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éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

 

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Jules Verne

Antoine Grimaud

Chapitre XXXV

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT
NE SE FAIT PAS RÉPÉTER DEUX FOIS
L’ORDRE QUE SON MAÎTRE LUI DONNE

Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient été bien surpris, si on leur eût affirmé que Mr. Fogg avait réintégré son domicile. Portes et fenêtres, tout était clos. Aucun changement ne s’était produit à l’extérieur.
En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné à Passepartout l’ordre d’acheter quelques provisions, et il était rentré dans sa maison.
Ce gentleman avait reçu avec son impassibilité habituelle le coup qui le frappait. Ruiné ! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police ! Après avoir marché d’un pas sûr pendant ce long parcours, après avoir renversé mille obstacles, bravé mille dangers, ayant encore trouvé le temps de faire quelque bien sur sa route, échouer au port devant un fait brutal, qu’il ne pouvait prévoir, et contre lequel il était désarmé : cela était terrible ! De la somme considérable qu’il avait emportée au départ, il ne lui restait qu’un reliquat insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingt mille livres déposées chez Baring frères, et ces vingt mille livres, il les devait à ses collègues du Reform-Club. Après tant de dépenses faites, ce pari gagné ne l’eût pas enrichi sans doute, et il est probable qu’il n’avait pas cherché à s’enrichir – étant de ces hommes qui parient pour l’honneur –, mais ce pari perdu le ruinait totalement. Au surplus, le parti du gentleman était pris. Il savait ce qui lui restait à faire.
Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs. Aouda. La jeune femme était désespérée. A certaines paroles prononcées par Mr. Fogg, elle avait compris que celui-ci méditait quelque projet funeste.
On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portent quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d’une idée fixe. Aussi Passepartout, sans en avoir l’air, surveillait-il son maître.
Mais, tout d’abord, l’honnête garçon était monté dans sa chambre et avait éteint le bec qui brûlait depuis quatre-vingts jours. Il avait trouvé dans la boîte aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et il pensa qu’il était plus que temps d’arrêter ces frais dont il était responsable.
La nuit se passa. Mr. Fogg s’était couché, mais avait-il dormi ? Quant à Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout, lui, avait veillé comme un chien à la porte de son maître.
Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort brefs, de s’occuper du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il se contenterait d’une tasse de thé et d’une rôtie. Mrs. Aouda voudrait bien l’excuser pour le déjeuner et le dîner, car tout son temps était consacré à mettre ordre à ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soir seulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de l’entretenir pendant quelques instants.
Passepartout, ayant communication du programme de la journée, n’avait plus qu’à s’y conformer. Il regardait son maître toujours impassible, et il ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Son cœur était gros, sa conscience bourrelée de remords, car il s’accusait plus que jamais de cet irréparable désastre. Oui ! s’il eût prévenu Mr. Fogg, s’il lui eût dévoilé les projets de l’agent Fix, Mr. Fogg n’aurait certainement pas traîné l’agent Fix jusqu’à Liverpool, et alors ...
Passepartout ne put plus y tenir.
“ Mon maître ! monsieur Fogg ! s’écria-t-il, maudissez-moi. C’est par ma faute que ...
– Je n’accuse personne, répondit Phileas Fogg du ton le plus calme. Allez. ”
Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, à laquelle il fit connaître les intentions de son maître.
“ Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moi-même, rien ! Je n’ai aucune influence sur l’esprit de mon maître. Vous, peut-être ...
– Quelle influence aurais-je, répondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n’en subit aucune ! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui était prête à déborder ! A-t-il jamais lu dans mon cœur ! ... Mon ami, il ne faudra pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites qu’il a manifesté l’intention de me parler ce soir ?
– Oui, madame. Il s’agit sans doute de sauvegarder votre situation en Angleterre.
– Attendons ”, répondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.
Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville-row fut comme si elle eût été inhabitée, et, pour la première fois depuis qu’il demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n’alla pas à son club, quand onze heures et demie sonnèrent à la tour du Parlement.
Et pourquoi ce gentleman se fût-il présenté au Reform-Club ? Ses collègues ne l’y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, à cette date fatale du samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq, Phileas Fogg n’avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari était perdu. Il n’était même pas nécessaire qu’il allât chez son banquier pour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaient entre les mains un chèque signé de lui, et il suffisait d’une simple écriture à passer chez Baring frères, pour que les vingt mille livres fussent portées à leur crédit.
Mr. Fogg n’avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura dans sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de monter et de descendre l’escalier de la maison de Saville-row. Les heures ne marchaient pas pour ce pauvre garçon. Il écoutait à la porte de la chambre de son maître, et, ce faisant, il ne pensait pas commettre la moindre indiscrétion ! Il regardait par le trou de la serrure, et il s’imaginait avoir ce droit ! Passepartout redoutait à chaque instant quelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais un revirement s’était fait dans son esprit. Il n’en voulait plus à l’inspecteur de police. Fix s’était trompé comme tout le monde à l’égard de Phileas Fogg, et, en le filant, en l’arrêtant, il n’avait fait que son devoir, tandis que lui ... Cette pensée l’accablait, et il se tenait pour le dernier des misérables.
Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d’être seul, il frappait à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il s’asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme toujours pensive.
Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques instants après, la jeune femme et lui étaient seuls dans cette chambre.
Phileas Fogg prit une chaise et s’assit près de la cheminée, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité.
Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur Mrs. Aouda :
“ Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre ?
– Moi, monsieur Fogg ! ... répondit Mrs. Aouda, en comprimant les battements de son cœur.
– Veuillez me permettre d’achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j’eus la pensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si dangereuse pour vous, j’étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition. Votre existence eût été heureuse et libre. Maintenant, je suis ruiné.
– Je le sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vous demanderai à mon tour : Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et – qui sait ? – d’avoir peut-être, en vous retardant, contribué à votre ruine ?
– Madame, vous ne pouviez rester dans l’Inde, et votre salut n’était assuré que si vous vous éloigniez assez pour que ces fanatiques ne pussent vous reprendre.
– Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m’arracher à une mort horrible, vous vous croyiez encore obligé d’assurer ma position à l’étranger ?
– Oui, madame, répondit Fogg, mais les événements ont tourné contre moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de disposer en votre faveur.
– Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous ? demanda Mrs. Aouda.
– Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n’ai besoin de rien.
– Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend ?
– Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg.
– En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre un homme tel que vous. Vos amis ...
– Je n’ai point d’amis, madame.
– Vos parents ...
– Je n’ai plus de parents.
– Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l’isolement est une triste chose. Quoi ! pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu’à deux la misère elle-même est supportable encore !
– On le dit, madame.
– Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au gentleman, voulez-vous à la fois d’une parente et d’une amie ? Voulez-vous de moi pour votre femme ? ”
Mr. Fogg, à cette parole, s’était levé à son tour. Il y avait comme un reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermeté et la douceur de ce beau regard d’une noble femme qui ose tout pour sauver celui auquel elle doit tout, l’étonnèrent d’abord, puis le pénétrèrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard ne s’enfonçât plus avant ... Quand il les rouvrit :
“ Je vous aime ! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous !
– Ah ! ... ” s’écria Mrs. Aouda, en portant la main à son cœur.
Passepartout fut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encore dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large face rayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales.
Mr. Fogg lui demanda s’il ne serait pas trop tard pour aller prévenir le révérend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.
Passepartout sourit de son meilleur sourire.
“ Jamais trop tard ”, dit-il.
Il n’était que huit heures cinq.
“ Ce serait pour demain, lundi ! dit-il.
– Pour demain lundi ? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.
– Pour demain lundi ! ” répondit Mrs. Aouda. Passepartout sortit, tout courant.

