passepartout, le revolver à la main, se tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés. Si quelque accident eût alors arrêté le traîneau, les voyageurs, attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les plus grands risques. Mais le traîneau tenait bon, il ne tardait pas à prendre de l’avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière.

A midi, Mudge reconnut à quelques indices qu’il passait le cours glacé de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il était déjà sûr que, vingt milles plus loin, il aurait atteint la station d’Omaha.
Et, en effet, il n’était pas une heure, que ce guide habile, abandonnant la barre, se précipitait aux drisses des voiles et les amenait en bande, pendant que le traîneau, emporté par son irrésistible élan, franchissait encore un demi-mille à sec de toile. Enfin il s’arrêta, et Mudge, montrant un amas de toits blancs de neige, disait :
“ Nous sommes arrivés. ”
Arrivés ! Arrivés, en effet, à cette station qui, par des trains nombreux, est quotidiennement en communication avec l’est des États-Unis !

Passepartout et Fix avaient sauté à terre et secouaient leurs membres engourdis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du traîneau. Phileas Fogg régla généreusement avec Mudge, auquel Passepartout serra la main comme à un ami, et tous se précipitèrent vers la gare d’Omaha.

C’est à cette importante cité du Nebraska que s’arrête le chemin de fer du Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi en communication avec le grand océan. Pour aller d’Omaha à Chicago, le rail-road, sous le nom de “Chicago-Rock-island-road ”, court directement dans l’est en desservant cinquante stations.


Un train direct était prêt à partir. Phileas Fogg et ses compagnons n’eurent que le temps de se précipiter dans un wagon. Ils n’avaient rien vu d’Omaha, mais Passepartout s’avoua à lui-même qu’il n’y avait pas lieu de le regretter, et que ce n’était pas de voir qu’il s’agissait.
Avec une extrême rapidité, ce train passa dans l’État d’Iowa, par Council-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait le Mississippi à Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans l’Illinois. Le lendemain, 10, à quatre heures du soir il arrivait à Chicago, déjà relevée de ses ruines, et plus fièrement assise que jamais sur les bords de son beau lac Michigan.
Neuf cents milles séparent Chicago de New York. Les trains ne manquaient pas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de l’un dans l’autre. La fringante locomotive du “ Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road ” partit à toute vitesse, comme si elle eût compris que l’honorable gentleman n’avait pas de temps à perdre. Elle traversa comme un éclair l’Indiana, l’Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux noms antiques, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas de maisons encore. Enfin l’Hudson apparut, et, le 11 décembre, à onze heures un quart du soir, le train s’arrêtait dans la gare, sur la rive droite du fleuve, devant le “ pier ” même des steamers de la ligne Cunard, autrement dite “ British and North American royal mail steam packet Co. ”

Le China, à destination de Liverpool, était parti depuis quarante-cinq minutes !

Chapitre XXXI

DANS LEQUEL LE GARS-OURS PANDORE
SAUVE LA MISE
À TIOMIEZ LUPP

Cette fois la gageure semblait perdue. Patte d’Ours, pitoyable et pouilleux, s’en jugeait responsable. A jouer les héros, il avait en fait dépouillé son ours-maître !
Fixours, de son côté, se retrouvait bien perplexe devant la réapparition imprévue de Tiomiez Lupp. Après tout, ne serait-il pas vraiment ce héros que tous avaient fêté ? En tous cas, gars-ours pandore jusqu’à la moelle, il tenait à arriver au plus tôt en Ourse’Terre pour être enfin fixé et, ayant reniflé longuement Myb. Lupp :
“ Est-il vrai, monours, que vous aimeriez vous hâter ?
– Bien évidemment, grommela Tiomiez Lupp.
– Est-il vrai que vous manquerez le hauturier pour Beatl’Ours si vous n’êtes pas à NéoBear le 11 à la brune ?
– C’est exact.
– Est-il vrai que, sans ces maudits Pandas-Rouges, vous pensiez y être au soleil levant ?
– Parfaitement, et avec toute une oursée devant moi.
– Alors, rien n’est perdu ! Vous comptez certes deux fois ourse heures de malus mais vous aviez un bonus potentiel d’ourse heures. Il est possible de grignoter la différence et j’ai le moyen d’y parvenir !
– Vraiment ?
– Oui, un gars-ours est venu cette nuit m’offrir un arbre couché qui glisse sur la poudreuse. Je l’avais alors éconduit. ”

Sans commentaires Tiomiez Lupp emboîta le pas à Fixidore Fixours jusqu’à la tanière du fameux gars-ours, une grotte creusée sous la caverne fortifiée.

Myb. Lupp y découvrit un engin fort insolite : une grume écorcée posée sur de grosses planches en spatule, capable d’accueillir, en rang d’oignons, une demi-oursaine d’ours. A quatre oursièmes de la proue, une misaine oblique fort haute que maintenaient de gros grelins tressés portait une grande voile trapézoïdale, des pataras et une trinquette de secours. A la poupe, une yeuse noueuse suffisait à orienter la course de l’engin.

