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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXXIII

OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE
Á LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES

Une heure après, le steamer Henrietta dépassait le Light-boat qui marque l’entrée de l’Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et donnait en mer. Pendant la journée, il prolongea Long-Island, au large du feu de Fire-Island, et courut rapidement vers l’est.
Le lendemain, 13 décembre, à midi, un homme monta sur la passerelle pour faire le point. Certes, on doit croire que cet homme était le capitaine Speedy ! Pas le moins du monde. C’était Phileas Fogg. esq.
Quant au capitaine Speedy, il était tout bonnement enfermé à clef dans sa cabine, et poussait des hurlements qui dénotaient une colère, bien pardonnable, poussée jusqu’au paroxysme.
Ce qui s’était passé était très simple. Phileas Fogg voulait aller à Liverpool, le capitaine ne voulait pas l’y conduire. Alors Phileas Fogg avait accepté de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente heures qu’il était à bord, il avait si bien manœuvré à coups de bank-notes, que l’équipage, matelots et chauffeurs – équipage un peu interlope, qui était en assez mauvais termes avec le capitaine –, lui appartenait. Et voilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaine Speedy, pourquoi le capitaine était enfermé dans sa cabine, et pourquoi enfin l’Henrietta se dirigeait vers Liverpool. Seulement, il était très clair, à voir manœuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait été marin.
Maintenant, comment finirait l’aventure, on le saurait plus tard. Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d’être inquiète, sans en rien dire. Fix, lui, avait été abasourdi tout d’abord. Quant à Passepartout, il trouvait la chose tout simplement adorable.
“ Entre onze et douze nœuds ”, avait dit le capitaine Speedy, et en effet l’Henrietta se maintenait dans cette moyenne de vitesse.
Si donc – que de “ si ” encore ! – si donc la mer ne devenait pas trop mauvaise, si le vent ne sautait pas dans l’est, s’il ne survenait aucune avarie au bâtiment, aucun accident à la machine, l’Henrietta, dans les neuf jours comptés du 12 décembre au 21, pouvait franchir les trois mille milles qui séparent New York de Liverpool. Il est vrai qu’une fois arrivé, l’affaire de l’Henrietta brochant sur l’affaire de la Banque, cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu’il ne voudrait.
Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d’excellentes conditions. La mer n’était pas trop dure ; le vent paraissait fixé au nord-est ; les voiles furent établies, et, sous ses goélettes, l’Henrietta marcha comme un vrai transatlantique.
Passepartout était enchanté. Le dernier exploit de son maître, dont il ne voulait pas voir les conséquences, l’enthousiasmait. Jamais l’équipage n’avait vu un garçon plus gai, plus agile. Il faisait mille amitiés aux matelots et les étonnait par ses tours de voltige. Il leur prodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus attrayantes. Pour lui, ils manœuvraient comme des gentlemen, et les chauffeurs chauffaient comme des héros. Sa bonne humeur, très communicative, s’imprégnait à tous. Il avait oublié le passé, les ennuis, les périls. Il ne songeait qu’à ce but, si près d’être atteint, et parfois il bouillait d’impatience, comme s’il eût été chauffé par les fourneaux de l’Henrietta. Souvent aussi, le digne garçon tournait autour de Fix ; il le regardait d’un œil “ qui en disait long ”! mais il ne lui parlait pas, car il n’existait plus aucune intimité entre les deux anciens amis.
