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Avant, il y avait eu ...
par Antoine Grimaud
Avant il y avait eu les Comités
Vietnam, les Comités dAction Lycéens, le choc du Tribunal
Russel, les jolies militantes trotskistes qui venaient faire de la retape
dans les lycées, la lecture de Tristan Tzara,
la fréquentation de la " Vieille Taupe "
et la découverte de Rosa Luxembourg de Bakounine et de quelques numéros de lInternationale Situationniste. Il y avait Hara-Kiri Mensuel, le Professeur
Choron avec qui nous buvions des vins blancs au petit matin avant de
recevoir les exemplaires à vendre. Et puis lIS
nétait plus à la " Vieille
Taupe ", on le trouvait désormais dans un
kiosque du haut du boulevard Michel, où
lon achetait aussi Rock & Folk et Pilote.
Et il y eut le mois de mai, javais 17 ans. Le 3 mai, le premier jour, plongé dans
mes pensées, je descendais le boulevard
Michel, nez baissé, quand quelque chose est venu
sécraser sur mes pieds. Quel est le con
? En face de moi des flics
massifs et des étudiants gesticulants, ça sengueule, ça sinsulte, ça se
lance des projectiles, ça me sort de ma tristesse, je me mets derrière les étudiants et
Et ce fut incroyablement joyeux !
Pendant quelques semaines, tout le monde parlait, se parlait, et le plus beau,
sécoutait aussi, parfois. Certaines manifs étaient énormes, imposantes, un raz de
marée, dautres plus vives, il fallait courir devant les flics, les faire trotter.
On courait partout, dune A.G. à une manif, de latelier des beaux-arts à la
Sorbonne. Mais on vivait surtout, on flânait dans les rues avec les copines et au jardin
du Luxembourg1 pour
profiter du soleil, et on finissait la nuit à " lAlsace
à Paris ", à boire de la bière en refaisant le monde sur les
vieilles banquettes défoncées. Au petit matin en descendant le boulevard Michel, les yeux piqués par les gaz lacrymogènes qui parfois persistaient une
partie de la journée, on regardait les rues dépavées, les barricades éventrées et
reprises dans la nuit, les voitures brûlées, et cétait encore joyeux, un décor
superbe pour une ville superbe. Même quand les arbres ont été abattus alors que
ça ma choqué dabord cétait plaisant de se glisser sous les
branches qui barraient la chaussée. Cétait joli de crier : " CRS S! S! ", ça sonnait
bien, mais nous nétions pas assez incultes pour le prendre au premier degré.
Cétait une comptine et nous avions imaginé ces flics qui répondraient :
" étudiants diants ! diants ! "
Rue de la Huchette, dans ce restau où le patron annonçait ses " côtes de CRS
saignantes ", nous nétions pas devenus cannibales pour autant. Les rues
étaient vides de voiture et pleines de piétons rigolards et conviviaux. Partout se
formaient des groupes qui sengueulaient avec toute la dialectique marxiste que nous
maîtrisions plus ou moins bien. Je sillonnais parfois la banlieue sur ma mobylette bleue
celle qui lannée précédente mavait emmené jusquà Londres,
Edimbourg et tout au nord de lEcosse pour aller retrouver mes copains,
bloqués par les grèves de transport, parler, rire, et se balader parfois dans le Parc de Sceaux. Dans les amphis occupés de la Sorbonne cétaient des discussions
interminables, avec parfois des scènes comiques, comme ce type qui voulait lire
tranquillement son livre déconomie (le Barre,
je crois), et qui lavait planqué sous une couverture de Sexus, pour quon lui foute la paix.