Lupp et Fixours contemplaient, étonnés, la chimère d’un arbre à glisse et d’un bateau à voile.
Dès que des congères bloquent le T-2 sur ces étendues gelées, de tels engins relient sans difficulté les cavernes étapes entre elles. Quand la bise souffle dru, trop stables pour capoter, ils filent sous leur considérable surface de toile à travers la plane plaine plate, plus véloces que le meilleur des convois.

Myb. Lupp et Mad’Ours, le propriétaire du singulier voilier, s’entendirent rapidement sur le prix du passage. Grâce à un blizzard bigrement fort qui se levait et au sol bien gelé, Mad’Ours garantissait d’arriver en quatre à cinq oursièmes d’oursée à la caverne étape d’Ourse’Dada. Ce serait alors un jeu d’ourson que de grimper sur l’un des grands-troncs du T-4-2 en partance pour NéoBear via Djodépù et de grignoter ainsi, peut-être, le malus actuel. Une telle aubaine ne pouvait se refuser.
Redoutant que Sheb. Aourseda ne souffrît trop sur ce rude véhicule offert à tous les frimas, il la pria d’attendre avec Patte d’Ours l’arrivée du convoi régulier. Tous deux pourraient le rejoindre plus tard, par des moyens moins hasardeux.
Mais il n’était pas question pour Sheb. Aourseda d’abandonner Myb. Lupp, et Patte d’Ours en plissa la truffe de soulagement : Fixours étant de l’équipée, notre gars-ours aurait détesté ne pas garder son ours-maître à odeur de narine.


Une heure après le lever d’un soleil invisible dans cet épais brouillard, Mad’Ours avait équipé son arbre à glisse. Les pérégrins grimpèrent à bord, emmitouflés dans leurs réchauffe-fourrures. Mad’Ours trancha les grelins qui les immobilisaient. Sa large toile gonflée au maximum, l’engin fusa à plus de sept Vits d’Ours Brun !


En ligne d’abeille – bel amer’oursisme – il n’y a guère que trente-trois Courses d’Ours et dix-sept mille cent dix Pieds entre la caverne ferrée de Qiesria et Ourse’Dada. Que le blizzard persiste et, sauf anicroche, on y serait dans les délais promis.


Par la Grande-Ourse, que ce fut dur ! Les pérégrins gelés, transis, grelottants, se tenaient serrés, incapables d’émettre le moindre grognement. Le souffle boréal, glacé et violent, les cinglait. Tel un rapide vaisseau sur l’udier, l’arbre couché effleurait à peine la blanche plane plaine plate. Lorsque le blizzard soufflait en rafales il dépassait probablement les neuf Vits d’Ours Brun et deux mille deux cent cinquante-cinq Coulées, et on avait l’illusion qu’il allait s’envoler. A la manœuvre, Mad’Ours – qui n’avait rien d’un maigriot gringalet – s’accrochait à sa trajectoire et, pesant de toute sa force, redressait la yeuse à chaque incartade de son engin. Il avait étarqué jusqu’aux perroquets, misaines et cacatois sur des pataras supplémentaires.


“ C’est tout bon, se grognonna-t-il, à présent ça passe ou ça casse ! ”


Mad’Ours, bien sûr, souhaitait bigrement que ça passe : Myb. Lupp, comme à l’accoutumée, avait fait miroiter une grosse gratification pour lui exciter les babines.

La plaine, traversée au plus court par le tronc à glisse, ressemblait à une patinoire pour géant. Le T-2, sinuant le long de la rivière Tmévvi, empruntait un itinéraire contourné afin d’assurer le service de Pserg-Ozmerg, Mininsky – grosse bourgade du Nozarmbird – Ziyamïs, l’Inurv et enfin Ourse’Dada. Mad’Ours, lui, n’avait pas à se préoccuper de la Tmévvi totalement gelée et, jusqu’à Ourse’Dada, rien ne saurait gêner leur course. Ils ne seraient arrêtés que par la chute du blizzard ... ou celle de la misaine.


Par bonheur la bourrasque s’intensifiait plutôt. Elle aurait pu décorner des bœufs, si ces folles bêtes s’étaient aventurées à sortir, et la toile, vigoureusement grippée par les grelins tressés, claquait sous ses assauts. Les pataras vibraient harmonieusement et l’arbre couché émettait une complainte lancinante.


“ En sol et en ut ”, songea Myb. Lupp, peu fâché de ne pouvoir grommeler.


Sheb. Aourseda, bien serrée entre Patte d’Ours et Myb. Lupp, se trouvait parfaitement protégée. Patte d’Ours, la truffe aussi brûlante qu’un boulet d’anthracite incandescent, claquait des dents en respirant avec précaution pour ne pas se geler la langue. Mais, éternel optimiste, il escomptait bien atteindre NéoBear à temps pour s’y badauder un peu comme on l’avait d’abord prévu, et aurait volontiers rendu grâces au gars-ours pandore pour leur avoir fourni ce formidable tronc à glisse, véritable planche de salut vers Ourse’Dada, s’il avait pu extraire un seul grognement de ses mâchoires gelées.