D’ailleurs Fix, il faut le dire, n’y comprenait plus rien ! La conquête de l’Henrietta, l’achat de son équipage, ce Fogg manœuvrant comme un marin consommé, tout cet ensemble de choses l’étourdissait. Il ne savait plus que penser ! Mais, après tout, un gentleman qui commençait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un bâtiment. Et Fix fut naturellement amené à croire que l’Henrietta, dirigée par Fogg, n’allait point du tout à Liverpool, mais dans quelque point du monde où le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement en sûreté! Cette hypothèse, il faut bien l’avouer, était on ne peut plus plausible, et le détective commençait à regretter très sérieusement de s’être embarqué dans cette affaire.
Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, et Passepartout, chargé de pourvoir à sa nourriture, ne le faisait qu’en prenant les plus grandes précautions, quelque vigoureux qu’il fût. Mr. Fogg, lui, n’avait plus même l’air de se douter qu’il y eût un capitaine à bord.
Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont là de mauvais parages. Pendant l’hiver surtout, les brumes y sont fréquentes, les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le baromètre, brusquement abaissé, faisait pressentir un changement prochain dans l’atmosphère. En effet, pendant la nuit, la température se modifia, le froid devint plus vif, et en même temps le vent sauta dans le sud-est.
C’était un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s’écarter de sa route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Néanmoins, la marche du navire fut ralentie, attendu l’état de la mer, dont les longues lames brisaient contre son étrave. Il éprouva des mouvements de tangage très violents, et cela au détriment de sa vitesse. La brise tournait peu à peu à l’ouragan, et l’on prévoyait déjà le cas où l’Henrietta ne pourrait plus se maintenir debout à la lame. Or, s’il fallait fuir, c’était l’inconnu avec toutes ses mauvaises chances.
Le visage de Passepartout se rembrunit en même temps que le ciel, et, pendant deux jours, l’honnête garçon éprouva de mortelles transes. Mais Phileas Fogg était un marin hardi, qui savait tenir tête à la mer, et il fit toujours route, même sans se mettre sous petite vapeur. L’Henrietta, quand elle ne pouvait s’élever à la lame, passait au travers, et son pont était balayé en grand, mais elle passait. Quelquefois aussi l’hélice émergeait, battant l’air de ses branches affolées, lorsqu’une montagne d’eau soulevait l’arrière hors des flots, mais le navire allait toujours de l’avant.
Toutefois le vent ne fraîchit pas autant qu’on aurait pu le craindre. Ce ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles à l’heure. Il se tint au grand frais, mais malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu’on va le voir, il eût été bien utile de venir en aide à la vapeur !
Le 16 décembre, c’était le soixante-quinzième jour écoulé depuis le départ de Londres. En somme, l’Henrietta n’avait pas encore un retard inquiétant. La moitié de la traversée était à peu près faite, et les plus mauvais parages avaient été franchis. En été, on eût répondu du succès. En hiver, on était à la merci de la mauvaise saison. Passepartout ne se prononçait pas. Au fond, il avait espoir, et, si le vent faisait défaut, du moins il comptait sur la vapeur.
Or, ce jour-là, le mécanicien étant monté sur le pont, rencontra Mr. Fogg et s’entretint assez vivement avec lui.
Sans savoir pourquoi – par un pressentiment sans doute –, Passepartout éprouva comme une vague inquiétude. Il eût donné une de ses oreilles pour entendre de l’autre ce qui se disait là. Cependant, il put saisir quelques mots, ceux-ci entre autres, prononcés par son maître :
“ Vous êtes certain de ce que vous avancez ?
– Certain, monsieur, répondit le mécanicien. N’oubliez pas que, depuis notre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés, et si nous avions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New York à Bordeaux, nous n’en avons pas assez pour aller à toute vapeur de New York à Liverpool !