Chapitre XXXV

OÙ L’ON FRÔLE LE PIRE
POUR TROUVER
LE MEILLEUR

Nulours à Baskerville road ne remarqua que la septième grotte avait retrouvé ses occupants. Roches en travers des issues, arbres couchés, rien ne semblait avoir bougé. Et pourtant ...
En sortant de la caverne ferrée Tiomiez Lupp pria Patte d’Ours de s’occuper de l’intendance et se fit reconduire chez lui avec Sheb. Aourseda.
Impossible de noter le plus petit vacillement du gentillours devant cette terrible ironie du sort. Lessivé ! A cause de cet imbécile de gars-ours pandore ! Il avait tracé sa route d’une patte ferme, évité tous les écueils, embûches, pièges et traquenards. Il avait même sauvé une jeune oursonne et enrichi tous ceux qui l’avaient aidé. Achopper maintenant sur une si petite pierre, quelle dérision ! Sa bourse était plate et vide, ou presque. Et les cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings enterrés chez Césorp Bros ne lui appartenaient plus : ils reviendraient, dès le lendemain, aux ours du Cercle-Bel-Ursidé. Avec tout ce qu’il avait engagé comme frais, même en remportant sa gageure, il n’eût pas été beaucoup plus gras qu’avant son départ. Là n’était pas son but d’ailleurs, n’ayant gagé que pour le plaisir. Mais maintenant il ne lui restait que la paille. Myb. Lupp connaissait le code de conduite des gentillours : il s’y conformerait.
On avait préparé pour Sheb. Aourseda une confortable tanière de la caverne de Baskerville road. Affreusement malheureuse, l’oursonne redoutait que Myb. Lupp ne broie trop de cafards pour rester lucide.
Elle n’ignorait pas que les gentillours – ceux d’Ourse’Terre surtout, particulièrement guindés – peuvent volontairement entrer en hibernation et ne jamais en ressortir.
Patte d’Ours, après avoir ramassé dans l’entrée une facture affichant une somme plus que coquette, s’était précipité pour souffler sa girandole de grisou. A présent, mortellement inquiet lui aussi, il reniflait discrètement l’aura de son ours-maître.
La lune, dans cette phase que l’on surnomme “ diminution du bossu ”, disparut à l’horizon. Pour la première fois de ce récit on ne saurait grognotter si Myb. Lupp s’était assoupi. Sheb. Aourseda, elle, n’avait pas arrêté une seconde de tourner en rond et Patte d’Ours, roulé en boule sous l’arbre couché qui gardait l’entrée de son ours-maître, était constamment demeuré en alerte.
Une heure avant l’aube, Myb. Lupp le grelotta. Ayant fort à faire, il désirait rester seul l’oursée durant et le pria de veiller aux repas de Sheb. Aourseda. Après le coucher du soleil, il irait grogner un moment avec elle.

