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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXXIV

QUI PROCURE Á PASSEPARTOUT
L’OCCASION DE FAIRE
UN JEU DE MOTS ATROCE,
MAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT

Phileas Fogg était en prison. On l’avait enfermé dans le poste de Custom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en attendant son transfèrement à Londres.
Au moment de l’arrestation, Passepartout avait voulu se précipiter sur le détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, épouvantée par la brutalité du fait, ne sachant rien, n’y pouvait rien comprendre. Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnête et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, était arrêté comme voleur. La jeune femme protesta contre une telle allégation, son cœur s’indigna, et des pleurs coulèrent de ses yeux, quand elle vit qu’elle ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveur.
Quant à Fix, il avait arrêté le gentleman parce que son devoir lui commandait de l’arrêter, fût-il coupable ou non. La justice en déciderait.
Mais alors une pensée vint à Passepartout, cette pensée terrible qu’il était décidément la cause de tout ce malheur ! En effet, pourquoi avait il caché cette aventure à Mr. Fogg ? Quand Fix avait révélé et sa qualité d’inspecteur de police et la mission dont il était chargé, pourquoi avait-il pris sur lui de ne point avertir son maître ? Celui-ci, prévenu, aurait sans doute donné à Fix des preuves de son innocence ; il lui aurait démontré son erreur ; en tout cas, il n’eût pas véhiculé à ses frais et à ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soin avait été de l’arrêter, au moment où il mettait le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant à ses fautes, à ses imprudences, le pauvre garçon était pris d’irrésistibles remords. Il pleurait, il faisait peine à voir. Il voulait se briser la tête !
Mrs. Aouda et lui étaient restés, malgré le froid, sous le péristyle de la douane. Ils ne voulaient ni l’un ni l’autre quitter la place. Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.
Quant à ce gentleman, il était bien et dûment ruiné, et cela au moment où il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans retour. Arrivé à midi moins vingt à Liverpool, le 21 décembre, il avait jusqu’à huit heures quarante-cinq minutes pour se présenter au Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes, – et il ne lui en fallait que six pour atteindre Londres.
En ce moment, qui eût pénétré dans le poste de la douane eût trouvé Mr. Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans colère, imperturbable. Résigné, on n’eût pu le dire, mais ce dernier coup n’avait pu l’émouvoir, au moins en apparence. S’était-il formé en lui une de ces rages secrètes, terribles parce qu’elles sont contenues, et qui n’éclatent qu’au dernier moment avec une force irrésistible ? On ne sait. Mais Phileas Fogg était là, calme, attendant ... quoi ? Conservait-il quelque espoir ? Croyait-il encore au succès, quand la porte de cette prison était fermée sur lui ?
Quoi qu’il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur une table et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne s’échappait de ses lèvres, mais son regard avait une fixité singulière.
En tout cas, la situation était terrible, et, pour qui ne pouvait lire dans cette conscience, elle se résumait ainsi :
Honnête homme, Phileas Fogg était ruiné.
Malhonnête homme, il était pris.
Eut-il alors la pensée de se sauver ? Songea-t-il à chercher si ce poste présentait une issue praticable ? Pensa-t-il à fuir ? On serait tenté de le croire, car, à un certain moment, il fit le tour de la chambre. Mais la porte était solidement fermée et la fenêtre garnie de barreaux de fer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de son portefeuille l’itinéraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots :
“ 21 décembre, samedi, Liverpool ”, il ajouta :
“ 80e jour, 11 h 40 du matin ”, et il attendit.
Une heure sonna à l’horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que sa montre avançait de deux minutes sur cette horloge.
Deux heures ! En admettant qu’il montât en ce moment dans un express, il pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit heures quarante-cinq du soir. Son front se plissa légèrement ...
A deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, un vacarme de portes qui s’ouvraient. On entendait la voix de Passepartout, on entendait la voix de Fix.
Le regard de Phileas Fogg brilla un instant.
La porte du poste s’ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, qui se précipitèrent vers lui.
Fix était hors d’haleine, les cheveux en désordre ... Il ne pouvait parler !
“ Monsieur, balbutia-t-il, monsieur ... pardon ... une ressemblance déplorable ... Voleur arrêté depuis trois jours ... vous ... libre ! ... ”
Phileas Fogg était libre ! Il alla au détective. Il le regarda bien en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu’il eût jamais fait et qu’il dût jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arrière, puis, avec la précision d’un automate, il frappa de ses deux poings le malheureux inspecteur.
“ Bien tapé! ” s’écria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu de mots, bien digne d’un Français, ajouta : “ Pardieu voilà ce qu’on peut appeler une belle application de poings d’Angleterre ! ”
Fix, renversé, ne prononça pas un mot. Il n’avait que ce qu’il méritait. Mais aussitôt Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout quittèrent la douane. Ils se jetèrent dans une voiture, et, en quelques minutes, ils arrivèrent à la gare de Liverpool.
Phileas Fogg demanda s’il y avait un express prêt à partir pour Londres ...
Il était deux heures quarante ... L’express était parti depuis trente-cinq minutes.
Phileas Fogg commanda alors un train spécial.
Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression ; mais, attendu les exigences du service, le train spécial ne put quitter la gare avant trois heures.
A trois heures, Phileas Fogg, après avoir dit quelques mots au mécanicien d’une certaine prime à gagner, filait dans la direction de Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fidèle serviteur.
Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui sépare Liverpool de Londres –, chose très faisable, quand la voie est libre sur tout le parcours. Mais il y eut des retards forcés, et, quand le gentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes les horloges de Londres.
Phileas Fogg, après avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait avec un retard de cinq minutes ! ...
Il avait perdu.