– J’aviserai ”, répondit Mr. Fogg.
Passepartout avait compris. Il fut pris d’une inquiétude mortelle.
Le charbon allait manquer !
“ Ah ! si mon maître pare celle-là, se dit-il, décidément ce sera un fameux homme ! ”
Et ayant rencontré Fix, il ne put s’empêcher de le mettre au courant de la situation.
“ Alors, lui répondit l’agent les dents serrées, vous croyez que nous allons à Liverpool !
– Parbleu !
– Imbécile ! ” répondit l’inspecteur, qui s’en alla, haussant les épaules.
Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif, dont il ne pouvait d’ailleurs comprendre la vraie signification ; mais il se dit que l’infortuné Fix devait être très désappointé, très humilié dans son amour-propre, après avoir si maladroitement suivi une fausse piste autour du monde, et il passa condamnation.
Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg ? Cela était difficile à imaginer. Cependant, il paraît que le flegmatique gentleman en prit un, car le soir même il fit venir le mécanicien et lui dit :
“ Poussez les feux et faites route jusqu’à complet épuisement du combustible. ”
Quelques instants après, la cheminée de l’Henrietta vomissait des torrents de fumée.
Le navire continua donc de marcher à toute vapeur ; mais ainsi qu’il l’avait annoncé, deux jours plus tard, le 18, le mécanicien fit savoir que le charbon manquerait dans la journée.
“ Que l’on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Au contraire. Que l’on charge les soupapes ”.
Ce jour-là, vers midi, après avoir pris hauteur et calculé la position du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna l’ordre d’aller chercher le capitaine Speedy. C’était comme si on eût commandé à ce brave garçon d’aller déchaîner un tigre, et il descendit dans la dunette, se disant :
“ Positivement il sera enragé ! ”
En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons, une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c’était le capitaine Speedy. Il était évident qu’elle allait éclater.
“ Où sommes-nous ? ” telles furent les premières paroles qu’il prononça au milieu des suffocations de la colère, et certes, pour peu que le digne homme eût été apoplectique, il n’en serait jamais revenu.
“ Où sommes-nous ? répéta-t-il, la face conges­tionnée.
– A sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), répondit Mr. Fogg avec un calme imperturbable.
– Pirate ! s’écria Andrew Speedy.
– Je vous ai fait venir, monsieur ...
– Écumeur de mer !
- ... monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre navire.
– Non ! de par tous les diables, non !
– C’est que je vais être obligé de le brûler.
– Brûler mon navire !
– Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.
– Brûler mon navire ! s’écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait même plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars (250 000 F).
– En voici soixante mille (300 000 F)! répondit Phileas Fogg, en offrant au capitaine une liasse de bank-notes.
Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n’est pas Américain sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaine émotion. Le capitaine oublia en un instant sa colère, son emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d’or ! ... La bombe ne pouvait déjà plus éclater. Mr. Fogg en avait arraché la mèche.
“ Et la coque en fer me restera, dit-il d’un ton singulièrement radouci.
– La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu ?
– Conclu. ”
Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et les fit disparaître dans sa poche.
Pendant cette scène, Passepartout était blanc. Quant à Fix, il faillit avoir un coup de sang. Près de vingt mille livres dépensées, et encore ce Fogg qui abandonnait à son vendeur la coque et la machine, c’est-à-dire presque la valeur totale du navire ! Il est vrai que la somme volée à la banque s’élevait à cinquante-cinq mille livres !