Jaimais bien passer à lOdéon
aussi, lieu de tous les fantasmes sur la lutte armée, et joyeux bordel permanent, avec
bien sûr beaucoup demmerdeurs qui monopolisaient la parole avant de se faire
parfois éjecter. Il y avait les militants, les vrais, qui cherchaient à tout contrôler,
qui avaient des stratégies de prise de pouvoir et un maniement dialectique confirmé,
mais les autres étaient tout simplement vivants, heureux dêtre là, heureux
davoir fait péter une chape de plomb qui recouvrait la France de ces années-là et
quon a bien oubliée depuis. Cétait tout simple, chacun était devenu
responsable de sa vie, et de celle des autres aussi. Plus question de se laisser emmerder,
ni demmerder soi-même, le pouvoir était vacant, on lavait pris et on allait
lexercer, un petit bout à chacun, chacun son petit bout. Cétait le contraire
du chacun pour soi : nous étions devenus responsables de nos vies, et respecterions
celles des autres. |
| On apprenait aussi, on
faisait notre éducation. Déjà à lépoque on savait que le PC
était un ramassis de staliniens sclérosés et à la botte de Moscou,
quil ny avait rien à en attendre, mais ils étaient là, cétait avec
eux quil fallait travailler, avec la CGT
en particulier. Et je me suis retrouvé devant chez Renault,
grilles cadenassées par cette même CGT pour nous empêcher dentrer, et finalement tellement tabassé par
son service dordre que jai fini par trouver refuge derrière les CRS. Même
ça, même à lépoque, cétait un peu drôle, un comique grinçant. Il y a eu
aussi ce même jour la rencontre avec quelques jeunes ouvriers de lusine qui nous
ont emmenés boire des bières avec eux, dans un café voisin. Je me souviens que
cest lineffable Georges Marchais
qui lança le slogan anti-sémite et raciste du Juif
allemand, demandant de fait lexpulsion (ou pire2) de Cohn-Bendit,
et que fut ainsi scellé, pour beaucoup de ma génération, la rupture définitive avec
ces salopards, meilleurs soutiens dun gaullisme à bout de souffle. Leur peur de se
faire déborder par les gauchistes, de se faire piquer le pouvoir par les socialistes
était palpable et puait fort. |

antoine grimaud dans la cour de la sorbonne
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Les trotskistes nous étaient plus proches
que le PC, ne serait-ce que par lâge, mais eux aussi on savait bien
quils voulaient le pouvoir pour eux, et ils avaient un coté évangéliste,
missionnaire, cherchant à convaincre de nouveaux fidèles, souvent un peu gonflant. A la Sorbonne, le premier soir, le bureau de
lA.G. élu le matin même a remis son mandat en jeu, comme convenu, et le nouveau
bureau était essentiellement trotskiste, sous divers faux-nez, à leur habitude. Et
jusquà la fin de loccupation, ce mandat na plus jamais été remis en
jeu. Très vite on comprenait les limites, les frontières, le fameux " qui est
qui et qui traite avec qui ". On était au moins Marxiste et cétait le
P.C, les Mao, les Trotskistes, qui étaient les plus proches de nous, cétait avec
eux quon devait traiter, trouver des accords, agir, mais bien sûr, même eux il
faudrait les dépasser, les combattre plus tard, ils faisaient partie du vieux monde que
nous voulions changer.
Un matin, une fin de nuit plutôt, je rentrais à pied de banlieue vers le centre de Paris
et, fatigué, je me suis arrêté dans un café, avant de me rendre compte que je
navais pratiquement pas un sou sur moi. La patronne avait dû me voir compter mes
pièces, jétais jeune, un peu sale, fatigué, et elle ma apporté sans rien
dire une grande assiette fumante que jai vidée avec appétit. Les gens faisaient
vraiment attention les uns aux autres.
Certains croyaient en la violence, en sa nécessité, mais ce nétait pas la
majorité, et nous avions des plus anciens qui veillaient au grain, les Geismar, Cohn-Bendit,
Rollin, les responsables des services
dordre trotskistes, tous savaient quon ne devait pas passer à la lutte armée
et, partout où le sujet était débattu, ont fait ce quil fallait pour que ça ne
se produise pas. Une nuit comme cela, rue Gay-Lussac
peut-être, le bruit avait couru que des types armés sétaient planqués sur les
toits pour attendre les flics, et tout de suite nous nous sommes retrouvés nombreux à
cavaler sur les toits à la recherche de ces fantômes. Comme les fameux Katangais de lOdéon qui faisaient bruisser
Paris dune rumeur inquiète et dont il na pas fallu attendre longtemps pour
comprendre leur totale innocuité. Mais cétait plaisant de sentir la trouille
mortelle des autorités ! Ils avaient tous disparu, les Peyrefitte
et autres gaullistes piteux, ils y croyaient, eux, à notre révolution, et se voyaient
déjà pendus avec les tripes du dernier capitaliste !
Pendant quelques semaines, jai cru que nous avions foutu en lair ce vieux
monde sclérosé, du passé nous avions fait table rase et il ne fallait plus que
réfléchir sur notre présent. Ce nétait plus la peine de poursuivre nos ennemis,
ils avaient fui et laissé la plaine vide, nous navions quà rebâtir.
Jai cru que nous avions gagné, et peut-être est-ce bien ce que nous avons fait,
tant la société sen est trouvée changée. |
ñ Note 1 : Lorsque les sénateurs ont décidé
dinterdire leur jardin (le Luxembourg est un jardin privé) aux étudiants, donc aux
jeunes non accompagnés, nous avons essayé de monter un stand de location denfants
à lentrée de la place Edmond Rostand, qui seraient récupérés à lune des
sorties et ramenés pour une prochaine location. Ce projet, qui nécessitait la
complicité de jeunes mères de famille, na jamais vu le jour.
ñ
Note 2 :On a oublié aujourdhui lintense sentiment de
solidarité qui nous faisait si proche des jeunesses du monde entier, les noirs
américains de Watts aussi bien que les tchèques. Le monde était alors petit et
fraternel. Quelques semaines avant cet appel ignoble, Rudi Dutschke était tombé sous des
balles dont nous attribuions la paternité aux saloperies publiées par le Bild-Zeitung
d'Axel Springer. Marchais se rangeait ainsi dans le camp des assassins. |
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