Chapitre XXXIV

OÙ LES DÉS SONT JETÉS
ET CUITES LES CAROTTES



On avait encagé Tiomiez Lupp à Beatl’Ours dans la caverne frontière de Gus-&-Tom, et au matin une escorte le conduirait à Long’Ours.
Patte d’Ours s’était jeté à la gorge du gars-ours pandore pour sauver son ours-maître mais il avait été maîtrisé et expulsé sans ménagement. Sheb. Aourseda stupéfaite, affolée, guiorait à petite voix. Alors Patte d’Ours lui révéla ce qu’il savait : on prenait Myb. Lupp, ce héros au regard si doux qui lui avait évité un roustillage atroce, pour un gars-ours détrousseur. Elle glapit au scandale, menant vainement rébecca, schproum et tapage. Nulours ne l’écoutait, et force lui fut d’admettre que son protecteur se retrouvait sans protection ni soutien.
Fixours avait donc retrouvé son sang-froid. “ Jugulaire ! Jugulaire ! ” n’était-ce pas sa devise ? Le margrave seul reconnaîtrait, peut-être, l’innocence de Myb. Lupp.
Et Patte d’Ours comprit – cela l’anéantit presque – sa responsabilité dans cette catastrophe ! Quel fou d’avoir gardé pour lui la vérité au lieu d’avertir Myb. Lupp ! Quel fou de ne pas lui avoir signalé la casquette de gars-ours pandore de Fixidore Fixours ! Quel fou d’avoir ainsi empêché son ours-maître d’apporter tous les gages de sa bonne foi, de dissiper le grotesque malentendu ou, pour le moins, de semer ce gêneur, ce scélérat qui l’avait écroué après qu’ils aient planté griffe en Ourse’Terre ! Sa stupide légèreté l’accablait. Il glapissait, glottorait spasmodiquement, écumait, bavait et s’arrachait de grosses touffes de poil !

Dans la froidure de l’ours, Sheb. Aourseda se tenait à ses côtés devant la caverne frontière. Aucun des deux n’était capable de s’éloigner d’un pas. Il leur fallait garder Myb. Lupp à odeur de narine, et surtout tenter d’exercer la réintégrande. Mais à qui en appeler ?
Notre héros, sur le point de remporter son incroyable gageure, se retrouvait rincé et lessivé. Bien qu’assez près de Long’Ours pour avoir encore largement le temps de boucler son trajet, ses carottes semblaient bien cuites.