Quand Andrew Speedy eut empoché l’argent :
“ Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous étonne pas. Sachez que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu à Londres le 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Or, j’avais manqué le paquebot de New York, et comme vous refusiez de me conduire à Liverpool ...
– Et j’ai bien fait, par les cinquante mille diables de l’enfer, s’écria Andrew Speedy, puisque j’y gagne au moins quarante mille dollars. ”
Puis, plus posément :
“ Savez-vous une chose, ajouta-t-il, capitaine ? ...
– Fogg.
– Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous”.
Et après avoir fait à son passager ce qu’il croyait être un compliment, il s’en allait, quand Phileas Fogg lui dit :
“ Maintenant ce navire m’appartient ?
– Certes, de la quille à la pomme des mâts, pour tout ce qui est “ bois ”, s’entend !
– Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec ces débris. ”
On juge ce qu’il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la vapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles, les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.

Le lendemain, 19 décembre, on brûla la mâture, les dromes, les esparres. On abattit les mâts, on les débita à coups de hache. L’équipage y mettait un zèle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant, faisait l’ouvrage de dix hommes. C’était une fureur de démolition.
Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la plus grande partie du pont, furent dévorés. L’Henrietta n’était plus qu’un bâtiment rasé comme un ponton.
Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la côte d’Irlande et du feu de Fastenet.
Toutefois, à dix heures du soir, le navire n’était encore que par le travers de Queenstown. Phileas Fogg n’avait plus que vingt-quatre heures pour atteindre Londres ! Or, c’était le temps qu’il fallait à l’Henrietta pour gagner Liverpool, – même en marchant à toute vapeur. Et la vapeur allait manquer enfin à l’audacieux gentleman !

“ Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par s’intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre vous ! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.
– Ah ! fit Mr. Fogg, c’est Queenstown, cette ville dont nous apercevons les feux ?
– Oui.
– Pouvons-nous entrer dans le port ?
– Pas avant trois heures. A pleine mer seulement.
– Attendons ! ” répondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voir sur son visage que, par une suprême inspiration, il allait tenter de vaincre encore une fois la chance contraire !
En effet, Queenstown est un port de la côte d’Irlande dans lequel les transatlantiques qui viennent des États-Unis jettent en passant leur sac aux lettres. Ces lettres sont emportées à Dublin par des express toujours prêts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par des steamers de grande vitesse, – devançant ainsi de douze heures les marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes.
Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d’Amérique, Phileas Fogg prétendait les gagner aussi. Au lieu d’arriver sur l’Henrietta, le lendemain soir, à Liverpool, il y serait à midi, et, par conséquent, il aurait le temps d’être à Londres avant huit heures quarante-cinq minutes du soir.
Vers une heure du matin, l’Henrietta entrait à haute mer dans le port de Queenstown, et Phileas Fogg, après avoir reçu une vigoureuse poignée de main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasée de son navire, qui valait encore la moitié de ce qu’il l’avait vendue !
Les passagers débarquèrent aussitôt. Fix, à ce moment, eut une envie féroce d’arrêter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant ! Pourquoi ? Quel combat se livrait donc en lui ? Était-il revenu sur le compte de Mr. Fogg ? Comprenait-il enfin qu’il s’était trompé ? Toutefois, Fix n’abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda, avec Passepartout, qui ne prenait plus le temps de respirer, il montait dans le train de Queenstown à une heure et demi du matin, arrivait à Dublin au jour naissant, et s’embarquait aussitôt sur un des steamers – vrais fuseaux d’acier, tout en machine – qui, dédaignant de s’élever à la lame, passent invariablement au travers.
A midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg débarquait enfin sur le quai de Liverpool. Il n’était plus qu’à six heures de Londres.
Mais à ce moment, Fix s’approcha, lui mit la main sur l’épaule, et, exhibant son mandat :
“ Vous êtes le sieur Phileas Fogg ? dit-il.
– Oui, monsieur.
– Au nom de la reine, je vous arrête ! ”

Chapitre XXXIII

OÙ TIOMIEZ LUPP FORCE
TRANQUILLEMENT  SA CHANCE

Bientôt l’Oursonna passait sous le vent du gardien de l’estuaire de l’OursSon, magnifique bateau-lumière, doublait le raz de Zerga-Juuq et gagnait le large. Un long moment elle contourna l’île d’Ozmerg et son phare exceptionnel puis mit franchement cap au levant.
Après la première nuit, le 13 du mois de Sable, un gars-ours marin se présenta sur le pont pour calculer la position du navire. Le gars-ours pacha Ergzib Quick ? Eh bien, non ! Tiomiez Lupp avait pris sa place !
Et Ergzib Quick, lui, se retrouvait solidement bouclé au fond de sa tanière où, positivement enragé, il glapissait, glatissait, glottorait et rugissait comme un possédé.
Voici toute l’histoire. Sans accord possible sur la destination finale, que pouvait faire Tiomiez Lupp sinon feindre la soumission ... et mettre les gars-ours marins de son côté en leur graissant la patte ? Tous se rallièrent, rapidement convaincus par les grosses pincées de poudre d’or judicieusement distribuées, et peu fâchés d’ailleurs de se débarrasser de leur trop rude pacha. C’est ainsi que Tiomiez Lupp gagna son capitanat – rôle qu’il allait remplir avec brio –, qu’Ergzib Quick se retrouva aux arrêts, et que l’Oursonna prit la direction de Beatl’Ours.

