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Pourquoi le
Lettrisme ?
Antoine Grimaud
[ écrit en Juillet-Août 1998 ]
Ce Détournement, Publié en décembre 1988
reprend bien évidemment la question posée par Gil J
Wolman et Guy (encore Ernest à l'époque) Debord,
dans le numéro 22 de Potlatch,
du 9 septembre 1955.
et reprend également la forme des "Je me souviens" découverts chez Perec.11 planches 14,85 x 21 cm
On y parle de Gil J Wolman , d'Isidore Isou, du
Lettrisme et de l'Internationale Lettriste,
du Situationisme (qui pourtant n'existe pas) et de
Debord,
d'Eric Satie, Tristan Tzara, Jean-Louis Brau (le plus appliqué des singes),
de Georges Perec, de l'oulipo,
de François Letaillieur et de ses points communs avec Gustave Eiffel,
d'Emmanuel Peillet, d'Asger Jorn, Noël Arnaud, François Dufrêne ...
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Je me souviens de dix neuf cent
soixante sept, le trois mai exactement, parce que ce soir là, mécaniquement, jai
longuement masturbé mes veines à la lame de rasoir. Mais ce nétait pas ma
première manifestation dart corporel.
Je me souviens aujourdhui que ce trois mai, était lanniversaire par
anticipation du joli mois de mai. Javais alors déjà lu quelques numéros de
lInternationale Situationniste que mavaient passé Schmidt, un copain de
Jo-Marron.
Je me souviens avoir adoré les écrits dEric Satie, immense musicien de ce siècle.
Je me souviens davoir toujours préféré Tzara, iconoclaste dionysiaque, au
sérieux et pontifiant Pape Breton. Comme lui jaurais aimé me trouver très
sympathique.
Je me souviens davoir écrit bien sûr, - que faire dautres à seize ans ?-,
mais que je ne gardais rien de tout cela. Comme le vieux Nietzsche dévalant la montagne
avait proclamé la mort de Dieu, Dada avait définitivement enterré lart. Nous
errions alors dans un monde vide. Je ne savais pas encore que quelques uns avaient
sérieusement commencé à le remplir, en secouant cette vieille pute de planète.
Je me souviens que le premier texte dIsou que jai lu était contre les
Situationnistes, et quil ne ma pas convaincu. Même à lépoque il
écrivait la plupart du temps comme un cuistre.
Je me souviens davoir ensuite lu lIntroduction à une nouvelle poésie, et que
ce livre ma rendu la vie possible, et lécriture. Mes premiers poèmes, au
Ranelagh, je les ai récités dans le noir complet, et à genoux, tellement je tremblais,
mais javais limpression de naître.
Je me souviens que cela mamusait, de prendre le chemin à lenvers : lIS
dabord, puis le Lettrisme, la quête des racines. Il y eut la Première
Internationale Lettriste, la plus importante de tous les courants de lépoque bien
évidemment. Il y eut la Deuxième, la DIL, " ce sigle creux qui défiera
toujours les exégètes et qui nous liera à jamais, indéfectiblement, François, Gil, et
moi. " disait Brau. Il y eut, éphémère, une Troisième Internationale
Lettriste. François me faisait part de son désir de fonder la Quatrième. Vivement la
Quille !
Je me souviens davoir toujours été aussi Perecolatre que Georgeophile. Lettriste
bien sûr, mais lOulipo ! mais Queneau ! Ah Isou, " quel sacré nom de
dieu de bougre de mâtin de mille foutre couillon tu fais ", jamais tu nas
rien compris à la jubilation gratuite.
Je me souviens que , pour Harry Mathews, Georges Perec le faisait penser à un faune, à
un ourson, ou à un loir.
Je me souviens de ma rencontre avec François Letaillieur, ce bon FL que jappelais
Gustave, et des heures que nous avons passées dans la recherche de nos sources, la
joyeuse quête de nos grands anciens. Les innombrables tracts, manuscrits, livres, photos,
quil ma donné à voir.