Il se tenait cependant très droit sur un tronc mal écorcé. Ce coup du sort l’avait-il soumis ou, comme de ces volcans éteints que l’on croyait trop vieux, verrait-on soudain rejaillir le feu de sa colère longtemps retenue ? Nulours ne saurait le grognotter. Apparemment Tiomiez Lupp, coincé dans ce trou à rats, patientait avec sérénité. Evaluait-il toujours les possibilités d’atteindre au but ?

Avec l’immobilité surnaturelle d’un empaillé, il écoutait son chronographe doucement glouglouter.

On sait pourtant quel avenir l’attendait : le lendemain, la justice de sa Très Grincheuse Ursidée ferait de lui soit un innocent misérable, soit un misérable condamné !

Crut-il pouvoir jouer encore l’oursonne de l’air ? Il se leva, renifla soigneusement tous les recoins de sa cage, la trouva parfaitement barricadée et retourna sur son tronc. Il sortit alors de sa ceinture son planigramme et, après avoir gravé “ Samedi 21 Sable,
Beatl’Ours, 80e ours, midi moins vingt ”, il rangea sa gradine.

Quelque part dans Gus-&-Tom un glouglou s’égrena. Myb. Lupp nota que son chronographe attendait deux minutes pour glouglouter de même.

Puis ce furent deux glouglous ! Grimpé aussitôt sur un rapide tronc incliné, il serait rentré au Cercle-Bel-Ursidé dans les délais impartis. Imperceptiblement, son museau se grippa ...

Trois fois ourse minutes plus tard il perçut un craquement, suivi d’un roulement de grumes jetées à terre et, dominant le tout, des vociférations exaltées. C’était Patte d’Ours qui glapissait férocement tandis que Fixidore Fixours glatissait et geignait.

Tiomiez Lupp releva la truffe.

Le rocher qui bloquait l’entrée fut roulé de côté et Sheb. Aourseda, talonnée par Patte d’Ours, se rua vers la cage.
Fixours titubait derrière eux, ébouriffé, hérissé, bredouillant :
“ Monours ... monours ... faites excuse ... un sosie ... une regrettable bavure ... le coupable est au trou ... depuis cinq ours ... monours ... innocent ... ”
Tiomiez Lupp pouvait sortir ! Il se dirigea vers le gars-ours pandore tout tremblant devant lui, le renifla longuement et, se laissant aller à un emportement vraiment inusité chez lui, il lui grafigna la gueule de la truffe à l’oreille.
“ Belle décoration ! ” glapit Patte d’Ours, apportant sa contribution en un méchant coup de pied. Après quoi, satisfait, il grogna avec la finesse des Pyrénéens : “ Par l’Ourse-Bleue ! Il a bien mérité son ruban rouge, ce coco-là ! ”
Cul par-dessus tête, Fixours ne geignait point : il savait ne pas l’avoir volé ! Myb. Lupp, Sheb. Aourseda et Patte d’Ours se ruèrent au dehors, sautèrent sur un tronc à roues qui s’envola presque et s’engouffrèrent dans la caverne ferrée de Beatl’Ours.
Ils cherchèrent de l’œeil un convoi en partance pour Long’Ours ...
Las ! Il y avait trois fois ourse minutes que le dernier avait quitté le quai.
Tiomiez Lupp, inébranlable, grommela qu’on veuille bien lui préparer un grand-tronc privé.
Rien de plus simple, sauf que cela prend du temps. Il fallut deux fois ourse minutes pour que ce grand-tronc – une machine et un seul arbre incliné – ne s’élançât, les emportant tous trois.
Il restait donc trente fois ourse minutes pour foncer à toute vapeur de Beatl’Ours à Long’Ours. Tiomiez Lupp, selon son excellente habitude, avait alléché les babines du gars-ours pelleteur par la promesse d’une grosse gratification.
Le trajet n’était pas long et le temps suffisant ... à condition que les rails restent dégagés. Ce ne fut pas le cas ! Le trafic était dense et, quand ils posèrent griffe à la caverne ferrée de la Croix-de-Djésorp, le grand chronographe de la tanière des pas perdus glougloutait vingt heures cinquante.
Au lieu de galoper cent quinze mille deux cents minutes seulement autour du globe, Tiomiez Lupp s’était absenté cent quinze mille deux cent cinq minutes ! ...
Le succès venait de lui passer sous la truffe.

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