Mais Tiomiez Lupp se sortirait-il indemne de cette histoire ? L’avenir le montrerait. Bien que fort tourmentée Sheb. Aourseda ne grognonnait rien. Le pauvre Fixours restait médusé devant les derniers évènements. Seul Patte d’Ours jugeait l’aventure absolument rigolote.
“ Deux Vits d’Ours Blanc cent Souffles ”, avait certifié le gars-ours pacha. L’Oursonna tenait ses promesses.
Par beau temps, avec une brise soutenue et bien orientée, à condition que les chaudières tiennent le coup, nos pérégrins parcourraient sans problème les quatre cent trente-sept Courses d’Ours, ourse Coulées et quatre cent trente-deux oursièmes de NéoBear à Beatl’Ours, dans les sept et deux ours dont ils disposaient encore. On pouvait certes craindre qu’au port, la flibuste de l’Oursonna s’étant ajoutée à la rapine de Grisbi-Place, la réputation de notre gentillours ne soit quelque peu écornée.
Pour l’instant, tout se passait pour le mieux. Les vagues étaient douces aux pérégrins, la brise soufflait dans la bonne direction. Sa toile bien gonflée, l’Oursonna avançait avec la régularité d’un hauturier.
Patte d’Ours, aux anges, riait encore de la bonne farce de son ours-maître, refusant d’envisager les ennuis qui risquaient d’en découler. Il se montrait joyeux et empressé, grisollant sans cesse en virevoltant dans la mâture. Il cajolait les gars-ours marins et veillait à ce qu’ils grignotent et lapent ce que les resserres du bord offraient de mieux. Il aidait à étarquer les huniers, pelletait l’anthracite, prêtait la patte à chacun. Sa gaieté faisait plaisir à voir. Déjà loin des embarras et des tracas récents et négligeant les écueils toujours possibles, il se croyait presque arrivé et vibrait au rythme même de l’Oursonna. Par moments il reniflait sous la truffe Fixidore Fixours, le scrutant avec une grande attention, et il se détournait bientôt sans rien grogner.
Fixours nageait en pleine détresse ! Que Lupp ait fomenté une mutinerie sur l’Oursonna, soudoyé ses gars-ours marins et commande maintenant avec cette maestria, c’en était trop pour lui. Certes, on ne vole pas un œuf impunément et l’oursard qui avait dérobé cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings était bien capable de pirater un navire ! Mais lui, Fixours, qu’allait-il faire dans cette galère ? Cette Oursonna qui chercherait sûrement refuge dans une île mystérieuse où ce gredin, maintenant flibustier, se livrerait à sa sinistre industrie !

Le gars-ours pacha Ergzib Quick glapissait toujours du fond de sa tanière et Patte d’Ours, depuis qu’il lui avait porté son premier repas, se méfiait à juste titre de ses attaques sauvages. Myb. Lupp pour sa part se souciait de lui comme d’une guigne.

En fin d’oursée on caressa de près le Gros-Chien-Noir, région rendue fort dangereuse en période d’hibernation par ses brouillards permanents et ses effroyables colères d’ours. Or le barothermographe, qui contenait un hygromètre à cheveu, s’était mis à friser les plus bas, indiquant un bouleversement imminent des conditions de navigation. Et effectivement Myb. Lupp, pour garder son cap, ne put qu’affaler la toile et mobiliser la puissance des machines. Mais l’Oursonna perdit grandement en rapidité à cause des vagues dures qui s’abattaient sur sa coque. Elle roulait épouvantablement. On essuya tourbillons, remous, bourrasques et, finalement, une tornade annonciatrice d’une formidable colère d’ours qui contraindrait peut-être à mettre à la cape, voire à rebrousser chemin !