Patte d’Ours aurait dû se retirer, mais il se dégageait cette fois du flegme de son ours-maître quelque chose de funeste, et qu’il n’aimait pas. Accablé par les derniers évènements il restait là, très sombre, incapable d’oublier la part qu’il avait prise dans cette catastrophe. Une fois de plus il se lamentait. Mais pourquoi avoir caché à Myb. Lupp qui était Fixours ? Pourquoi avoir permis à celui-ci de s’accrocher à leurs basques jusqu’à Beatl’Ours ?
A la fin, Patte d’Ours crut que son cœur allait exploser.
“ Mon ours-maître ! Monours Lupp ! Je suis une buse, une incapable cruche ! Ma stupidité vous ruine ...
– Voyons, grommela Tiomiez Lupp, reprenez-vous. Rien n’est si grave qu’il faille en glapir. ”
Patte d’Ours sortit de la tanière et alla se confier à la jeune oursonne.
“ Monourse, conclut-il, il ne m’écoutera pas ! Vous seule seriez capable ...
– Moi ? Mais Myb. Lupp me connaît-il seulement ? Tout autre aurait compris que je l’aimais ! Mon oursami, guiora-t-elle, gardez-le sans cesse à odeur de narine et veillez sur lui, je vous en prie. Accepterait-il même de venir grognonner avec moi ?

– C’est son intention, à la brune. Il souhaite, je gage, évoquer votre avenir en Ourse’Terre.
– Qui vivra ... Faites qu’il vive, mon oursami ! ” supplia la jeune oursonne.
Patte d’Ours la laissa, préoccupée et songeuse.

Ce dimanche s’écoulait sans un seul bruit ou mouvement dans la caverne de Baskerville road. Lorsqu’ourse heures et demie glougloutèrent au gros chronographe du Conseil des Sage’Ours, Tiomiez Lupp – et cela ne s’était jamais produit – ne sortit pas pour trotter vers son cercle.
Qu’y aurait-il fait ? Nulours ne l’y espérait à présent. Le samedi 21 du mois de Sable, à vingt heures quarante-cinq, extrême limite de sa gageure, il ne s’y était pas présenté. Il avait donc échoué. Et inutile d’aller déterrer ses cinquante-sept mille trente et un Ours d’or, huit Pénis, ourse Canines et quatre cent quarante et un Oursings. Le griffonné griffé par ses soins permettait à Césorp Bros de transférer aux gagnants l’entière propriété de cet or.