Plus qu’ému, il repensait aussi à Myb. Lupp qui avait, sans barguigner, mis en péril le succès de sa gageure afin de le tirer des griffes des Siours. Par l’Ourse-Bleue – bleue de froid ! se grognonna-t-il in petto – Myb. Lupp était un sacré chic ours-maître et il lui serait indéfiniment redevable !

L’arbre couché traçait sa route rapide, glissant sans heurts sur l’épaisse fourrure blanche de la terre. On franchissait ruisseaux et rivières sans même sentir une vibration. Aucune trace de la présence d’un ours n’était décelable sur cette plane plaine plate immaculée, ni bourg, ni caverne étape, ni caverne fortifiée. Délimitée par la voie du T-2 et celle qui joindrait bientôt Qiesria à Ours-au-Zef, c’était une immense étendue1 désolée. [ Note : Au printemps, avec le réchauffement de la température, elle se transforme et on n’y voit plus qu’une vaste étendue de boue où l’eau a croupi.] Une fois, on aperçut la silhouette décharnée d’un mélèze. Par moments s’envolaient quelques volatiles effarouchés, corneilles graillant d’une voix rauque ou griffons charognards. Il arrivait également que de grands cerviers chassant en meute, efflanqués, faméliques, tentent de rivaliser à la course avec eux. Une arquebuse en patte, Patte d’Ours était chargé de les repousser. Mais qu’ils ralentissent un tant soit peu et les pérégrins, face à ces redoutables carnivores, auraient bien peu de chances de revoir leur patrie. Heureusement ils filaient toujours, gagnant inexorablement sur la meute aux mâchoires claquant de rage dans le vide.

A la mi-oursée Mad’Ours, au chant du tronc, comprit qu’ils franchissaient la Tmévvi. A soixante six mille soixante-quatre Pieds d’Ours seulement devant eux se trouvait la caverne étape d’Ourse’Dada !
Cinquante minutes plus tard, l’intrépide gars-ours ayant confié la yeuse aux solides pattes de Patte d’Ours affalait la voilure, laissant le tronc glisser sur les derniers mille six cents cinquante et un Pieds d’Ours à la seule force de son inertie. Dès qu’il s’immobilisa
Mad’Ours gronda :
“ Ourse’Dada, nous voilà ! ”
Ourse’Dada ! Enfin, ils rejoignaient cette tête de ligne que moult convois de troncs inclinés relient à toutes les grosses bourgades orientales de l’Amer’Ourse !

Patte d’Ours et Fixidore Fixours, dégringolés un peu hâtivement au sol, peinaient à retrouver l’usage de leurs pattes ankylosées. Myb. Lupp et la jeune oursonne, ayant été mieux protégés entre les deux compères, récupérèrent plus rapidement. Tiomiez Lupp paya largement le prix convenu et Patte d’Ours donna de grandes bourrades affectueuses à Mad’Ours. Nos quatre pérégrins galopèrent alors joyeusement jusqu’à la caverne ferrée d’Ourse’Dada.
Cette grosse bourgade du Nozarmbird est le terminus des convois roulant du Tédoloxyï vers la grande plaine de la Nozzozzotto. Le T-4-2 pour Djodépù, exploité par la “ Djodépù’Oursland-Co ”, prend alors le relais.

On grimpa sans tarder sur un convoi qui s’ébranlait justement, sans avoir rien reniflé d’Ourse’Dada, ce dont Patte d’Ours toujours frigorifié et grelottant se consola très volontiers, ayant la truffe totalement bouchée.
A pleine vapeur, on coupa le territoire de l’Oubè par Duyrdom, Giz-Lamas et Oubèville. Puis ce fut l’obscurité. On ne vit rien de la Nozzozzotto, de Géwirtüs ni d’Oursland et, au matin, on pénétrait dans l’Ill’Bear. C’est dans l’après-midi du 10 que l’on atteignit les rives du vaste Nodjõpèr et le bourg de Djodépù, où toute trace du grand incendie du lundi 4 Haha moins 2 avait disparu.
Il ne restait que cent cinquante-deux Courses d’Ours et huit mille sept cent quarante-deux Pieds d’Ours jusqu’à NéoBear. Les grands-troncs sont pléthore sur ces lignes et les pérégrins sautèrent aussitôt sur le premier qui partait dont le gars-ours pelleteur fut, à son tour, solidement appâté. La fougueuse motrice s’élança et franchit sans mollir l’Orgoère, l’Ujou, la Tirzamwéroï et le Rib Kizia. Les pérégrins découvraient avec étonnement des bourgades ne possédant pas encore de surnom ni même de vraies cavernes profondément creusées, mais juste des rues boueuses et quelques troncs à roues. Finalement on atteignit l’OursSon. Le 11 du mois de Sable, à vingt-trois heures et ourse minutes, les troncs inclinés s’immobilisaient dans la caverne ferrée, sur la berge méridionale du grand cours d’eau, face à l’embarcadère des hauturiers pour l’Oursope.

La PandaOurse en partance pour Beatl’Ours avait largué les amarres quatre fois ourse minutes plus tôt !

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