Patte d’Ours vit sa bonne humeur s’envoler avec le beau temps. Deux ours durant, il vécut ourse mille morts. Notre froid gentillours, résolu et courageux, conserva cependant sa direction et une partie de son allure. Devant une déferlante – ce sont des murs dans ces régions –, il dirigeait l’Oursonna droit dessus, la traversait, laissant les flots submerger la passerelle. Plus d’une fois ses compagnons et les gars-ours marins recommandèrent leur âme à la Grande-Ourse mais, imperturbable à la barre, il les conduisait d’une patte assurée.

Heureusement la colère d’ours s’avéra moins forte que prévue. Si, en cette terrible saison, on l’a déjà vue galoper à plus de deux Nages d’Ours en ourse minutes, elle ne dépassa jamais, cette fois, les sept Vits d’Ours Blanc et deux mille deux cent treize Souffles. Hélas, on l’avait dans le nez et les voiles ne purent être gréées ! La Grande-Ourse sait pourtant combien on aurait eu intérêt à ménager les machines !

Au 16 du mois de Sable il restait cinq ours pour atteindre Long’Ours : c’était jouable. On se trouvait à mi-distance du but, ayant passé le plus dur. A la belle saison on se fut gobé de la réussite. En hibernation, rien de certain. Patte d’Ours s’inquiétait mais, incorrigible optimiste, il se consolait vite : l’anthracite pallierait la brise défaillante.

C’est alors que le gars-ours bosco vint renifler Myb. Lupp.

Simple curiosité ou intuition, Patte d’Ours, alarmé, essaya d’écouter mais n’entendit rien où presque de ce qui se grognait là :

“ Positivement ... ? grommelait Myb. Lupp.

– Absolument, monours. Il était prévu de gagner la Frog’Land à petit train, pas de forcer l’allure sur
Beatl’Ours ! Le stock de coke fond à vue d’œil !

– Bon ”, conclut Myb. Lupp.

Patte d’Ours entra dans des transes épouvantables : l’anthracite faisait défaut !

“ Par la Grande-Ourse ! Nous sommes des canards morts ! Mon ours-maître ne peut brûler sa poudre d’or !”

Il éprouva un grand besoin de partager ses craintes et alla trouver Fixidore Fixours.

“ Comme ça, gronda le gars-ours pandore la mâchoire crispée, vous nous imaginiez tous les quatre, en groupe, à Beatl’Ours ?
– Bien évidemment, par l’Ourse-Bleue !
– Humain grotesque ! ” gouailla le gars-ours pandore en se détournant avec mépris.
Patte d’Ours pensa qu’un scarabée avait élu domicile dans le plafond de l’autre. Admettant cependant que le malheureux soit mortifié de sa méprise qui l’avait si sottement conduit à cavaler derrière un leurre tout ce temps, il le laissa bouder tranquille.

Qu’allait donc décider Tiomiez Lupp ? Il réfléchit un moment et grommela posément :

“ Chauffez tant que vous le pouvez et prévenez-moi quand tout l’anthracite sera brûlé. ”
Aussitôt des fumeroles épaisses et grises tourbillonnèrent sur les flots pélagiques.
On poursuivit à pleine vitesse quarante-huit heures encore. Au matin du 18 le gars-ours bosco grogna que l’anthracite aurait complètement brûlé avant la fin de l’oursée.
“ Chauffez, grommela Myb. Lupp, chauffez toujours et bourrez bien la gueule de la chaudière. ”
Au zénith, ayant observé le soleil et gravé sa route, Tiomiez Lupp manda le gars-ours pacha. Autant libérer une bête sauvage et féroce, se grognonna Patte d’Ours, ajoutant entre ses dents en gagnant le rouf sous le gaillard arrière :
“ Va y avoir de la bagarre ! ”
Judicieusement supputé !
Grondant, grognant, rallant, beuglant et hurlant, un forcené jaillit devant le gars-ours de barre, toutes dents et griffes dehors. On aura reconnu Ergzib Quick, prêt à étriper la terre entière.
“ Mézoulonéla ? ” s’étrangla-t-il furieux.
Et, ayant repris son souffle, les babines retroussées :
“ Mézoulonvala ? gronda-t-il à nouveau.