Rien n’obligeait Myb. Lupp à pointer sa truffe au dehors. Il ne la pointa pas. Il resta chez lui à inventorier, ranger, classer, trier, éliminer et jeter. Patte d’Ours, à pattes de velours, grimpa ourse mille fois l’arbre oblique de la caverne. Il croyait son chronographe bloqué tant le temps lui pesait. Il reniflait au seuil de la tanière de son ours-maître, l’espionnait en somme, mais ne se jugeait pas fouineur ! Il glissait un œil dans une fissure de la paroi, et trouvait cela légitime ! Envolé son incurable optimisme : Patte d’Ours sentait le malheur rôder. Souvent, ses pensées le conduisait vers Fixidore Fixours. Curieusement il le comprenait maintenant d’avoir sans cesse cavalé derrière Myb. Lupp, de l’avoir agriffé et jeté en cage. Sa bévue, toute professionnelle, n’entachait en rien sa bonne foi : l’erreur était juste, en quelque sorte. Mais lui, Patte d’Ours ... et son impardonnable inconséquence ... Il était bien le seul coupable !
Parfois, écrasé de tristesse, il allait doucement grogner au seuil de Sheb. Aourseda, se glissait dans sa tanière et là, en silence, il reniflait la jeune oursonne dont l’odeur le réconfortait un peu.
Altaïr glissait vers le ponant quand Myb. Lupp prévint Sheb. Aourseda de sa visite et alla  la rejoindre.
Il grippa une souche et s’installa près d’elle, au coin de l’âtre, avec son flegme coutumier. Ces derniers quatre-vingts ours semblaient n’avoir rien changé en lui, mais le Lupp du mois de Sable était-il réellement aussi froid que le Lupp d’Absolu ?
Il y eut un court silence et il dressa la truffe vers Sheb. Aourseda :
“ Monourse, je vous ai fait venir en Ourse’Terre, et j’en suis désolé ...
– Quoi ! sursauta Sheb. Aourseda.

– Laissez-moi poursuivre, je vous prie. Alors ours prospère, j’escomptais vous offrir du miel à foison, vous permettant de mener plaisante vie en ce pays. Qu’allez-vous devenir à présent que le grain me manque ?

– Que m’importe le grain, monours, grogna la jeune oursonne. N’est-ce pas ma faute si vous êtes sur la paille ? En perdant votre temps pour m’éviter d’être roustillée, en me traînant derrière vous ...

– Non, monourse. Il vous fallait quitter ce pays d’assassins et je n’ai fait que mon devoir. Fort mal, hélas !

– Monours Lupp, vous m’aviez déjà sauvée de mes persécuteurs. Projetiez-vous en outre de m’offrir la sécurité ici ?

– Bien évidemment, monourse. Hélas, je m’en suis montré incapable ! Acceptez cependant de considérer comme vôtre cette demeure, devenue inutile.
– Que grognez-vous là, monours ? Où vivrez-vous donc désormais ?
– Ne vous inquiétez point de cela, monourse, grommela le gentillours.
– Enfin, monours, de quelle patte comptez-vous mener votre barque ?
– De la bonne, je crois.
– Serez-vous entouré, au moins ?
– Je suis sans oursami, monourse.
– Et votre famille ?
– Je suis orphelin, célibataire, sans ourson ...
– Un ours seul est toujours en mauvaise compagnie, et vous voilà bien malheureux ! Par l’Ourse-Bleue, je pleure de vous savoir sans une bonne âme pour partager vos malheurs. Savez-vous qu’on peut porter avec un autre le fardeau de la pauvreté et qu’il semble ainsi plus léger ?
– Je l’ai ouï grogner, monourse.
– Monours Lupp, grognonna Sheb. Aourseda qui s’était redressée et tournée vers lui, je ne peux vous donner que ce que j’ai, mais je désirerais tant devenir votre oursonne ! ”
A ce grognement – et sans aucun doute pour la première fois de sa vie – Myb. Lupp frissonna légèrement, sa truffe devint sèche, ses babines frémirent et son œil brilla. Il renifla délicatement Sheb. Aourseda et ce qu’il sentit lui agréa au-delà de ses espérances : ses fragrances promettaient l’abandon, la confiance, la candeur, l’obstination et la patience qui apportent la félicité. Il tenta de recouvrer son sang-froid mais, sentant en lui une digue lâcher sous un énorme lac d’eau dormante :
“ Oh, monourse ! Quel bonheur d’avoir une amie au grand cœur ! Je le désire moi aussi, comme je n’imaginais pas savoir désirer quelque chose dans cette vie ! Aimez-moi et gardez-moi toujours auprès de vous !
– Enfin ! ... ” guiora Sheb. Aourseda d’une toute petite voix, en l’enserrant tendrement entre ses pattes.
On grelotta Patte d’Ours qui, étant caché sous l’arbre incliné, surgit illico. Sheb. Aourseda étreignait toujours Myb. Lupp et la large truffe de Patte d’Ours se mit à briller, telle la femelle du lampyre.
Myb. Lupp craignait qu’il ne soit plus l’heure – un dimanche surtout ! – de galoper chez le mystagogue Zenyïm Winnilourson, de la caverne taboue de Marie-l’Os.
Patte d’Ours, la truffe plissée de contentement, le rassura :
“ Il n’y a pas d’heure pour le bonheur, glapit-il. D’ailleurs la lune n’est même pas levée ! Je le commande pour quand ?
– Dès lundi ! Le plus tôt qu’il pourra ”, ronronna Sheb. Aourseda.
Galopant comme un ourson, Patte d’Ours fila aussitôt.

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