Je me souviens de cette génération, venue de la Grande Guerre, qui avait vingt ans quand
cela avait du sens dêtre antifasciste. Et les meilleurs dentre eux étaient
tout autant anti-staliniens. Mon père en fut, et Emmanuel Peillet, le Grand Satrape ou
Curateur, ou je-ne-sais-quoi de la Grande Gidouille Pataphysicienne; et Asger Jorn dont je
naimais pas spécialement la peinture mais que je retrouvais systématiquement dans
tout ce que je découvrais et qui me passionnait, et Noël Arnaud, plus jeune à peine,
qui apporte le Surréalisme Révolutionnaire, tandis que le Pape Breton fait découvrir le
Canada à sa bien aimée. Les balles des pelotons dexécution faisaient-elles
entendre le même délicat vrombissement que les maringouins ?
Je me souviens davoir rencontré Gil J Wolman, le plus intelligent de tous sans
doute, le plus créatif, et Jean-Louis Brau, et Jacques Spacagna avec François Dufrêne.
Jai aperçu Debord aussi, qui navait visiblement rien à me dire et ne
madressa quà peine la parole, dans une soirée où moi, je tentais de lui
parler.
Je me souviens, dès le début de mes relations avec lui, de navoir pas compris
pourquoi Isou voulait cacher tous ces êtres là. De lavoir haï pour ça, plus
tard. Lamentable Isidore, qui mappela alors le Paul Déroulède du Lettrisme, ce qui
nétait pas bien aimable. Cest alors je crois que jai imaginé
quIsou était un banc sur une route. Il était important de repérer ceux qui, à un
moment, sétaient assis sur ce banc avant de repartir, pleins de forces, et de les
suivre alors.
Je me souviens davoir enfin compris, une nuit, devant les tours de Saint Sulpice, -
Où lautre, Quand il les rencontre, Pisse, Contre -, combien le groupe actuel
pouvait être falsificateur dans sa réécriture du passé, et désireux, enfin,
dentrer au chaud dans la citadelle quil prétendait détruire. Il ne
sagissait plus de remettre les choses en place mais de se faire une place au centre
des choses.
Je me souviens davoir servi de chauffeur à Jacques Spacagna, étant le seul alors
à posséder une voiture. Jean-Louis Brau lavait sans doute balancé au travers de
la fenêtre, au cours dune discussion théorique animée. Je crois que Jacques
habitait alors au deuxième étage. Il avait du mal à marcher. A part ça, Jean-Louis
était un charmant garçon. Dans la même période jeffectuais de petits travaux
pour Maurice Lemaître, qui me donnait ainsi les moyens de vivre. Une de nos premières
fâcheries vint de là. Il ne pouvait comprendre que je fréquente quelquun
quil considérait comme un ennemi mortel pour lui.
Je me souviens que Dufrêne, avec Heidsieck, est le plus grand poète de ce temps. Quel
plaisir dentendre la Cantate des mots camés, ou Le cur qui bat, ou Le Tombeau
de Pierre Larousse, quelle jubilation, quelle provocation à devenir meilleur.
Je me souviens que la première réunion du groupe de lOurs dans son ensemble a eu
lieu à Vienne et Budapest.
Je me souviens quIsou, (dont le sens de lhumour nest pas très connu),
à un journaliste de France Culture qui lui donnait du " Maître " et
du " Pape du Lettrisme ", répondit " Kilomètre "
et " Soupape ".
Je me souviens chez Marcel Fleiss de la première exposition où lon pouvait voir
presque tous les acteurs de ces cinquante dernières années, sans invective ni
falsification. Cétait joyeux !
Je me souviens que Gabriel Pomerand fut réintégré dans le groupe dès quil se fut
suicidé. Debord, depuis quil en fit autant, croule sous les publications, les
hommages. Résiste à la tentation du succès, Isou.
Je me souviens que lInternationale Situationniste est le seul mouvement qui na
jamais viré de bord. |
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