– Vers Beatl’Ours, grommela Myb. Lupp.
– Corsaire ! glapit Ergzib Quick. Flibustier ! Boucanier ! Forban !
– Monours ...
– Pillard ! Brigand ! Maraudeur ! Plagiaire ! Usurpateur !
– Monours, l’interrompit Tiomiez Lupp, marchandez-moi l’Oursonna.
– Jamais ! Scélérat ! Bandit ! Voleur ! Truand ! Jamais ! Que l’Ourse-Noire vous ...
– Marchandez, monours. Je désire en faire du bois de chauffe.
– Du bois de chauffe ! Eventreur ! Parricide ! Infanticide ! Fratricide ! Régicide ! Malfaiteur ! Du bois de chauffe !
– Voyez-vous, il n’y a plus de coke en stock.
– Irresponsable ! Détraqué ! Obsédé ! Forcené ! Energumène ! Furieux ! Du bois de chauffe ! glapit le gars-ours pacha en trépignant. Mon Oursonna ! Du bois de chauffe à vingt-neuf mille cinq cent cinquante sept Ours d’or, douze Pénis et quinze Canines, si ce n’est seize !
– Je vous en donne trente-cinq mille quatre cent soixante-dix Ours d’or ! proposa Tiomiez Lupp, préparant un intéressant sachet de soie grège.
Ergzib Quick s’immobilisa aussitôt. Il n’est pas un Amer’Oursain qui ne serait saisi de respect devant trente-cinq mille quatre cent soixante-dix Ours d’or. Foin de son courroux, de sa rage ! Foin même de sa mise en cage ! Il était temps de jeter sa rancune par-dessus bord. Il savait l’Oursonna vieillissante et trouvait l’offre inespérée ! Le forcené n’avait plus ni griffes ni dents : Myb. Lupp venait de les lui limer !
“ Je garde le métal, grognonna-t-il cependant, l’œil matois.
– Je n’ai l’usage ni du corps ni du moteur, monours. Alors, banco ?
– Banco ! ”
Et Ergzib Quick, grippant le sachet de poudre d’or, courut le peser dans sa tanière et le cacha promptement sous sa ceinture avant de revenir.
Patte d’Ours poussa un soupir de soulagement, tandis que Fixidore Fixours suffoquait de rage. Presque cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings dilapidés ! Et ce satané gredin de Lupp qui ne se souciait même pas de la carcasse ! Bien sûr, il avait dérobé cent cinquante-six mille huit cent trente-six Ours d’or, dix Pénis, quatorze Canines et deux cent treize Oursings mais quand même ! Jamais on n’avait vu gredin plus prodigue !
“ Monours, grommela Myb. Lupp à Ergzib Quick, j’ai mes raisons. Ce sont cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings que me coûterait d’arriver à Long’Ours après le 21 du mois de Sable à vingt heures quarante-cinq. Ayant raté le départ du hauturier régulier, j’ai dû vous forcer un peu la patte ...
– Mille millions d’Ourses-Noires, je m’en félicite ! glapit Ergzib Quick. C’est la première traversée qui me rapporte plus de vingt-trois mille Ours d’or. ”
Et, plissant la truffe, ce qui le faisait affreusement grigner :
“ Voyez-vous, monours Lupp, croyez-en un expert, vous feriez un bien joli factieux ”.
Et c’était à coup sûr un éloge pour lui.

“ Ce bateau est donc à moi ? s’assura Tiomiez Lupp.
– A vous, de la poupe à la proue, sauf le métal bien évidemment !
– Parfait. Arrachez tout ce qui brûle et bourrez les chaudières. ”
Mais en aurait-on assez pour faire tourner la machine ? Ce 18 du mois de Sable on démantibula les teugues et les acrostoles, on désarticula les deux gaillards et le rouf, on fit du petit bois avec les tanières des pérégrins et les passavants.
Le 19, on attaqua à la cognées artimons, misaines, hunes, vergues et même le youyou, les cordages et les bômes. Sheb. Aourseda, maniant l’erminette et l’égoïne, prêtait la patte à ce tronçonnage enragé. Les gars-ours marins étaient déchaînés. Patte d’Ours, armé d’une seule machette, abattait le travail d’ourse ours.
Le 20, on enfourna bordages, garde-corps, garde-fou, lisses et parapet, rambardes, coffrages, francs-bords, plats-bords et tout ce qu’on put encore arracher à la superstructure. L’Oursonna était dorénavant plus plane et plate qu’une plie.
A la brune, on reniflait au loin les corniches d’Osmèrgi et le phare de Lezviriv.
Cependant la lune se levait déjà et l’on ne se trouvait qu’au large de Grandoursville et des corniches d’Osmèrgi. La gageure s’achèverait dans une oursée et l’Oursonna avait besoin de deux fois ourse heures avant de s’ancrer à Beatl’Ours ! A condition d’ailleurs de pouvoir maintenir les machines à ce rythme. Or, justement, le dernier combustible se consumait.
“ Pas de chance, Monours, grogna le gars-ours pacha sincèrement pris par le jeu, la Grande-Ourse s’est endormie ! Nous ne dépasserons pas Grandoursville.
– La jetée y est-elle accessible ?
– A marée haute uniquement, dans un huitième d’oursée.
– Nous y entrerons. ” grommela Tiomiez Lupp calmement, bien qu’il s’apprêtât à jouer son va-tout sur un coup décisif !
C’est devant Grandoursville que sont transbordés les tablettes gravées et rouleaux peints apportés d’Amer’Ourse par les hauturiers. Du bourg, un convoi spécial file jusqu’à Gycmõr où un vapeur les charge au plus vite pour Beatl’Ours. Les tablettes et rouleaux précèdent de la sorte les pérégrins d’une demi-oursée au moins.
C’est cette demi-oursée que Tiomiez Lupp comptait grappiller. Il avait manqué la PandaOurse, qui n’accosterait à Beatl’Ours que l’ours suivant à la brune. Lui, planterait griffe en terre dès le zénith et pourrait arriver à Long’Ours largement dans les délais !
L’aurore du 21 était encore loin quand l’Oursonna, profitant de la marée, gagna la rade de Grandoursville. Tiomiez Lupp, ayant reçu une surprenante mais affectueuse bourrade du gars-ours pacha Ergzib Quick, abandonna la coque nue qui représentait toujours les six oursièmes du prix payé !
Les pérégrins plantèrent griffe en terre ourse’terrienne. Fixidore Fixours, qui en avait pourtant tellement rêvé, ne mit pas immédiatement l’oursard Lupp en cage. Pourquoi une telle hésitation ? Avait-il admis ses erreurs ? La Grande-Ourse seule le sait. Mais il ne le laissa pas filer pour autant. Le suivant toujours, ainsi que Sheb. Aourseda et Patte d’Ours qui se rongeait les sangs et les pattes, il grimpa avec eux sur le grand-tronc de Grandoursville à la mi-nuit. A l’aube, à Gycmõr, ils sautaient sur un de ces fins navires de course capables de fendre rageusement les vagues, au lieu de les éviter.
Le 21 du mois de Sable, au zénith, Tiomiez Lupp foulait l’embarcadère de Beatl’Ours. Long’Ours l’attendait à un quart d’oursée à peine.
C’est alors que Fixours se décida. Il s’avança comme un automate, l’agriffa fermement et, présentant son blanc-seing de mise en cage :
“ Vous êtes l’oursard Tiomiez Lupp ? grognonna-t-il.
– Vous le savez bien !
– Pour la plus grande gloire de sa Très Grincheuse Ursidée, je vous capture ! ”

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